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vendredi 21 mai 2010

Erreurs de Galbraith

Galbraith s’étonnait, dans les années 50, que l’économie soit restée la « dismal science » du 19ème siècle : le monde n’avait-il pas trouvé le secret de l’opulence ? Or la science économique qu’il condamnait est celle que nous utilisons aujourd’hui. Et elle semble avoir eu les conséquences prévues.

Je me demande s’il ne commettait pas une erreur. Cette science économique n’était pas une tentative scientifique, mais la rationalisation de l’humeur individualiste du moment. C’était une tentative, qui a réussi, d’influencer les « codes de loi » implicites qui guident notre comportement.

Si j’en crois Max Weber, le rôle du savant est non d’entrer dans le débat idéologique (comme le font Paul Krugman et la plupart des économistes), mais d’indiquer ce que l’idéologie a d’objectivement inefficace. Cependant, la science aurait-elle pu s’opposer à la transformation désirée par tous ? Peut-être aurait-elle dû l’orienter, de façon à en réduire les effets négatifs ?

Compléments :
  • Sur le mécanisme de changement de la société qui fait que nous modifions ce que nous croyons avant de transformer notre comportement : Norbert Elias.

dimanche 30 août 2009

Cancer et crise (suite)

When a cell’s controls break down, chaos is unleashed, Scientific American de Septembre :

Le corps ressemble à la société : il y a division des tâches. Comme les hommes et les organisations, les cellules et les organes sont spécialisés, ils ont une fonction précise qu’ils doivent réaliser à la lettre. Cela est permis (notamment ?) par un système de contrôle complexe, qui, en particulier, réglemente la division cellulaire. Le cancer démarre par une attaque du système de contrôle.

À y bien réfléchir, les changements sociaux se font de la même manière. Ils attaquent en premier le système de contrôle social. Le mouvement pour l’égalité des femmes, ou des homosexuels, par exemple, a commencé par n’être qu’un débat d’idées. Puis, une fois la société convaincue, une fois que les règles qui pilotaient ses comportements ont été modifiées, elle a commencé à se transformer : ses « cellules » ont changé de comportement. Il en est de même pour Goldman Sachs et les banquiers : ils ont commencé par faire évoluer le système de contrôle financier, avant, dans un second temps, d’en tirer parti.

Compléments :

  • L’exemple de Goldman-Sachs : Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs. Dans ce cas, les « cellules » ont influencé le système de contrôle mondial (en l’incitant à modifier ses lois), en est-il de même pour les cellules humaines ? Ont-elles un pouvoir sur le système de contrôle, et peuvent le faire évoluer ? Est-ce que leurs « intentions » peuvent être soit « sociales » (faire le bien du groupe), soit parasitaires (faire son bien propre, au détriment de celui du groupe) ?
  • Le fait que le changement parte de la théorie, avant d'atteindre la pratique, explique le curieux phénomène décrit par Edgar Schein et Norbert Elias : il y a un décalage entre ce que nous affirmons bien et notre comportement ; nous sommes fondamentalement hypocrites.

samedi 27 juin 2009

Michael Jackson

Idée qu'évoque le blog People d’Hervé Kabla : ce qui frappe chez Michael Jackson est moins son succès que l’invraisemblable régression qu’a été sa vie. Il a fini en caricature de personnage de conte de fées. Je fais un parallèle avec d’autres observations :

  • Les stars féminines noires, qui semblent imitées par les « Françaises d’origine africaine », paraissent devenir une sorte d’idéal de la femme blanche, inaccessible par celle-ci (qui n’aura jamais leur ligne).
  • J’ai l’impression que les actrices japonaises et chinoises ont pris des traits européens, alors que les canons de la beauté semblaient auparavant éloignés des nôtres (cf. les gravures anciennes, ou les films japonais d’avant guerre).

Norbert Elias observait que la société avait commencé par théoriser les règles de l’hygiène avant de nous les imposer ; ne fait-elle pas de même avec notre apparence ?

Préoccupation concomitante : de plus en plus la chirurgie esthétique modèle ses victimes sur l’image d’un idéal conçu par ordinateur ; n’y a-t-il pas des limites à ce que la culture peut demander à notre nature ?

samedi 2 mai 2009

De la musique

J’écoute France Musique, et je me demande pourquoi la musique classique est aussi déprimante.

