samedi 4 octobre 2008

La crise est un dégel

Ce qu’il y a de désagréable dans une crise : elle nous force à réfléchir.

Le plan Paulson passe. Après une accalmie les marchés se réveillent inquiets. Nous sommes tous inquiets.

Nous traversons probablement ce que Kurt Lewin appelle une « période de dégel ». Ordinairement l’homme suit des règles inconscientes. Parfois ces règles ne marchent plus. Il doit faire travailler son intellect.

L’anxiété actuelle montre que l’exercice est désagréable. L’homme est un roseau qui pense avec réticence. Il se rigidifie dès qu’il peut. Beaucoup de tentations de ce faire : mettre la crise sur le dos de criminels, y voir une justification de ses convictions les plus solidement figées…
Les dégels sont favorables à toutes les faiblesses, à toutes les sectes, à toutes les dictatures.

Le mieux que l’on puisse faire, c’est rester sur le qui-vive : le monde cherche de nouvelles règles du jeu, et elles ne pourront s’établir que si le terrain est favorable. « Dégelé ».

Compléments :

La logique d’Obama

Après John McCain, au tour de Barack Obama. Quelle est sa logique ? Les règles qui expliquent son comportement ? Pas meilleure opinion que celle d’un ambassadeur. C’est un ethnologue : il explique à son gouvernement le pays dans lequel il réside, les raisons qui poussent ses acteurs.

La BBC cite l’ambassadeur de Grande Bretagne. Ses idées sur Barack Obama : Obama était en train de trouver ses repères politiques quand la soif du pouvoir l’a distrait. Résultat : un homme exceptionnellement brillant, mais sans convictions. Un intellectuel étranger à la réalité.

McCain et Obama ? Charybde et Scylla ? Les péripéties du plan Paulson montrent que la personnalité du président américain n’a pas l’importance qu’elle a en France :

  1. L’équipe qui l’entoure a un rôle déterminant. Elle est généralement constituée de personnalités exceptionnelles. Des techniciens plutôt que des professionnels de carrière.
  2. Et la Chambre des représentants et le Sénat illustrent bien mieux ce que l’on attend d’une démocratie que leurs équivalents français. On y voit des débats d’idées et pas de simples manœuvres politiques.
Compléments :

Pourquoi le plan Paulson a-t-il été voté ?

Deux jours sans informations. Hier soir je découvre que le plan Paulson a été voté par la Chambre des représentants. Pourquoi les députés américains ont-ils changé d’opinion ?

  • L’opinion de leurs électeurs a changé : leurs retraites, leurs affaires (commerces), leurs crédits (PME) sont compromis.
  • Changement de communication, au lieu de « renflouer » le système financier (les criminels), on « secourt » l’économie (nous tous). De plus, jusque-là on avait le sentiment que le plan avait été imposé par le gouvernement. Le Sénat l’a amandé. Il en retire la paternité au gouvernement.
  • À ceci s’ajoute quelques mesures qui semblent ne pas profiter qu’au banquier.
Ce résultat ressemble à ce que l’on obtient de toute négociation : peu de changements sur le fond, beaucoup sur la forme. Une grosse partie du travail de négociation est un « sauvetage d’amour propre ». Que voulait le peuple américain ? Qu’on lui montre un peu de considération?

Compléments :

  • La BBC fait une étude des raisons du retournement d’opinion de la Chambre des représentants : GHATTAS, Kim, Why dit the bail-out pass this time ? BBC News, 4 octobre 2008.
  • Sur des hypothèses concernant les raisons du blocage : Le respect ou la mort ?, Lutte à mort et Amérique segmentée II.
  • Aussi loin des événements, je ne peux pas être très ferme sur mes conclusions. Par contre, mon expérience montre que ce qui bloque un changement est très rarement ses raisons profondes (sur le fond il y a accord général), mais des points de détail, d’amour propre. D’où qui pro quo : le leader du changement croit que la résistance au changement met en cause sa compétence, ses idées, alors qu’il exprime simplement une frustration quant au non respect de la forme. La satisfaire ne réclame que de modestes aménagements.
  • Sur la résistance au changement : Qu’est-ce que la résistance au changement ?

vendredi 3 octobre 2008

Amérique renouvelable

Interview de Thomas L.Friedman dans Scientific American (Green Pay Dirt, Octobre 2008, par Steve Mirsky). Son idée : l’Amérique doit devenir le champion des énergies propres. Il faut éliminer définitivement la production énergétique actuelle. Pour cela : le marché et l’innovation. Des taxes massives sur les énergies polluantes. Et pour écrire les règles qui vont créer ce marché, dont va résulter l’innovation : de nouveaux leaders.

