dimanche 14 décembre 2014

L'art anglo-saxon du changement

Toutes les cultures semblent posséder une technique qui permet à l'individu de faire travailler pour lui un groupe humain. Celle des Anglo-saxons est originale :

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"The Man Who Would Be King" by Allied Artists - IMPAwards. Licensed under Fair use via Wikipedia.

Kipling, dans L’homme qui voulut être roi : deux sous-officiers utilisent la technologie moderne (le fusil) pour provoquer une guerre fratricide au sein d'un Etat afghan, de façon à profiter du chaos pour le mettre à sac. Master of the Universe conte la même histoire, mais à notre époque. Et le sergent est remplacé par le trader. L'Afghanistan par le monde.

Le sergent et le trader sont des "suckers", terme financier technique qui identifie un gogo, avec peut-être un ascendant collabo (idiot utile ?). Il croit être le maître du monde, alors qu'il tire les marrons du feu pour un autre : les classes supérieures victoriennes ou Goldman Sachs. 

Maintenant, comparons cette approche à d'autres. Aristote décrit la "démagogie", qui disloque une société et permet à un individu d'en prendre les commandes. (Remplacez la loi par le caprice populaire ; sans guides, le peuple devient animal collectif, mû par des désirs primaires.) De même les révolutions culturelles de Mao sont la mise en mouvement de tout un peuple par une personne. 

Par rapport à ces techniques, celle des Anglo-saxons ne cherche pas à amener un individu à dominer durablement un groupe. L'erreur du héros de Kipling est d'avoir voulu être roi. Son objectif est de détruire le groupe afin de s'accaparer ses biens. A l'image des pionniers américains qui faisaient brûler leur maison, lorsqu'ils déménageaient, pour en extraire rapidement les clous. Pour l'Anglo-saxon, la matière compte plus que l'homme, apparemment. 

samedi 13 décembre 2014

Google, schizophrène

Google veut tout connaître sur vous, mais il veut que vous ne connaissiez rien sur lui. (L'article de The Economist). 
Google cache ses unités hébergées dans des paradis fiscaux (une centaine apparemment). Curieux cas de schizophrénie, effectivement. Google semble pris entre deux obsessions : transformer l'homme en un flux de données pour Internet ; et se protéger, totalement, de notre regard. 

Et si les dirigeants pensaient qu'il y avait deux types d'hommes ? Des hommes qui n'en sont pas tout à fait, nous, et eux ? 

Tolstoï

J'écoute de temps à autres Denis Podalydès lire 5 minutes de Guerre et Paix, chez France Culture. (Ou "La guerre et la paix".)

Et je suis surpris.. J'ai lu Guerre et Paix, il y a vraiment très longtemps. Et j'en avais gardé l'idée que Tolstoï décrivait extraordinairement les moments de bonheur. Mais aussi avait une sorte de vision systémique du monde : l'ouest envahissant l'est, et inversement, en fonction de forces qui dépassent l'homme. Et que c'était interminable. Maintenant, je découvre à quel point ce texte est dense. Chaque extrait est un moment d'émotion. Chaque personnage semble vrai.

La raison : le changement sans la violence ?

J'en suis venu à me demander si ce qui ne caractérisait pas l'homme, c'était la difficulté de penser. Il peut se l'épargner en laissant la société penser pour lui. Cependant, ce mode de pensée inconscient paraît caractérisé par le conflit. Autrement dit, pour ne pas avoir voulu penser, l'homme fait la guerre. 

Le pragmatisme me semble dire qu'elle peut être évitée. A condition de penser. Et qu'il y a des méthodes, collectives, qui réduisent la pénibilité de cet acte : la démarche scientifique (enquête, expérience, hypothèse, vérification...). Ce procédé est ce que j'appelle "le changement". Le changement, c'est utiliser la raison, l'intelligence humaine, pour résoudre les problèmes sociaux, sans conflit, sans mort d'homme ?

(Pour le moment, comme la poudre, l'énergie nucléaire ou autre innovation, la raison a d'abord été utilisée pour asservir l'homme ?)