C’est bizarre, la musique dite « populaire », par contre, me donne envie d’être heureux. Même celle qui a pour profession la nostalgie, comme le Blues ou le Fado. Alors, musique déprimante = musique de l’élite ?

A l’appui de cette idée, le Jazz. Quand c’était une musique d’esclaves, elle était joyeuse, et pourtant elle parlait de malheurs ; depuis qu’elle a été récupérée par l’intellectuel, elle est un encouragement au suicide. Je me souviens aussi d’avoir découvert dans une émission de France Musique un chant populaire que j’avais entendu lors de fêtes. Là, cela ressemblait à un appel à la lutte des classes. Sentiment qu’avait ressenti l’interprète au spectacle de l’abjection qu’avait dû être la vie à la campagne ?

Ce qui m’amène à Platon. Si je le comprends bien, l’art peut avoir deux résultats : l’un qu’il réprouve, encourager l’homme dans ses us et coutumes ; l’autre qui lui semble important, enseigner ce qui est bien. A en croire Norbert Elias, il y aurait eu une querelle de ce type entre l’art français et anglais. Quand la France dominait l’Occident, et ses goûts, il était mal vu d’apprécier Shakespeare et son apologie des vices du monde. Ce qui était à la mode était le drame classique, qui enseignait la vertu. (La victoire ultérieure de Shakespeare en dit long sur celle du monde anglo-saxon.)

A partir du modèle Platon, je fais l’hypothèse que la musique a un rôle social double : nous mettre dans un état d’esprit désirable 1) en nous préparant à un rôle futur, ou 2) en nous réparant. De quoi il semble ressortir que pour l’élite l’usage de la musique est plutôt du premier ordre, pour le peuple, du second.

Une seconde différence entre élite et peuple est que l’un maîtrise son avenir, pas l’autre. C’est cohérent avec mon explication.

Dernière pièce apportée au dossier, pour aujourd’hui. Le témoignage de la Marquise de Sévigné. Elle est tour à tour émue aux larmes par un sermon édifiant, et observatrice indifférente du massacre du peuple. Compassion épuisée, ou se réservant pour de grandes choses ? Il est tentant de penser que l’art maintient la cohésion sociale : il permet aux petites gens de supporter leurs maux et à l’élite de supporter le spectacle de leurs souffrances.

dimanche 18 janvier 2009

Platon, Shakespeare et Louis XIV

L’actualité n’est pas toujours le sujet de ce blog…

J’ai eu la surprise de voir (dans l’œuvre de Norbert Elias) qu’on n’a pas toujours porté Shakespeare en grande estime. À l’époque où la France faisait l’opinion des élites, il était même vu comme méprisable. On lui préférait Racine, Corneille et leurs équivalents. Ils donnaient le spectacle des vertus les plus nobles, alors que Shakespeare parlait de la vie quotidienne, dans ses hasards et sa bassesse.

Il est possible que Platon ait donné raison à Louis XIV : l’art ne doit pas risquer de faire croire à l’homme que ses vices sont des vertus, qu'il est bien dans sa médiocrité. 

Compléments :

  • Platon pour les nuls
  • Certains auteurs font même du vice une vertu : Uderzo et Goscinny, Adam Smith, notamment, et plus généralement tous les publicitaires.   

mercredi 17 décembre 2008

Inde : équilibre miraculeux ?

The Economist se félicite de la démocratie indienne (The democracy tax is rising / special report on India).

Mais il en donne une image effrayante. Une nuée de partis, des alliances qui semblent aller et venir (l’alliance gouvernementale est constituée de 13 partis). Sur 522 députés, 120 font l’objet de poursuites judiciaires, dont 40 accusés de crimes.

Ce qui semble compliquer les choses est ce que Norbert Elias appelait le « nous », le niveau ultime d’intégration. Les pays occidentaux ont un « nous » qui correspond à la nation. Le Liban est divisé en communautés. En Inde, le « nous » semble influencé par la caste. Or, non seulement il y a beaucoup de castes, mais la caste est une réalité locale.

Est-ce parce que l’Inde est une démocratie que The Economist lui trouve autant de qualités ? Ou est-ce vraiment l’attachement de l’Inde à la démocratie qui tient ensemble ses composants volatiles ?

