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jeudi 14 mai 2020

Sex and repression

Malinowski, un des pères de l’ethnologie moderne, s’attaque à la psychanalyse.

Il a vécu, lors de ses missions d'étude, dans une société qui croit que le père d’un enfant est un oncle maternel. Ici, ce que Freud a observé s’applique au père culturel, non au père génétique.

Les maladies qu’analyse la psychanalyse seraient-elles le résultat du conflit entre l’instinct de l’individu et les règles de la société, sa culture ?

En tout cas, la psychanalyse ne sera pas une science tant qu’elle refusera de se pencher sur les travaux d’autres disciplines scientifiques.

Un livre agréable qui parle de vie et de souvenirs, plus que de froide théorie.

mercredi 10 novembre 2010

Du nouveau dans l’économie sociale ?

Suite de mes souvenirs du colloque de l’ADDES :
  • Microcrédit. On réinventerait les crédits municipaux et les prêts sur gage d'antan. Mais la France ferait preuve d’originalité. Plutôt que de remédier à l’injustice sociale et à l’exclusion par l’économie seule (modèle de Muhammad Yunus), elle les préviendrait en combinant économie et accompagnement social. D’où des partenariats acteur social (Secours catholique…) et établissement bancaire (Crédits mutuels, Caisses d’épargne…), chacun apprenant de l’autre.
  • Une génération spontanée de petits entrepreneurs a posé un problème inattendu : monter une entreprise demande de « tout savoir faire », pas uniquement son métier. Des coopératives d’entrepreneurs se sont créées pour les aider. Mais, ils n’en sont pas partis une fois leur activité lancée. Car, ils voulaient la liberté, mais pas fonder une entreprise. S’est alors posée la question de la représentation d’un « personnel » à la fois employeur et employé. On a découvert qu’il avait besoin d’une triple protection (démonstration, en creux, de l’utilité des services publics ?) :
  1. contre lui-même - l’indépendant s’auto-exploite, il travaille trop ;
  2. contre la précarité – il n’a pas de protection sociale, de formation professionnelle (du coup son activité n’est pas pérenne)… ;
  3. contre les donneurs d’ordre qui profitent de l’atomisation de leur sous-traitance (« on est dans la lignée des luttes sociales du 19ème siècle »).
  • L’entrepreneuriat social. Les différences entre l’Europe et les USA seraient de l’ordre de la théorie. Quant à la pratique, elle se ressemblerait. La cause de ce mouvement serait la perte de ressources publiques par l’économie sociale, qui chercherait une compensation dans le secteur marchand. On parle aussi d'entrepreneurs motivés par l'intérêt de la société et cherchant un effet systémique. Mais quoi de neuf ici ? N'était-ce pas déjà le cas des fondateurs de la Croix Rouge ou des Restau du Coeur ? Les mêmes causes ont les mêmes effets ?
  • Une thésarde, s’en remettant à Marcel Mauss, semble dire que l’économie sociale n’est pas qu’échange marchand, mais aussi échange de dons, ainsi elle crée un lien non monétaire - fort. (Intéressant : la théorie de Marcel Mauss vient des observations de Bronislaw Malinowski, qui observait que le don était l’agent de cohésion de groupes mélanésiens distants – le troc n’ayant qu’un rôle négligeable.)
  • L’État désirerait définir ce qu’est l’Intérêt général et en charger l’économie sociale. Or, si les coopératives, par exemple, servent par nature les intérêts de leurs adhérents, elles véhiculent aussi les valeurs les plus profondes de la nation (un homme une voix, primat de l’éducation…). Elles contribuent donc à l’intérêt général. Les détourner de leur vocation pourrait-il les amener à ne plus remplir ce rôle et à appliquer une vision gouvernementale de l’intérêt général qui n’est pas dans notre intérêt ?
  • La santé au travail et le dialogue social seraient de moins bonne qualité dans l’économie sociale que dans l’économie normale. Ce serait surtout le problème des associations. Faute de moyens, leurs employés vivent dans des conditions difficiles. Quant aux mutuelles et aux coopératives, les conditions de travail y seraient globalement bien meilleures que dans le privé. (L’étude a été faite sur des données d’avant crise.)
Contrairement aux organisateurs du colloque, qui semblaient croire à de « nouvelles frontières », je me demande s’il n’y a pas retour aux origines. La dissolution de l’État ne serait-elle pas en train de recréer les conditions qui ont présidé à l’invention de l’économie sociale, au 19ème siècle ? 