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"Jan Bruegel d. Ä. 003" by Jan Brueghel the Elder - The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH.. Licensed under Public domain via Wikimedia Commons.

vendredi 12 décembre 2014

Prospective : de la probabilité d'une guerre mondiale

Il semble que tout le monde soit d'accord pour dire que la politique menée actuellement en Europe n'est pas efficace. Cependant, le gouvernement français paraît avoir décidé de suivre le troupeau. Au motif que l'on ne peut pas faire autrement

Explication systémique ? Ce sont les comportements des membres du système qui lui donnent ses caractéristiques. Dans un système "libéral", on ne peut qu'être libéral. Dans ces conditions, le seul changement possible est l'auto-destruction. Comme en 40. Mais à plus grande échelle ?

Marx : mauvais génie du communisme ?

Le libéralisme actuel repose sur un argument ultime. Sans marché pas de liberté. C’est une idée de nos philosophes des Lumières (les physiocrates et Condorcet). Le raisonnement est le suivant, l’Etat est l’ennemi de la liberté. L’économie fournit des lois « naturelles », qui permettent de s’en dispenser. « Laisser faire ». (Voir ROSANVALLON, Pierre, Le modèle politique français, Seuil, 2004.) 

Aujourd'hui, le laisser-faire s’appelle monétarisme. Friedman, qui disait que ses hypothèses pouvaient être fausses, ses théories étaient justes, nous a convaincus qu’il suffisait de jouer sur la création de monnaie pour éviter le bain de sang révolutionnaire. Voilà pourquoi les banques centrales sont les Maîtresses de l’Univers.

Parce qu’elle prétend libérer l’homme sans marché, la politique est l’ennemie de cette forme de libéralisme. La politique, au sens grec, c’est le citoyen qui décide du sort de la cité. Et qui produit des lois. Et ces lois, si elles sont bien conçues, fonctionnent par autocontrôle. C’est ainsi que l’on conduit à droite, de crainte d’un accident. En fait, grecques ou pas, il se trouve que, depuis toujours, les communautés humaines ont géré leurs « biens communs » (ou « républiques ») par autocontrôle (Voir, OSTROM, Elinor, Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press, 1990.)

On en arrive donc au communisme. Pourquoi associons-nous à ce mot l'image terrifiante du totalitarisme ? La Faute de Marx, probablement. Il a été l'idiot utile du capitalisme. (Peut-être pas aussi idiot que cela : il a connu une célébrité de rock star.) En disant aux exploités qu'ils prendraient l'argent des riches il leur a permis de vivre d'utopies, de se bercer d'illusions et de ne rien faire d'intelligent pour réformer un système qui leur était défavorable. En dévastant l'Europe de l'Est, sa théorie a créé pour l'Ouest un ennemi effrayant. Ce qui a amené ses populations à protéger le statu quo
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5ème colonne ?

jeudi 11 décembre 2014

L’entreprise familiale métaphore de la France ?

Je discute avec Antoine Roullier de ce qui fait et défait les entreprises familiales. Soudainement, je réalise qu’il parle comme Condorcet ! Mais le sujet de Condorcet c’est la République et l’éducation, pas l’entreprise ?

Le point commun, c’est l’intérêt général : comment le faire triompher en dépit d’intérêts particuliers et, plus encore ?, de compétences divergentes. Voilà ce que je retiens des idées d’Antoine Roullier.

Ce qui détruit l’entreprise familiale, pour commencer. Eh bien, c’est probablement ce que les économistes anglo-saxons appellent « l’homme rationnel », celui qui optimise en permanence son intérêt. Le phénomène se produit, massivement, à la troisième génération. 87% des entreprises familiales ne vont pas plus loin. Alors, l’entreprise familiale n’est plus vue sous l’angle du projet entrepreneurial, mais sous celui, patrimonial, de l’héritage. La conduite des premières générations était inspirée par le devoir : une sorte de mission (on dit par exemple que certains fondateurs se sont « tués au travail »). Leurs descendants ne perçoivent plus que leurs droits. Ils comprennent l’entreprise comme une sorte d’Etat providence immortel. Leur naissance leur donne le droit d'en jouir. Et ils trouvent injuste de ne pas en recevoir la part du lion. Leur argumentation est basée sur le « bon sens », qu’ils ont puisé au fond d’eux-mêmes.
Le drame survient quand les circonstances changent. Par exemple, on est passé de la vapeur au numérique. Il faut repenser l’affaire. Mais, au lieu de poser calmement le problème, les actionnaires se sautent à la gorge. Ce qui aurait dû être une banale évolution devient un naufrage.

