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mercredi 10 novembre 2010

Du nouveau dans l’économie sociale ?

Suite de mes souvenirs du colloque de l’ADDES :
  • Microcrédit. On réinventerait les crédits municipaux et les prêts sur gage d'antan. Mais la France ferait preuve d’originalité. Plutôt que de remédier à l’injustice sociale et à l’exclusion par l’économie seule (modèle de Muhammad Yunus), elle les préviendrait en combinant économie et accompagnement social. D’où des partenariats acteur social (Secours catholique…) et établissement bancaire (Crédits mutuels, Caisses d’épargne…), chacun apprenant de l’autre.
  • Une génération spontanée de petits entrepreneurs a posé un problème inattendu : monter une entreprise demande de « tout savoir faire », pas uniquement son métier. Des coopératives d’entrepreneurs se sont créées pour les aider. Mais, ils n’en sont pas partis une fois leur activité lancée. Car, ils voulaient la liberté, mais pas fonder une entreprise. S’est alors posée la question de la représentation d’un « personnel » à la fois employeur et employé. On a découvert qu’il avait besoin d’une triple protection (démonstration, en creux, de l’utilité des services publics ?) :
  1. contre lui-même - l’indépendant s’auto-exploite, il travaille trop ;
  2. contre la précarité – il n’a pas de protection sociale, de formation professionnelle (du coup son activité n’est pas pérenne)… ;
  3. contre les donneurs d’ordre qui profitent de l’atomisation de leur sous-traitance (« on est dans la lignée des luttes sociales du 19ème siècle »).
  • L’entrepreneuriat social. Les différences entre l’Europe et les USA seraient de l’ordre de la théorie. Quant à la pratique, elle se ressemblerait. La cause de ce mouvement serait la perte de ressources publiques par l’économie sociale, qui chercherait une compensation dans le secteur marchand. On parle aussi d'entrepreneurs motivés par l'intérêt de la société et cherchant un effet systémique. Mais quoi de neuf ici ? N'était-ce pas déjà le cas des fondateurs de la Croix Rouge ou des Restau du Coeur ? Les mêmes causes ont les mêmes effets ?
  • Une thésarde, s’en remettant à Marcel Mauss, semble dire que l’économie sociale n’est pas qu’échange marchand, mais aussi échange de dons, ainsi elle crée un lien non monétaire - fort. (Intéressant : la théorie de Marcel Mauss vient des observations de Bronislaw Malinowski, qui observait que le don était l’agent de cohésion de groupes mélanésiens distants – le troc n’ayant qu’un rôle négligeable.)
  • L’État désirerait définir ce qu’est l’Intérêt général et en charger l’économie sociale. Or, si les coopératives, par exemple, servent par nature les intérêts de leurs adhérents, elles véhiculent aussi les valeurs les plus profondes de la nation (un homme une voix, primat de l’éducation…). Elles contribuent donc à l’intérêt général. Les détourner de leur vocation pourrait-il les amener à ne plus remplir ce rôle et à appliquer une vision gouvernementale de l’intérêt général qui n’est pas dans notre intérêt ?
  • La santé au travail et le dialogue social seraient de moins bonne qualité dans l’économie sociale que dans l’économie normale. Ce serait surtout le problème des associations. Faute de moyens, leurs employés vivent dans des conditions difficiles. Quant aux mutuelles et aux coopératives, les conditions de travail y seraient globalement bien meilleures que dans le privé. (L’étude a été faite sur des données d’avant crise.)
Contrairement aux organisateurs du colloque, qui semblaient croire à de « nouvelles frontières », je me demande s’il n’y a pas retour aux origines. La dissolution de l’État ne serait-elle pas en train de recréer les conditions qui ont présidé à l’invention de l’économie sociale, au 19ème siècle ? 

dimanche 8 février 2009

Sarkozy imite Bush ?

On n'a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel.

Nicolas Sarkozy aurait-il emprunté la piste de George Bush ?

L’histoire américaine de ces dernières années semble assez mal connue en France. Il y eut d’abord la Nouvelle économie, dans les années 90, sorte de millénarisme : l’économie de marché avait gagné le monde, plus de crise, une croissance comme on n’en a jamais vu. Enron en prophète : il faut installer le marché au sein même des entreprises. D’ailleurs, grâce à Internet, elles sont devenues inutiles, elles vont disparaître. Il n’y aura plus qu’un marché et qu’une offre atomisés. Et une petite élite pour en tirer les ficelles. Éclatement de la bulle Internet. Violente réaction de la population : mort aux escrocs ! Les dirigeants d’Enron et de Worldcom sont condamnés à un quart de siècle de prison. George Bush, candidat de la morale, est réélu triomphalement. Triste diagnostic : George Bush est le pyromane en chef ! Pour éviter une crise, l’État américain regonfle la bulle et les Neocon triomphants redonnent un lustre nouveau à l’idéologie de la nouvelle économie. C’est notre crise, « the big one ». Cette fois-ci l’élite économique anglo-saxonne doute.