dimanche 5 septembre 2010

Amérique fondamentaliste

L’Amérique est une anomalie : seul pays riche ultrareligieux. (Religious Outlier.)  Tentatives d’explication :
  • Bronislaw Malinovski. Sa théorie : le rôle de la religion est d’aider l’homme à faire des choix qui correspondent aux intérêts de la société. Contrairement aux autres pays « développés » l’Amérique est ultra-individualiste. En Europe, au Japon… l’homme est encadré de près par les lois explicites de la société, pris en charge par elle. Pas aux USA.
  • Max Weber. Le fondement du capitalisme c’est le protestantisme. L’essence du modèle américain est religieux ? Sans religion l’individualisme ambiant disloque l’édifice ? (WEBER, Max, L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, Pocket, 1989.)
  • Un billet récent observe que l’homme a commencé à penser que le monde était rationnel, à partir du moment où il a construit une société qui lui a permis d’éliminer l’incertitude de sa vie. Jusque-là ses religions lui disaient qu’il ne fallait pas en demander trop au monde. Le faible niveau de structure sociale américain introduit-il une haute dose d’imprévisibilité dans l’existence individuelle, qui a besoin d’aide pour supporter son sort ? 

mercredi 4 août 2010

Psychanalyse

Idée extraite d'une fin d'émission sur la psychanalyse (France Culture, hier) : on ne peut rien comprendre à la psychanalyse, si l’on n’a pas subi d’analyse.

Idée intéressante, qui est peut-être vraie pour beaucoup d’autres de nos activités humaines. Mais c’est une idée que n’a pas eue l’Éducation nationale qui ne croit qu'en la théorie. Ou, plutôt, qu'il faut des dons innés pour exercer une fonction (diriger une entreprise, ou être médecin) et que son rôle est de détecter ceux qui les ont.

J’ai aussi continué à écouter Michel Onfray démolir Freud. La démonstration ne marche pas : je trouve Freud scientifique dans sa démarche. Il s’examine et en recherchant des enseignements généraux. Sa théorie des pulsions et du refoulement me parait simple bon sens : notre nature n’arrête pas de se heurter aux règles de notre culture, ça ne peut être sans conséquence sévère. De même, il semble avoir vu que le refoulement pathologique de son époque avait pour origine des contraintes sexuelles exagérées. Il suggérait semble-t-il la contraception, pour relâcher la pression. Une idée originale et intelligente, me semble-t-il.

Michel Onfray remarque que Freud n’a pu que s’autoanalyser, faute de psychanalyste. Puisqu’il n’y a pas d’analyste sans analyse, il y a un pêché originel ici, non ? En fait, non seulement Freud ne fait que s’écouter, mais en plus il semble avoir passé sa vie à parler de soi à ses amis, notamment à Fliess, ce qui me semble un genre d’analyse dans laquelle il transforme progressivement en analystes des gens doués pour ce travail. C’est un exemple de poule et d’œuf.

Il reste qu’il a sûrement des ridicules et des faiblesses, que sa théorie n’est certainement par parfaite – à mon goût, et à celui de Bronislaw Malinovski, il a sous-estimé l’impact sur ses travaux de la culture dans laquelle il vivait, mais n’est-ce pas le propre de l'homme d’être imparfait ? N’est-ce pas, même, une illustration de la théorie de Freud ?

lundi 2 mars 2009

Cinéma et crise

Beaucoup de gens vont au cinéma (+4% d’une année sur l’autre).

Je m’y attendais : les crises sont bonnes pour le spectacle. Les théâtres de la dernière guerre étaient pleins. Mais ce à quoi je ne m’attendais pas était l’interprétation du sociologue qui allait avec la statistique ci-dessus : le cinéma est un art social, nous en avons besoin après le grand moment d’individualisme que nous avons connu.