Le système des castes en Inde : DUMONT, Louis, Homo hierarchicus, Gallimard, 1966.

dimanche 5 octobre 2008

À la découverte de la philosophie allemande

Aventures d’un explorateur.

Il y a quelques années (Biographie orientée changement) j’ai écrit mon expérience pratique des transformations de l’entreprise. Et découvert que ce que je disais avait été dit avant moi. Pour commencer par la dynamique des systèmes de Jay Forrester (mon premier contact : travaux de Peter Senge). Poursuite avec des ouvrages fondateurs de sociologie, psychologie, ethnologie et économie. Bizarrement ce que j'avais entendu en MBA n'avait pas grand intérêt. Plus idéologique que scientifique ?

J’ai fini par voir une parenté entre les œuvres dans lesquelles mon expérience se reconnaissait. La plupart provenait des scientifiques d’Europe centrale du 19 et du début du 20ème siècle. Les Max Weber, Joseph Schumpeter, Kurt Lewin, Friedrich List, Norbert Elias, Karl Polanyi, parmi d’autres.
Leur particularité ? Avoir fait entrer la dimension sociale dans la science.

La science dominante est une science de l’individu, pas de la société. Une science qui reflète le tropisme anglo-saxon. La science de langue allemande me semble avoir été une réaction contre ce biais. Au fond, sa découverte a été la sociologie, la science de la société. Découverte qui s’est étendue aux autres disciplines scientifiques.
Tous ces travaux ont beaucoup en commun. Karl Marx, par exemple, a-t-il l’originalité qu’on lui prête aujourd’hui ? Ou partageait-il des idées communes ?

Progressivement, j’en suis arrivé à penser qu’Hegel et Kant n’étaient pas que des philosophes au sens où je l’entendais jusque-là. C'est-à-dire des discoureurs confus, détachés de la réalité. Mais, qu’au contraire, ils avaient joué un rôle capital dans la description de la découverte que faisait tout un peuple. Leur travail était aussi scientifique, aussi concret, que celui des chimistes, biologistes, physiciens et autres ethnologues.

Je pars de très loin. Je n’ai jamais étudié la philosophie. J’ai très tôt décidé qu’il s’agissait d’un outil de manipulation qu’utilisait ce qu’on appelait de mon temps le « gauchiste ». (Que j’aie réussi à passer le bac en dépit de mon ignorance montre qu’il était déjà fort bien engagé dans la chute qui a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. D’une certaine manière je dois en rendre grâce au dit « gauchiste ».) J’ai donc cherché des textes d’introduction.

J’ai vite compris que je ne les trouverais pas en Français. Même les Que sais-je ? se destinent aux initiés, à l’étroit cénacle des intellectuels. Ces textes sont d’autant plus difficiles à comprendre que leur style prétentieux m’exaspère. C’est probablement leur fonction.

Le monde anglo-saxon m’a sauvé. Contrairement à la France, l’Amérique ne fait pas de la connaissance un bien que l’on n’acquiert qu’après de terribles épreuves, et une perte de temps colossale, le moyen de sélection d’une élite. Elle en voit l’utilité intrinsèque, et elle cherche à la rendre la plus accessible possible.

Je ne suis pas très loin dans mes études. D’ailleurs je soupçonne que le temps nous a fait perdre une partie du sens de ces textes. Je crois qu’ils tentaient de rationaliser une expérience pratique. Ce discours théorique est difficile à comprendre sans le contexte qui l’a fait. Aujourd’hui on le rattache à des traditions qui ne lui étaient pas toujours liées.

Premier résultat : il me semble que ce qui me plaisait dans la pensée allemande vient de très loin, de très profond, du cœur de la culture allemande. Et je crois y reconnaître (biais ?) des questions que je me pose.
(à suivre)