Je n’ai pas une grande connaissance de Nicolas Sarkozy, mais ce que l’on en dit fait apparaître un possible scénario d’interprétation de sa logique. Je vais donc lui faire un procès d’intentions.

Je suis frappé par le flou de son programme. Il est possible qu’il ne soit pas flou à dessein, mais que son moteur soit « travailler plus pour gagner plus », qu’il cherche à installer une sorte d’économie de marché basée sur la concurrence, qui amène miraculeusement, sans avoir rien à faire, au bonheur éternel. C’est ce que  pensait Adam Smith (« main invisible »), ce que croit toujours la plupart des économistes et des scientifiques du management (tous enfants de Smith), et les néoconservateurs.

Si c’est le cas il y a peu de chances qu’il ait renoncé à cette idée : elle est peut-être sienne depuis ses origines ; il est difficile de changer, quand on n’a pas d’idée de rechange (« anxiété d’apprentissage ») ; et contrairement aux Anglo-saxons il n’a pas été frappé en pleine face par l’échec de ses convictions. Au contraire, le modèle français semble réussir (La France comme modèle ?). 

Le danger n’est pas là. Il est dans le déficit de l’économie française. Un article du Monde disait que les dernières mesures annoncées étaient une « concession sociale à la dureté des temps ». C’est exactement cela dont nous n’avons pas besoin : de concessions. Le consensus mondial veut une relance massive. Or, la France n’a pas besoin d’être encouragée au manque de rigueur. Or, entre deux mesures d’effets équivalents, il peut avoir des conséquences à long terme extrêmement divergentes. Le micro crédit de Mohamed Yunus fait des miracles, alors que les énormes fonds de la Guerre à la pauvreté des gouvernements américains d’après guerre se sont perdus dans les sables. S’il faut une relance, ses effets doivent être étudiés avec soin, et sa mise en oeuvre contrôlée. Pas un chèque en blanc.

Parce que George Bush croyait proche une ère de béatitude, il a accumulé sans inquiétude d’énormes déficits. Des déchets radioactifs dont il n’est pas certain qu’ils n’ont pas définitivement hypothéqué l’avenir du pays. C’est ça l’idéologie : la foi remplace la pensée. Pour nous ses conséquences seraient d’autant plus graves qu’il y a peu de chances qu’un Obama succède à un Bush : en France un idéologue en cache un autre. Martine Aubry semble en être restée aux luttes sociales du début du siècle, son credo ? Avancée sociale = réduction du temps de travail.

Compléments :

mardi 26 août 2008

Bill Gates au secours des pauvres

Bill Gates invente le « capitalisme créatif ». Il veut amener les grandes entreprises à consacrer une partie significative de leurs talents et de leurs revenus aux besoins des plus pauvres.

L’origine de l’idée.

Bill Gates est à la tête d’un fond caritatif colossal. Pourtant ça ne suffit pas pour guérir les misères de la terre. Le problème : le monde invente beaucoup de belles choses mais elles vont où il y a de l’argent. Or ce n’est pas forcément là que l’on en a le plus besoin (cf. les vaccins). Solution : les multinationales mondiales doivent concevoir une offre adaptée aux conditions économiques des pays pauvres. Comment les convaincre de s'intéresser aux besoins des pauvres ? Les gens veulent un sens à leur vie, les consommateurs aiment les causes nobles : les entreprises qui le suivront attireront les meilleurs employés, et feront de meilleures affaires que les autres, qui devront les imiter. Pour discuter du sujet, il a créé un blog où quelques économistes et le public débattent de l'idée. De cette discussion va être tiré un livre.

0 - Un problème mal posé ?

Bill Gates s’inscrit dans la culture philanthropique anglo-saxonne. Une culture qui veut que celui qui a réussi ait une responsabilité sociale. Distribuer la quasi intégralité de sa fortune est fréquent (ce fut le cas de Carnegie au début du siècle dernier). L’intuition de Bill Gates selon laquelle le capitalisme n’est pas que maximisation à court terme paraît juste : l’homme est un mouton de Panurge (ou « animal social »). Mais attaque-t-il le problème correctement ? Il ne le pose pas, il part d’une solution « le capitalisme créatif ». Il demande son avis à une petite communauté de personnes, qui se connaissent toutes, ont fait les mêmes études, appartiennent à la même culture. À l’époque où j’organisais des focus groups créatifs, mes panels étaient infiniment plus diversifiés que le sien. Et les problèmes que j’avais à résoudre étaient, comparativement, modestes. Ma contribution :

I - Suggestions pour le panel d’un prochain livre

Première idée : un peu de diversité.