Pour ma part, je pensais que le problème des crises était l’incertitude, « l’Anomie » ; et que le spectacle nous offrait un espace rassurant, dont on connaissait à nouveau les règles du jeu. Autre possibilité : « distraction », « diversification émotionnelle ». Et la théorie de Malinowski sur la religion (Religion et changement) ? Peut-être que l’art joue le rôle de la religion pour Malinowski ? Dans les moments où l’homme est en proie à une peur destructrice, l’art le rassure et lui inspire un comportement favorable aux intérêts de la société ?...

Une idée d’expérience : quelles sont les distractions qui connaissent de plus en plus notre faveur ? Plutôt de groupe (on retrouve ses amis), ou plutôt individualistes (jeu vidéo) ? Quels sujets de films : introspection ou drame social ?... 

dimanche 8 février 2009

Dieu et précarité

Des chercheurs (Unfinished business) pensent qu’il y aurait corrélation entre croyance en Dieu (et rejet du Darwinisme) et « intensité de la lutte pour la survie » :

Dans les pays où la nourriture est abondante, la sécurité sociale est universelle, et le logement accessible, les gens croient moins en Dieu que là où la vie est précaire.

Par ailleurs, il est dit que « 15% des (Américains interviewés dans un sondage) approuvaient la proposition selon laquelle le développement humain s’est déroulé sur plusieurs millions d’années » ». Pour plus de 50% de la population amércaine la théorie de l’évolution est fausse (contre 25% de certitude du contraire).

L'opinion des chercheurs rejoint une observation de l’ethnologue Malinowski (Religion et changement) : il avait noté chez les peuples primitifs que la magie commençait là où commençait l’incertitude que la technique ne savait pas maîtriser. Et que la religion avait un rôle social : dicter au groupe ce qu’il devait faire aux moments où il risquait de se désagréger.

Si c’est vrai,  en environnement incertain, la religion serait-elle une forme de superstition individuelle ? Et / ou un garde-fou nécessaire à la cohésion de la société ? Là où la science semble fonctionner, fait-elle office de religion ?…

dimanche 25 janvier 2009

La grande manipulation

Quand j’ai démarré le travail qui a conduit à 3 livres et à un blog, mon ambition était petite : parler de techniques de conseil en management. Je ne savais pas où cela allait me mener. Parmi mes découvertes : le détournement des concepts fondateurs de notre culture occidentale.

Les philosophes des Lumières voulaient la victoire de la « raison », l’homme utilisant son cerveau pour décider, seul. Il se dégageait de la dictature des conventions. Le progrès c’était l’émergence progressive de la raison. Le processus du progrès ? La confrontation permanente avec le néant, l’incertitude, nécessaire au mécanisme même de la pensée. Elle est remise en cause, la destruction d’une certitude par une autre.

Aujourd’hui, il semble que deux tendances s’affrontent, qui ont, sur le fond, le même effet.

  1. Pour la pensée anglo-saxonne, qui nous influence grandement, le choix rationnel, c’est obtenir ce que l'individu désire. Le progrès ? La marche de la technologie, qui accumule le bien matériel, et nous endort dans la béatitude d’un avenir tout tracé. La démocratie ? Le libre échange ! Et nos décisions ? Les sciences du management sont, le plus officiellement du monde, des sciences de la manipulation. Les écoles de management enseignent comment utiliser les sciences humaines pour faire nos quatre volontés. Soit en utilisant les lois de notre culture pour déclencher chez l'homme le réflexe désiré, soit, au contraire, en les modifiant pour mettre la société à son service (c’est le rôle de la télévision et de la publicité). Résultat ? Ceux qui ne peuvent se défendre contre cette influence sont transformés en « consommateurs ». La culture qui était supposée infléchir l’instinct pour conduire au bien de l’humanité est maintenant faite à l'image des vices de certains.
  2. Tout Charybde a son Scylla, semble-t-il. Tout TF1, son service public. Notre élite intellectuelle, appuyée par la presse, nous dicte nos idées. Que l’homme prétende penser est indécent. Un événement survient ? L'individu doit avoir une opinion spontanée. Il doit savoir, et savoir comme ceux qui savent qu’ils détiennent la vérité.