Comment rendre une entreprise familiale durable ? Il faut une forme de contrat social, dit Antoine Roullier. Et ce contrat, implicite, doit être réinventé à chaque génération. C’est un contrat entre hommes. Chacun doit trouver son compte dans l’affaire. Mais c’est aussi un contrat avec le marché, et l’environnement concurrentiel de l’entreprise. C’est parce que tout cela se transforme avec le temps, que le contrat doit changer, radicalement, de temps à autres. Antoine Roullier parle de « métamorphoses » pour bien nous faire comprendre que l’entreprise familiale n’évolue pas linéairement, comme on le croit à tort.
Vous me direz qu’il est facile d’écrire un contrat pour la première génération de fondateurs, mais après, quand il y a des dizaines, voire des centaines, de cousins ? Quand certains sont multimillionnaires et d’autres au RSA ? C’est là où j’entends Condorcet parlant d’éducation. L’actionnaire familial ressemble au citoyen : le bon sens le trompe, il a besoin d’une éducation pour gérer le « bien commun » (sens premier de « république »). Ou, plus exactement, pour jouer son rôle de membre de la société. Et, comme le dit Condorcet, cela ne demande pas des capacités exceptionnelles. De même que quasiment tout homme peut conduire une voiture, quasiment tout homme peut être actionnaire familial ou citoyen.
Mais Antoine Roullier dépasse Condorcet. L’éducation n’est pas tout. Il faut aussi un projet entrepreneurial partagé. Et ce projet doit « déménager ». Il ne doit pas laisser indifférent. Il doit jouer sur les « ressorts des hommes ». La famille est comme une équipe de foot, elle doit être motivée par un enjeu commun, hautement désiré.
Comment trouver ce projet ? Là encore Antoine dépasse Nicolas. La famille a des « gènes entrepreneuriaux ». Ces gènes s’expriment différemment en fonction des conditions dans lesquelles l’entreprise se trouve, à l’ère de la vapeur, ou du numérique. Ce sont eux qui permettent au projet entrepreneurial de « changer pour ne pas changer », comme il est dit dans le Guépard, de se « métamorphoser » d’une génération à une autre.

En écoutant Antoine Roullier, je me suis demandé si la France, plus généralement l’Occident, ne faisait pas face à la malédiction de la 3ème génération. Les générations d’après-guerre ne se sont-elles pas « tuées à la tâche » ? Ne sommes nous pas des héritiers qui nous sautons à la gorge alors que nous devrions calmement réfléchir aux évolutions du monde et à comment adapter la barque commune ?


PS. Attention, lorsque que je parle de droits et de devoirs il n’y a pas de jugement de valeur de ma part. Il n'y a pas de bonnes fourmis et de mauvaises cigales. Si les uns pensent avoir des devoirs et les autres des droits, ce sont les circonstances qui les ont mis dans cet état d’esprit. Antoine Roullier commente ainsi mon dernier paragraphe :
après la guerre les pays d'Europe ont eu besoin de se reconstruire. Entreprendre était vital et en même temps exaltant. Ils ont entrepris en faisant des efforts. Leurs héritiers ne sont pas capables de poursuivre cet effort : ils n'ont plus de vision ni de besoin vital.

Loi Macron : solidarité européenne ?