jeudi 25 septembre 2008

Chine nationaliste

J’entends ce matin parler un astronaute chinois. Fierté du pays. La Chine s’est déjà réjouie de son triomphe aux JO. N’était-ce pas suffisant ? Pourquoi tant de nationalisme ? Plusieurs moyens de voir le problème :
  • Expérience russe. La dictature soviétique était à peine relâchée que les nationalités de l’URSS se soulevaient, que le pays était en pièces (Changement en Russie). Le modèle capitaliste, les droits de l’homme, la démocratie, l’individualisme… tout cela est extrêmement destructeur pour une communauté. Les récents troubles tibétains montrent la fragilité de la Chine.
  • L’interprétation de Norbert Elias. La Chine semble s’être traditionnellement organisée en réseaux, en clans. Le « nous » c’est le clan. L’empereur chinois, lorsqu’une personne lui déplaisait, détruisait son clan, sans exception. Plus de risque de vengeance. Par contre, dans la nation occidentale, le « nous » est national. Entrer dans ce mode d’organisation peut donc signifier un changement de système d’appartenance. Les lois du marché réclament une qualité uniforme, donc un respect pour l’autre.
Le pouvoir chinois peut, consciemment, chercher à unifier son peuple de manière à ce qu’il absorbe les valeurs occidentales sans risque d’implosion.

Compléments :
  • Le pays le mieux uniformisé est la France. Elle a utilisé pour cela un outil d’une redoutable efficacité : l’éducation nationale. En peu de temps, il n’y a plus eu qu’une langue en France, et un unique sentiment d’appartenance : à la France.
  • Les pratiques des empereurs chinois : LOUO, Kouan-Tchong, Les Trois Royaumes, Flammarion, 1992.
  • Sur les dangers de la démocratie : Démocratie et changement.

dimanche 21 septembre 2008

Triste radio

Radio : voix de l'élite française ? Discussion concernant la radio. Les informations sont effroyablement déprimantes. J’étends le débat aux émissions de France Culture et France Inter (ce qui n’est pas très scientifique : j’ai arrêté de les écouter il y a quelques années).

Lointain souvenir : alors, je rentrais chez moi vers 20h, crevé. Par habitude, j’écoutais France Inter. Moins de 5 minutes. Au-delà, la présentatrice de l’émission du moment m’aurait conduit au suicide. Je l’avais surnommée la « Mouette rieuse », en hommage à Gaston Lagaffe. Un soir, elle annonce, très satisfaite, qu’elle a vu un excellent spectacle ce week end. Souffle de reconnaissance. Je me surprends à la trouver sympathique… Le spectacle montrait l’abjection du monde ! Deux observations :
  1. Le Français est très critique. C’est une manière d’être. Elle ne signifie (normalement) pas qu’il est malheureux (Sœur Emmanuelle).
  2. Le type de critique de France Inter a une teinte particulière. Il est « bien pensant ». Je me demande si le Parallélisme France USA ne se retrouve pas ici. L'Amérique segmentée montre une société divisée entre intellectuels et peuple. Les premiers ont de nobles idéaux. Ils veulent faire notre bonheur, nous guérir de nos bassesses. Comme (dans le cas étudié ici) ils sont Français, la parole leur suffit. Il y a peu de chances qu’ils déclarent la guerre à l’Irak.

Donc, radio de service public voix de l’élite ? Elle nous dit que nous sommes laids, et que c’est sans appel ?

Compléments :
  • Norbert Elias attribue l’impression d’isolement que ressent l’homme à l’individualisme de notre société (occidentale). Michel Crozier observe aussi que le Français vit dans un univers clos (Le bon plaisir de Michel Crozier). Autrement dit, il ne faut pas en vouloir à l’élite. Elle ne gesticule qu’en direction d’un petit cercle. Le reste du monde n’est pas peuplé d’humains.
  • Le Canard enchaîné dit beaucoup de mal de notre société sans être déprimant, du moins pour moi. Pourquoi ? Il indique un coupable. Par contraste, je suis le coupable de la radio. Le suicide est la seule conséquence rationnelle de ses prescriptions.

mardi 26 août 2008

Bill Gates au secours des pauvres

Bill Gates invente le « capitalisme créatif ». Il veut amener les grandes entreprises à consacrer une partie significative de leurs talents et de leurs revenus aux besoins des plus pauvres.

L’origine de l’idée.

Bill Gates est à la tête d’un fond caritatif colossal. Pourtant ça ne suffit pas pour guérir les misères de la terre. Le problème : le monde invente beaucoup de belles choses mais elles vont où il y a de l’argent. Or ce n’est pas forcément là que l’on en a le plus besoin (cf. les vaccins). Solution : les multinationales mondiales doivent concevoir une offre adaptée aux conditions économiques des pays pauvres. Comment les convaincre de s'intéresser aux besoins des pauvres ? Les gens veulent un sens à leur vie, les consommateurs aiment les causes nobles : les entreprises qui le suivront attireront les meilleurs employés, et feront de meilleures affaires que les autres, qui devront les imiter. Pour discuter du sujet, il a créé un blog où quelques économistes et le public débattent de l'idée. De cette discussion va être tiré un livre.