Ces deux forces sont convergentes. Elles vont à l’exact opposé de ce qui définit notre civilisation, peut-être même depuis les Grecs : la libre pensée individuelle. Est-ce une étape nécessaire ? Le premier réflexe de celui qui pense par lui-même est d'imposer sa pensée à l’autre ? Sommes nous les petits soldats de deux communautés, sœurs et ennemies, des « libres penseurs » les plus évolués, qui détiennent les leviers du pouvoir et s’affrontent pour la domination du monde ?

Les étapes de ma réflexion :

dimanche 14 décembre 2008

Zardoz

Zardoz (film de John Boorman) est l’histoire d’un monde divisé en deux. D’un côté des élus immortels, adolescents impubères qui vivent dans une sorte de paradis, de l’autre des affreux noirâtres qui travaillent pour eux. Sean Connery, un agent de sécurité mutant, grossier, velu, et suintant de désirs primaires, s’introduit dans ce paradis.

N’est-ce pas un thème récurrent dans la littérature anglaise ? Que l’on retrouve dans La machine à remonter le temps de Wells ? Celui d’une société composée d’adorables créatures pâlottes et de brutes taigneuses et sans humour ? L’équivalent des films de zombies américains ?

Image de la société anglaise ? Une élite, d’une part, une classe ouvrière de l’autre. D'ailleurs, pas besoin d’aller chercher loin le paradis de Boorman : on le trouve dans les public schools et à Oxford et Cambridge. L’éducation de l’élite anglaise vise à l’épanouissement de l’individu. C’est ce que dit la directrice de l’Université de Cambridge. L’Anglais supérieur parle délicieusement, avec charme, culture et originalité. J’ai toujours eu l’impression que son éducation n’avait que cet unique but : la parole.

Mais, imaginer qu’une élite puisse être sans compétences, juste épanouie, n’est-ce pas en contradiction avec ce que dit cette même élite : la division des tâches est le principe de la société ? Pas sûr : quand on dirige l’économie, on imagine facilement que l’on a des compétences surnaturelles.

D’accord, mais comment arrive-t-on au sommet sans compétences ? Il me semble que les sociétés se forment en deux temps. D’abord se construisent leurs structures. Puis elles se mettent à fonctionner, et la répartition des positions se fait selon des « rites » (désignation aux postes principaux –cf. l’éducation nationale en France), qui n’ont rien de rationnel (= liés à une compétence personnelle). Il suffit d’être bien placé dans ces rites pour avoir les places d’honneur de la société. C’est probablement comme cela que s’est constituée la France d’Ancien régime. D’abord des guerriers, puis leurs descendants, qui n’en étaient plus que de pâles copies.

Bien sûr l’édifice est instable, puisque non totalement optimisé. Comme le montre le triste sort de la multinationale américaine, organisée selon ce principe. Mais, pour une nation, les changements sont longs. En attendant, il est délicieux de se faire peur.

Compléments :

vendredi 24 octobre 2008

L’économie n’est pas une science

Il y a 3 ans, le Groupe des 17 de l'Insead discutait de la difficile relation entre la France et l’entreprise. Un professeur de l’Insead avait commencé son intervention en nous disant qu’il était un économiste. Ce qui signifiait, je crois, qu’il détenait la vérité. Ses conseils : « Les grands gagnants sont européens », Irlande, Luxembourg, Angleterre et Finlande ; pour rénover la France, « il faut regarder en Europe ». D’ailleurs, l’égalité de chances (modèle américain) était préférable à l’égalité de conditions (modèle français). Mais l'économie est-elle une science ? Qu'est-ce qu’une science ?
  1. Mark Blaug se pose la question. Il penche pour la théorie de Karl Popper : on ne sait jamais si ce que dit la science est vrai, mais, quand c’est faux, on peut le prouver. Elle est « falsifiable ». Ainsi, si une masse courbe la lumière, il suffit d’avoir une planète et un rayon de lumière pour comparer ce que prévoit Einstein et ce que fait la nature. Si ça ne correspond pas, la théorie est invalide.
  2. Malinowski reprend les théories de Freud et montre qu'il y a plus simple pour expliquer ce qu’il a observé : le conflit entre culture et instinct. Et il reproche à la psychanalyse de s’être enfermée dans un petit monde clos. Pourquoi ne s’est-elle pas intéressée à l’ethnologie ? La première étape de la démarche scientifique est de rassembler les connaissances humaines et d’essayer de les mettre en cohérence.
Le professeur propose une autre définition de la science : sanctification des valeurs d’une communauté. La science économique telle qu'il la pratique, c'est le monde des commerçants. Elle modélise la vie comme s’il s’agissait de l’échange de marchandises. C’est pour cela que l’homme y maximise son intérêt à court terme : c’est ce que fait un marchand dans une foire.