  • Des disciplines scientifiques autres que l’économie. Par exemple des ethnologues, des sociologues, ou des historiens (au moins pour s’assurer que ce que l’on tente n’a pas échoué dans le passé).
  • Des cultures qui ne partagent pas le point de vue occidental (le Marxisme, par exemple, a énormément en commun avec les théories économiques les plus classiques).
  • Les ressortissants des communautés auxquelles s’intéresse Bill Gates, afin de connaître leur point de vue sur leurs besoins, et sur ce qu’ils aimeraient en termes d’aide.

Mais, sans attendre l ces gens, les notes précédentes de ce blog ont des choses à dire à Bill Gates :

II – Un problème bien posé est à moitié résolu

  1. Faut-il qualifier les populations décrites par les ethnologues (ou les explorateurs) de « pauvres »? Elles semblent souvent plus heureuses que nous, avoir moins de problèmes, de « complexes » au sens psychanalytique du terme. La pauvreté des nations serait-elle une déchéance récente ? Cette déchéance serait-elle la disparition du lien social ? Sont-elles devenues individualistes, comme nous, mais sans avoir eu le temps de développer le cocon qui nous protège ?
  2. La « Tragedy of the commons » (Governing the commons) explique peut-être cette dissolution. Nous avons imposé nos usages à des communautés qui en suivaient d’autres. Résultat : elles ont perdu les leurs sans comprendre les nôtres. Plus de règles, plus de communauté, sur-exploitation des ressources qui les faisaient vivre, misère. Donc, attention Bill Gates : les communautés pauvres doivent reconstituer leur « auto-organisation », toute intervention externe est potentiellement un danger (pas obligatoirement).
  3. Herbert Simon observe que l’apprentissage de l’homme est souvent une répétition accélérée du chemin parcouru par l’histoire. Que peuvent tirer les pays pauvres de notre histoire ? Notre entrée dans le capitalisme s’est faite par étapes. Nous avons construit des infrastructures (notamment de transport), formé nos populations, construit des industries, à l’abri de barrières protectionnistes (ce qu’Adam Smith appelait « mercantilisme » voir aussi OMC et Responsabilité de la Presse). Puis, une fois sûrs que notre avantage était sans égal, nous avons commercé sans barrières. Les pays pauvres doivent probablement refaire ce chemin, au sprint.
  4. Problème signalé par Norbert Elias : une organisation à l’occidental demande que les populations se reconnaissent dans une « nation », alors qu’elles sont fidèles à des « clans ».

Remarque : ces observations tendent à montrer que la Grameen Bank de Muhammad Yunus est bien pensée. Elle aide une communauté « pauvre » à assimiler les concepts du capitalisme à son rythme, et selon ses moyens, à construire ses règles de gestion à sa guise, à apprendre à s'auto-administrer (Governing the commons).

Pour terminer. Les belles idées ne sont rien si l'on ne sait pas les mettre en oeuvre (thème majeur de ce blog) :

III - Le succès est dans l'exécution

Ce que me dit mon expérience :

  • On n’impose pas à une population le changement, on part de son besoin perçu. On n’intervient que si elle en exprime le besoin, et on l’aide jusqu’à ce qu’elle s’estime satisfaite (Process consultation d’Edgar Schein).
  • A moins d'y être contraint, on n’attaque pas un changement de manière frontale. Mais par un « projet périphérique ». C’est ce que j’appelle la « technique du vaccin ». On part d’un petit problème à la fois préoccupant et représentatif du problème global (par exemple une petite communauté et une question bien délimitée - épidémie de malaria, manque d'eau, etc.). Une fois résolu, on sait attaquer le cas général (Nettoyer le Gange).

Je crois que pour Bill Gates le principal intérêt de procéder par vaccin serait de l’amener à comprendre la nature réelle du sujet à traiter. Il pourrait alors mettre en œuvre ses formidables talents pour convaincre le reste de la planète de faire ce qu’elle doit.

Quelques références :

  • SIMON, Herbert A., The Sciences of the Artificial, MIT Press, 1996.
  • SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.
  • Les étapes de développement du capitalisme, et l'importance du protectionnisme : LIST, Friedrich, Système national d'économie politique, Gallimard, 1998.
  • Les complexes des sauvages : MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001