Je jette un coup d'oeil à la loi Macron. Parmi les idées qui semblent se détacher :
  • Déréglementation des cars (une variante de la réforme des taxis ?), à l'usage des pauvres ; des "professions réglementées" ; du travail le dimanche. Même si ça marche, on ne peut pas vraiment en attendre des effets à court terme.
  • Il y aurait des ventes d'actifs. Au moins c'est clair. (Mais cela peut avoir des conséquences néfastes, s'il y a savoir-faire lié à ces actifs, et qu'il est déménagé...)
  • Pour le reste, il y a une histoire d'épargne, pourquoi pas. Et de la simplification. Bouleversant ?
Fatras de mesures hétérogènes ? On a du "comment", une liste de décisions, mais pas un "pourquoi". Pourquoi les a-t-on choisies, et quelles vont en être les conséquences ? Globalement, c'est libéral. On semble vouloir "déréglementer". Mais pourquoi était-ce réglementé, peut-être y avait-il quelques bonnes raisons ? Surtout, la déréglementation qui a été tentée ailleurs ne semble avoir rien résolu. Faisons-le parce que les autres le font ? Car si on ne le fait pas, ce sera encore pire, puisque les autres l'ont fait ? Ou encore, donner le change à l'Allemagne ? La France a-t-elle encore un libre arbitre ? Et ci c'était là le pourquoi ? Quand on appartient à l'Europe, on fait comme les autres Européens ? 

(Et un point de vue critique.)

mercredi 10 décembre 2014

Economie comportementale au secours du pauvre

The Economist parle de l'économie comportementale. Son objet est de comprendre "comment on prend des décisions et comment elles peuvent être améliorées". 

Elle est parvenue à adopter une démarche scientifique (quantifiée) pour mesurer les effets de ce que l'économie classique appelle "irrationalité" et dit ne pas pouvoir exister. Non seulement elle existe, mais elle conduit à des résultats contre-intuitifs pour un économiste. (Et à la faillite de ses théories.)

En particulier, la pauvreté ne rendrait pas intelligent comme il le dit. Elle ne forcerait pas le pauvre à devenir un entrepreneur pour sauver sa peau. Les pauvres qui restent pauvres ne sont pas des paresseux. "Le pauvre a plus de chances que quelqu'un d'autre de prendre de mauvaises décisions économiques." La raison en est "que tout est contre lui". Il a si peu, qu'il ne peut pas se permettre l'erreur, elle le condamnerait définitivement. "Surtout, le pauvre manque de l'infrastructure institutionnelle qui, à l'Ouest, améliore les décisions."

En lisant ce texte, je me suis demandé si la précarité n'était pas la mère de toutes les crises. Plus l'homme a peur, moins il parvient à penser, et moins il est innovant.

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La Silicon Valley n'a pas commencé comme cela
"DorotheaLangeMigrantWorkersChildren" by Dorothea Lange - Farm Security Administration - Office of War Information Photograph Collection Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, DC LC-USF34- 016828-C. Licensed under Public domain via Wikimedia Commons.

Angela Merkel : le mauvais génie de l'Allemagne ?

Le New Yorker publie une bio-pavé d'Angela Merkel

Contrairement à ce que l'on dit, elle n'est pas née à l'Est. Son père, un pasteur ambitieux, est passé d'Ouest en Est quelques-temps après sa naissance. Ce qui a permis à sa famille d'appartenir à l'aristocratie communiste. Angela, pour sa part, a été la meilleure élève de sa classe, et même de sa nation. 

Elle doit son succès, outre sa double qualité d'être une femme de l'est, à son physique ingrat. N'attirant pas les garçons, elle a cherché à avoir le dernier mot par d'autres arguments. Et c'est ainsi qu'elle a liquidé, les uns après les autres, les machos qui dominaient la politique allemande. 

Pour le reste, en dehors d'un vague intérêt pour la liberté, elle semble surtout se méfier des grands idéaux. "Cultivons notre jardin" pourrait-elle dire. Elle a vidé la politique de sa substance. Et cela plaît à l'Allemand. Il peut retourner à ses vieux démons. Le confort d'un monde où l'on ne pense pas. Voilà pourquoi il se sent de plus en plus d'affinités avec les Russes. De moins en moins avec les Américains.