Compléments :
  • L'économie jugée par mes deux critères: il y a toujours un moyen de montrer qu’une prévision économique est juste ; l’économie n'aime pas les autres sciences : par exemple, elle a rejeté la sociologie (Utilitarisme).
  • BLAUG, Mark, The Methodology of Economics: Or How Economists Explain, Cambridge University Press, 1992.
  • MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001. Malinowski a étudié une société qui considère que l’enfant n’est pas le résultat des rapports sexuels, et où il appartient à la famille de son oncle maternel, son père étant une sorte de grand frère. Les complexes n’y sont plus ceux de Freud.
  • L’idéologie est respectable : GEERTZ, Clifford, The Interpretation of Cultures, Basic Books, 2000.
  • Applictaion des idées du marchand : Consensus de Washington.

mercredi 8 octobre 2008

Les marchés sont irrationnels

Le progrès est une illusion ?

Difficile d’échapper aux nouvelles de la Bourse. Ce matin le Japon était au plus bas. Sans grandes raisons d’après le commentateur (son économie étant semble-t-il peu touchée).
L’imaginaire entre fortement dans les mouvements boursiers. Des études de marchés dépendant d’un petit nombre de facteurs bien contrôlés ont montré des dérèglements de cours que rien n’expliquaient. Tous les paramètres qui auraient dû en décider étaient fixes. Les opérateurs s’étaient lancés dans un jeu d’anticipation de leurs intentions respectives.
Voilà ce que donne un groupe d’hommes laissés à eux-mêmes et non coordonnés par des règles communes.

Dans l’évolution humaine, le financier semble représenter une étape imprévue, proto-primitive. Bronislaw Malinowski a montré que les religions des peuples primitifs avaient pour objet d’assurer la cohésion du groupe. Plus exactement d’empêcher les individus de ne rien faire qui soit nuisible au groupe. Le financier n’a aucune règle de ce type. La culture de notre société moderne marquerait donc un très net recul par rapport aux communautés premières.

Faut-il y voir une preuve de la théorie de Stephen Gould (Les changements du vivant) selon laquelle l’évolution ne favorise pas mécaniquement la complexité, mais tente différents types de solutions ?

Compléments :
  • L’étude dont je parle vient de SHEFRIN, Hersh, Beyond Greed and Fear: Understanding Behavioral Finance and the Psychology of Investing, Harvard Business School Press, 2002.
  • Religion et changement.
  • Greed and fear.

dimanche 14 septembre 2008

Religion et changement

Benoît XVI est en France. Puis-je dire quelque chose sur la religion ?

L'ethnologue Bronislaw Malinowski dit ceci de la religion :

  • La magie complète la technique : si un phénomène n’est pas bien maîtrisé (les éléments naturels par exemple), la magie apparait. Elle élimine la frustration de l’impuissance.
  • La religion, elle, guide l’homme dans ses choix de façon à ce qu’ils servent l’intérêt du groupe. « La religion met son tampon sur l’attitude culturellement importante et la décrète par une promulgation publique ». Par exemple, la société humaine est aux prises avec un événement qui peut la disloquer. Un de ses membres va mourir. Risque : céder à la panique. La religion vient à son secours en expliquant qu’il y a une vie après la mort.