0 - Un problème mal posé ?

Bill Gates s’inscrit dans la culture philanthropique anglo-saxonne. Une culture qui veut que celui qui a réussi ait une responsabilité sociale. Distribuer la quasi intégralité de sa fortune est fréquent (ce fut le cas de Carnegie au début du siècle dernier). L’intuition de Bill Gates selon laquelle le capitalisme n’est pas que maximisation à court terme paraît juste : l’homme est un mouton de Panurge (ou « animal social »). Mais attaque-t-il le problème correctement ? Il ne le pose pas, il part d’une solution « le capitalisme créatif ». Il demande son avis à une petite communauté de personnes, qui se connaissent toutes, ont fait les mêmes études, appartiennent à la même culture. À l’époque où j’organisais des focus groups créatifs, mes panels étaient infiniment plus diversifiés que le sien. Et les problèmes que j’avais à résoudre étaient, comparativement, modestes. Ma contribution :

I - Suggestions pour le panel d’un prochain livre

Première idée : un peu de diversité.

  • Des disciplines scientifiques autres que l’économie. Par exemple des ethnologues, des sociologues, ou des historiens (au moins pour s’assurer que ce que l’on tente n’a pas échoué dans le passé).
  • Des cultures qui ne partagent pas le point de vue occidental (le Marxisme, par exemple, a énormément en commun avec les théories économiques les plus classiques).
  • Les ressortissants des communautés auxquelles s’intéresse Bill Gates, afin de connaître leur point de vue sur leurs besoins, et sur ce qu’ils aimeraient en termes d’aide.

Mais, sans attendre l ces gens, les notes précédentes de ce blog ont des choses à dire à Bill Gates :

II – Un problème bien posé est à moitié résolu

  1. Faut-il qualifier les populations décrites par les ethnologues (ou les explorateurs) de « pauvres »? Elles semblent souvent plus heureuses que nous, avoir moins de problèmes, de « complexes » au sens psychanalytique du terme. La pauvreté des nations serait-elle une déchéance récente ? Cette déchéance serait-elle la disparition du lien social ? Sont-elles devenues individualistes, comme nous, mais sans avoir eu le temps de développer le cocon qui nous protège ?
  2. La « Tragedy of the commons » (Governing the commons) explique peut-être cette dissolution. Nous avons imposé nos usages à des communautés qui en suivaient d’autres. Résultat : elles ont perdu les leurs sans comprendre les nôtres. Plus de règles, plus de communauté, sur-exploitation des ressources qui les faisaient vivre, misère. Donc, attention Bill Gates : les communautés pauvres doivent reconstituer leur « auto-organisation », toute intervention externe est potentiellement un danger (pas obligatoirement).
  3. Herbert Simon observe que l’apprentissage de l’homme est souvent une répétition accélérée du chemin parcouru par l’histoire. Que peuvent tirer les pays pauvres de notre histoire ? Notre entrée dans le capitalisme s’est faite par étapes. Nous avons construit des infrastructures (notamment de transport), formé nos populations, construit des industries, à l’abri de barrières protectionnistes (ce qu’Adam Smith appelait « mercantilisme » voir aussi OMC et Responsabilité de la Presse). Puis, une fois sûrs que notre avantage était sans égal, nous avons commercé sans barrières. Les pays pauvres doivent probablement refaire ce chemin, au sprint.
  4. Problème signalé par Norbert Elias : une organisation à l’occidental demande que les populations se reconnaissent dans une « nation », alors qu’elles sont fidèles à des « clans ».

Remarque : ces observations tendent à montrer que la Grameen Bank de Muhammad Yunus est bien pensée. Elle aide une communauté « pauvre » à assimiler les concepts du capitalisme à son rythme, et selon ses moyens, à construire ses règles de gestion à sa guise, à apprendre à s'auto-administrer (Governing the commons).