Durkheim estimait que ce qui expliquait la religion était la vénération de l’homme pour des forces qui le dépassaient. Le Dieu de Durkheim était-il la société comme le pensait Aron ? Ou croyait-il pas plutôt que ce que vénérait l’homme était ce que la Théorie de la complexité appelle les « propriétés émergentes » qui apparaissent lorsque l’on met ensemble des hommes (voir l’idée de Malinowski, ci-dessus) ? Il dit :

Nous avons montré quelles forces morales elle développe (la société) et comment elle éveille ce sentiment d’appui, de sauvegarde, de dépendance tutélaire qui attache le fidèle à son culte.

Exemple : « main invisible » d’Adam Smith. Les commerçants ont été fascinés de découvrir que sans qu’ils aient rien à faire, les prix des biens semblaient se fixer, comme par miracle, et réaliser un optimum. « [Adam Smith] a virtuellement fondé une religion séculière – l’individualisme – et La richesse des nations est devenue sa bible » dit Léo Rosen dans un texte dont j’ai perdu la référence (A modest man named Adam Smith).

Compléments :

  • On peut dire la même chose d’une entreprise : qu’il pleuve ou qu’il vente elle tend à maintenir la même rentabilité. Ce qui est désagréable au dirigeant : à chaque fois qu’il veut augmenter cette rentabilité, tout se conjugue pour le contrarier. Résistance au changement…
  • MALINOWSKI, Bronislaw, Magic, Science and Religion and Other Essays, Waveland, 1992.
  • DURKHEIM, Emile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 2003. Pour une introduction simple et efficace : PRADES José A., Durkheim, Que sais-je ?, 1990.
  • ARON, Raymond, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967.

mardi 26 août 2008

Bill Gates au secours des pauvres

Bill Gates invente le « capitalisme créatif ». Il veut amener les grandes entreprises à consacrer une partie significative de leurs talents et de leurs revenus aux besoins des plus pauvres.

L’origine de l’idée.

Bill Gates est à la tête d’un fond caritatif colossal. Pourtant ça ne suffit pas pour guérir les misères de la terre. Le problème : le monde invente beaucoup de belles choses mais elles vont où il y a de l’argent. Or ce n’est pas forcément là que l’on en a le plus besoin (cf. les vaccins). Solution : les multinationales mondiales doivent concevoir une offre adaptée aux conditions économiques des pays pauvres. Comment les convaincre de s'intéresser aux besoins des pauvres ? Les gens veulent un sens à leur vie, les consommateurs aiment les causes nobles : les entreprises qui le suivront attireront les meilleurs employés, et feront de meilleures affaires que les autres, qui devront les imiter. Pour discuter du sujet, il a créé un blog où quelques économistes et le public débattent de l'idée. De cette discussion va être tiré un livre.

0 - Un problème mal posé ?

Bill Gates s’inscrit dans la culture philanthropique anglo-saxonne. Une culture qui veut que celui qui a réussi ait une responsabilité sociale. Distribuer la quasi intégralité de sa fortune est fréquent (ce fut le cas de Carnegie au début du siècle dernier). L’intuition de Bill Gates selon laquelle le capitalisme n’est pas que maximisation à court terme paraît juste : l’homme est un mouton de Panurge (ou « animal social »). Mais attaque-t-il le problème correctement ? Il ne le pose pas, il part d’une solution « le capitalisme créatif ». Il demande son avis à une petite communauté de personnes, qui se connaissent toutes, ont fait les mêmes études, appartiennent à la même culture. À l’époque où j’organisais des focus groups créatifs, mes panels étaient infiniment plus diversifiés que le sien. Et les problèmes que j’avais à résoudre étaient, comparativement, modestes. Ma contribution :

I - Suggestions pour le panel d’un prochain livre

Première idée : un peu de diversité.

  • Des disciplines scientifiques autres que l’économie. Par exemple des ethnologues, des sociologues, ou des historiens (au moins pour s’assurer que ce que l’on tente n’a pas échoué dans le passé).
  • Des cultures qui ne partagent pas le point de vue occidental (le Marxisme, par exemple, a énormément en commun avec les théories économiques les plus classiques).
  • Les ressortissants des communautés auxquelles s’intéresse Bill Gates, afin de connaître leur point de vue sur leurs besoins, et sur ce qu’ils aimeraient en termes d’aide.

Mais, sans attendre l ces gens, les notes précédentes de ce blog ont des choses à dire à Bill Gates :

II – Un problème bien posé est à moitié résolu

  1. Faut-il qualifier les populations décrites par les ethnologues (ou les explorateurs) de « pauvres »? Elles semblent souvent plus heureuses que nous, avoir moins de problèmes, de « complexes » au sens psychanalytique du terme. La pauvreté des nations serait-elle une déchéance récente ? Cette déchéance serait-elle la disparition du lien social ? Sont-elles devenues individualistes, comme nous, mais sans avoir eu le temps de développer le cocon qui nous protège ?
  2. La « Tragedy of the commons » (Governing the commons) explique peut-être cette dissolution. Nous avons imposé nos usages à des communautés qui en suivaient d’autres. Résultat : elles ont perdu les leurs sans comprendre les nôtres. Plus de règles, plus de communauté, sur-exploitation des ressources qui les faisaient vivre, misère. Donc, attention Bill Gates : les communautés pauvres doivent reconstituer leur « auto-organisation », toute intervention externe est potentiellement un danger (pas obligatoirement).
  3. Herbert Simon observe que l’apprentissage de l’homme est souvent une répétition accélérée du chemin parcouru par l’histoire. Que peuvent tirer les pays pauvres de notre histoire ? Notre entrée dans le capitalisme s’est faite par étapes. Nous avons construit des infrastructures (notamment de transport), formé nos populations, construit des industries, à l’abri de barrières protectionnistes (ce qu’Adam Smith appelait « mercantilisme » voir aussi OMC et Responsabilité de la Presse). Puis, une fois sûrs que notre avantage était sans égal, nous avons commercé sans barrières. Les pays pauvres doivent probablement refaire ce chemin, au sprint.
  4. Problème signalé par Norbert Elias : une organisation à l’occidental demande que les populations se reconnaissent dans une « nation », alors qu’elles sont fidèles à des « clans ».

Remarque : ces observations tendent à montrer que la Grameen Bank de Muhammad Yunus est bien pensée. Elle aide une communauté « pauvre » à assimiler les concepts du capitalisme à son rythme, et selon ses moyens, à construire ses règles de gestion à sa guise, à apprendre à s'auto-administrer (Governing the commons).

Pour terminer. Les belles idées ne sont rien si l'on ne sait pas les mettre en oeuvre (thème majeur de ce blog) :

III - Le succès est dans l'exécution

Ce que me dit mon expérience :

  • On n’impose pas à une population le changement, on part de son besoin perçu. On n’intervient que si elle en exprime le besoin, et on l’aide jusqu’à ce qu’elle s’estime satisfaite (Process consultation d’Edgar Schein).
  • A moins d'y être contraint, on n’attaque pas un changement de manière frontale. Mais par un « projet périphérique ». C’est ce que j’appelle la « technique du vaccin ». On part d’un petit problème à la fois préoccupant et représentatif du problème global (par exemple une petite communauté et une question bien délimitée - épidémie de malaria, manque d'eau, etc.). Une fois résolu, on sait attaquer le cas général (Nettoyer le Gange).

Je crois que pour Bill Gates le principal intérêt de procéder par vaccin serait de l’amener à comprendre la nature réelle du sujet à traiter. Il pourrait alors mettre en œuvre ses formidables talents pour convaincre le reste de la planète de faire ce qu’elle doit.

Quelques références :

  • SIMON, Herbert A., The Sciences of the Artificial, MIT Press, 1996.
  • SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.
  • Les étapes de développement du capitalisme, et l'importance du protectionnisme : LIST, Friedrich, Système national d'économie politique, Gallimard, 1998.
  • Les complexes des sauvages : MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001

vendredi 4 juillet 2008

Droit naturel et histoire

STRAUSS, Léo, Droit naturel et histoire, Flammarion, 1986. Croire qu’il existe un « droit naturel », c’est croire qu’il existe des règles éternelles qui doivent guider nos décisions. C’est une idée qui a marqué l’antiquité et les Lumières. L’époque contemporaine, par contre, penche pour le « relativisme » : pourquoi certaines valeurs seraient-elles meilleures que d’autres ? Mais alors, comment prendre une décision ? Leo Strauss analyse l’évolution du concept, chez ses promoteurs.