Pour terminer. Les belles idées ne sont rien si l'on ne sait pas les mettre en oeuvre (thème majeur de ce blog) :

III - Le succès est dans l'exécution

Ce que me dit mon expérience :

  • On n’impose pas à une population le changement, on part de son besoin perçu. On n’intervient que si elle en exprime le besoin, et on l’aide jusqu’à ce qu’elle s’estime satisfaite (Process consultation d’Edgar Schein).
  • A moins d'y être contraint, on n’attaque pas un changement de manière frontale. Mais par un « projet périphérique ». C’est ce que j’appelle la « technique du vaccin ». On part d’un petit problème à la fois préoccupant et représentatif du problème global (par exemple une petite communauté et une question bien délimitée - épidémie de malaria, manque d'eau, etc.). Une fois résolu, on sait attaquer le cas général (Nettoyer le Gange).

Je crois que pour Bill Gates le principal intérêt de procéder par vaccin serait de l’amener à comprendre la nature réelle du sujet à traiter. Il pourrait alors mettre en œuvre ses formidables talents pour convaincre le reste de la planète de faire ce qu’elle doit.

Quelques références :

  • SIMON, Herbert A., The Sciences of the Artificial, MIT Press, 1996.
  • SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.
  • Les étapes de développement du capitalisme, et l'importance du protectionnisme : LIST, Friedrich, Système national d'économie politique, Gallimard, 1998.
  • Les complexes des sauvages : MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001

mardi 12 août 2008

Norbert Elias II

Idées que provoque la lecture de Norbert Elias (note précédente) :
  • Dans mon premier livre, je dis que le changement c'est faire un choix entre deux routes : une solution de facilité (boire pour oublier ses chagrins), la voie du changement durable (affronter les dits chagrins). Je crois même que c'est ici que se trouve "l'effet de levier". Ces embranchements sont, comme le dit Norbert Elias, le fait de la société. L'homme ne les construit pas, mais il les utilise. (Voir aussi Blog vengeur.)
  • Norbert Elias dit aussi, en quelque sorte, que la société nous donne de grandes espérances, qu'elle n'est pas toujours capable de satisfaire. "Discordances internes". Dans l'espace de l'entreprise, je constate que conduire le changement est exactement éliminer ces discordances. L'entreprise suscite le stress de ses employés parce qu'elle ne leur donne ni une place qui corresponde à leurs compétences, ni les moyens de faire correctement leur travail. Le changement consiste à modifier, légèrement, les règles d'organisation internes pour faire disparaître ces symptômes. Autrement dit, je crois que les discordances internes ne sont pas une fatalité. Des "cellules d'animation du changement" pourraient les éliminer (Gouvernement à effet de levier).
  • La concurrence n'aboutit pas mécaniquement au monopole. Regardons les entreprises. Pour éviter la concurrence, elles se "diversifient" (c'est le mécanisme qui produit la division des tâches), jusqu'à ce qu'il ne reste, face à face, qu'un oligopole. Pourquoi? Parce qu'un petit nombre de sociétés sait bâtir des lois implicites de non agression. C'est un monopole qui ne dit pas son nom. Comment fait-il ? Coup d'oeil à l'industrie automobile : les journaux spécialisés publient les prix et les caractéristiques de tous les véhicules. Facile d'en retirer des règles de bonne compagnie.
  • Ce qui nous pousse à une intégration mondiale est l'économie de marché, désormais le moteur du monde, qui, dans sa forme actuelle, épuise rapidement les ressources qui lui sont nécessaires. D'où une menace que personne ne peut ignorer. Elle peut susciter des conflits ou la recherche de solutions globales, amorce de la création d'une communauté mondiale.
  • Un tel ordre mondial ne signifie pas une uniformisation poussée des moeurs. La société américaine donne un exemple d'une unité peu uniforme (observation de Norbert Elias) : à partir du moment où elle accepte quelques règles fondamentales, une communauté chrétienne archaïque (par exemple), peut y vivre et y prospérer.