Quelques réflexions venant de la rencontre entre ce livre et mon expérience :
  • Tout d’abord, le droit naturel n’est pas nécessairement prescriptif, ce n’est pas un programme qu’il faut suivre pour faire le bien, c’est plutôt « une hiérarchie universellement valable de fins » qu’il faut chercher à atteindre (Platon / Aristote).
  • Le deuxième grand moment du droit naturel sont les Lumières. En France comme en Angleterre, on interprète les préjugés de son groupe social comme des lois universelles. Un basculement se produit. D’un seul coup, l’individu a tous les droits. « Droits de l’homme » doit s’entendre en opposition à « devoirs ». L’homme n’a pas de devoirs, il est totalement indépendant de la nature. L’univers est là pour être exploité, sans arrière pensée (Hobbes).
  • L’ethnologue Malinowski montre que les « sauvages » qu’il étudie bâtissent des mythes pour justifier leur édifice social. De même Locke construit-il un montage d’une grande complexité pour justifier les droits de propriété des possédants de son époque.
  • Une idée semble faire l’unanimité dans la société anglaise d'alors, elle est au cœur des travaux d’Adam Smith, fondateur de la science économique : ce qui fait le bonheur universel c’est la poursuite de son intérêt égoïste par l’individu.
  • Burke, qui partage beaucoup de ces points de vue, s’élève contre l’usage radical qu’a fait la révolution française des conclusions tirées par les penseurs français de l’analyse du droit naturel. La théorie est dangereuse, le comportement de l’homme doit être guidé par des usages construits par la prudence des siècles.
  • En dehors de cette dernière prudence, ces idées sont au cœur de l’économie moderne, des sciences du management, de la gestion des entreprises et des nations. Tocqueville disait que les principes qui organisent les sociétés ont leurs vices et que gouverner consistait à les éviter. Bien des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui sont liés aux « vices » de la pensée qui fonde notre monde. En voir les origines permet de mieux les comprendre.
Références :
  • MALINOWSKI, Bronislaw, Magic, Science and Religion and Other Essays, Waveland Pr Inc, 1992.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, De la démocratie en Amérique, Flammarion, 1999.

lundi 30 juin 2008

12000 Américains passés par les armes

FAGAN, Jeffrey, SUGARMAN, Stephen D., How gun makers can help us, Los Angeles Times, 29 juin 2008.Chaque année 12000 Américains sont victimes d’une arme à feu. Mais les fabricants d’armes locaux évitent toutes les poursuites en responsabilité. La Cours suprême américaine a d’ailleurs jugé que le second amendement donnait le droit à la possession d’une arme.
  • Dilemme du prisonnier : l’intérêt à court terme de l’individu, posséder une arme à feu, est mauvais pour la société. Et donc pour l’intérêt à long terme de l’individu, dont l’espérance de vie est fonction inverse du nombre d’armes à feu.
  • Solution de l'article : utiliser ce qui est familier à l’Américain pour résoudre la question : les lois du marché. Mesurer le nombre de morts causées par les armes de chaque fabricant ; lui donner un taux de mortalité objectif ; pénalité s’il dépasse, bonus sinon, possibilité d’échanger sa capacité excédentaire à tuer.
2 conclusions :
  • Difficile d’aller contre la culture d’un pays.
  • Mais elle n'est pas un obstacle au changement.
Pour d’autres exemples de l’influence de la culture sur l’homme :
  • Mémoire de MBA d’un contrôleur de gestion d’une entreprise de distribution. Culture : pilotage par ordinateur de ses points de vente (des batteries d’indicateurs mesurent tout ce qui est mesurable). Il constate que leur performance est liée aux caractéristiques de leurs équipes. Au lieu de formuler sa recommandation ainsi, il propose d’ajouter des indicateurs prioritaires concernant ces caractéristiques : l’indicateur n’est-il pas le seul langage que comprend le responsable de point de vente ?
  • ELIAS, Norbert, La civilisation des mœurs, Pocket, 2003.
  • Un aperçu de l’impact qu’a pu avoir la culture sur les mœurs sexuelles occidentales : MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2003.