lundi 11 août 2008

Civilisation des moeurs et aux ouvrages de Norbert Elias

Norbert Elias (1897 - 1990). Ce que je retiens de trois de ses livres :
  1. Une étude surprenante de l'évolution des moeurs en Occident. Les bonnes manières telles qu'on les enseigne dans les livres deviennent le guide inconscient de nos comportements. Autrement dit, notre nature est modelée, à un point inimaginable, par notre culture. Tout ce qui nous semble aujourd'hui idéal et utopique peut être notre comportement de demain. 
  2. La formation de l'Etat en Europe occidentale. La concurrence entre barons conduit à l'installation d'un monopole central qui détient la force. Progressivement, il y a "division des tâches". A la concurrence succède une organisation par spécialité. L'Etat n'est plus alors la propriété d'un seul, mais celle de tous (fonction de régulation). 
  3. La naissance de l'individualisme. Dans les sociétés antérieures, l'homme se définissait comme membre d'un groupe. Peu de latitude de décision. Progressivement la société nous a demandé d'occuper un rôle bien précis (division des tâches). Pour mener à bien notre mission nous avons dû intérioriser les règles de la société, construire un "surmoi". Paradoxe. Alors que jamais la société n'a exercé une telle emprise sur l'homme, jamais il ne s'est senti aussi détaché d'elle. Il la voit même comme une menace à sa liberté.  
  4. Avenir de la planète ? La logique voudrait un état mondial. Des forces s'y opposent : chaque société se reconnaît dans un "nous", le niveau ultime d'intégration : famille, tribu, nation... C'est la nature de ce "nous" qui peut empêcher le passage d'un type de société à un autre. Par exemple, dans les pays "en voie de développement", la fidélité de l'individu va à sa communauté, non à l'Etat. D'où l'impression de corruption que donne une logique relationnelle traditionnelle (privilégier les membres de son groupe), incompatible avec le nouveau mode organisationnel, l'Etat occidental. Nous sommes aujourd'hui face à ce problème : l'individu se reconnaît dans sa nation non dans le monde.
    Compléments :
    • Les trois livres : La civilisation des moeurs, Pocket, 2003 ; La dynamique de l'occident, Pocket, 2003 ; La société des individus, Pocket 1998. Une note biographique : http://www.republique-des-lettres.fr/225-norbert-elias.php.
    • La comparaison faite par l'ethnologue Bronislaw Malinowski entre les moeurs sexuelles des "primitifs" des Iles Tobriand et les nôtres dit comme (1) que nous sommes malléables. (MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001.)
    • Il est tentant de faire un parallèle entre (2) et Marx et Schumpeter. La concurrence doit-elle amener au monopole ? monopole finalement contrôlé par la communauté ? Idées résultant d'un courant de pensée propre à l'Europe centrale ? (SCHUMPETER, Joseph, Capitalism Socialism and Democracy, HarperPerennial, 1962.)
    • Pour un possible exemple de "corruption culturelle" : Malheureuse Inde.

    lundi 30 juin 2008

    12000 Américains passés par les armes

    FAGAN, Jeffrey, SUGARMAN, Stephen D., How gun makers can help us, Los Angeles Times, 29 juin 2008.Chaque année 12000 Américains sont victimes d’une arme à feu. Mais les fabricants d’armes locaux évitent toutes les poursuites en responsabilité. La Cours suprême américaine a d’ailleurs jugé que le second amendement donnait le droit à la possession d’une arme.
    • Dilemme du prisonnier : l’intérêt à court terme de l’individu, posséder une arme à feu, est mauvais pour la société. Et donc pour l’intérêt à long terme de l’individu, dont l’espérance de vie est fonction inverse du nombre d’armes à feu.
    • Solution de l'article : utiliser ce qui est familier à l’Américain pour résoudre la question : les lois du marché. Mesurer le nombre de morts causées par les armes de chaque fabricant ; lui donner un taux de mortalité objectif ; pénalité s’il dépasse, bonus sinon, possibilité d’échanger sa capacité excédentaire à tuer.
    2 conclusions :
    • Difficile d’aller contre la culture d’un pays.
    • Mais elle n'est pas un obstacle au changement.
    Pour d’autres exemples de l’influence de la culture sur l’homme :
    • Mémoire de MBA d’un contrôleur de gestion d’une entreprise de distribution. Culture : pilotage par ordinateur de ses points de vente (des batteries d’indicateurs mesurent tout ce qui est mesurable). Il constate que leur performance est liée aux caractéristiques de leurs équipes. Au lieu de formuler sa recommandation ainsi, il propose d’ajouter des indicateurs prioritaires concernant ces caractéristiques : l’indicateur n’est-il pas le seul langage que comprend le responsable de point de vente ?
    • ELIAS, Norbert, La civilisation des mœurs, Pocket, 2003.
    • Un aperçu de l’impact qu’a pu avoir la culture sur les mœurs sexuelles occidentales : MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2003.