Je m’inquiétais pour l’avenir de l’Amérique qui ne semblait pas rose (Le Mal américain). Une solution ? Voilà surtout un exemple « d’ordinateur social ». Approche inattendue de la résolution de problème : au lieu de chercher une solution, vous cherchez les personnes capables de le résoudre. Exemples de l’utilisation de cette technique :

  • Honda n’arrivait pas à renouveler une de ses gammes. Honda n’avait pas d’idée claire du résultat final. Il devait, justement, être nouveau. La société a cherché des personnes qui personnalisaient ce que demandait cette innovation.
  • IBM est incapable de concevoir un ordinateur personnel (le PC). Sa culture ne produit que des mainframes, de gros ordinateurs. IBM confie le projet à un ingénieur atypique, en lui demandant de n’utiliser que des fournisseurs extérieurs.
  • Herbert Simon explique comment l’Amérique a donné la responsabilité de la distribution du plan Marshall à une petite équipe d’experts, qui avait pour principale caractéristique de ne pas être d'accord quant aux moyens à appliquer. Par essais et erreurs, chacun poussant ses idées, ce groupe a finalement construit les règles et les moyens de distribution de l’aide des USA.

Compléments :

  • CARROLL, Paul, Big Blues: The Unmaking of IBM, Three Rivers Press, 1994.
  • SIMON, Herbert A., Administrative Behavior, Free Press, 4ème edition, 1997.
  • NONAKA, Ikujiro, Toward Middle-Up-Down Management : Accelerating Information Creation, Sloan management Review, Printemps 1988.

Changer de changement

Deux familles de techniques de conduite du changement ont voulu réformer les entreprises américaines. Toutes ont généré des Management fad qui se sont mal terminées.
  1. L'héritage de Taylor. Nous dicter nos actes par des procédures. Qualité totale, Knowledge management, Benchmarking, Reengineering, progiciels de gestion (ERP et CRM)…
  2. L’université américaine s’insurge. Les techniques précédentes sont « bureaucratiques ». Or la bureaucratie, c’est la rigidité et la rigidité ne résiste pas à l’innovation. La seule organisation adaptée à l’innovation est l’adhocratie, terme qui semble inventé par Henry Mintzberg. C’est une joyeuse désorganisation créatrice dont sortent des idées géniales. Le management de l’entreprise ne sert qu’à y mettre un peu d’ordre. C’est ce qu'on m'a dit à l’Insead en 92-93. Sous la nouvelle économie, l’adhocratie est devenue le marché : il fallait installer le marché dans l’entreprise. C’était le moyen de la rendre performante.
Curieux, n'est-ce pas : pour rendre efficaces leurs entreprises les Américains ont essayé la bureaucratie et le marché, pourquoi pas la démocratie ? En termes de technique de conduite du changement, la démocratie s'appelle l’ordinateur social. Il fonctionne comme le jury populaire à quelques ajustements près. Car la démocratie ce n’est pas le droit de vote, c’est le débat d’idées qui amène une nation à un consensus, qui n’est pas un compromis mais une nouvelle idée qu’a fait surgir le débat. L’ordinateur social c’est aussi l’adhocratie. Mais une adhocratie qui est limitée à un groupe de personnes et non une anarchie qui a gagné l’entreprise.

(PS. Depuis que j'ai écrit ce texte, j'ai découvert que Kurt Lewin, qui est à l'origine des travaux modernes sur le changement, pensait aussi que la démocratie était l'avenir du changement. Il ne semble pas avoir été entendu...)

Compléments :
  • Le droit de vote n’est pas la démocratie pour plusieurs raisons. Il donne le pouvoir au plus nombreux. Ce qui n’est pas satisfaisant. Ensuite parce que le résultat dépend de la méthodologie de sélection choisie. Une constatation faite par Condorcet et peut-être par quelques prédécesseurs, et qui a valu quelques prix Nobel : GAETRNER, Wulf, A Primer in Social Choice Theory, Oxford University Press, 2006.
  • En fait, l’adhocratie n’est autre que le fonctionnement de la « start up » archétype de l’entreprise innovante. Voir Aprimo et People Express.
  • MINTZBERG, Henry, Structure et dynamique des organisations, Éditions d’organisation, 1998.
  • La gestion de l’entreprise par le marché : HAMEL, Gary, Reinvent your company, Fortune, 12 Juin 2000. Voir aussi : Grande illusion.
  • Sur le jugement par jury : Justice américaine.
  • Sur Taylor : KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.
  • Sur les ERP : DAVENPORT, Thomas, Mission Critical: Realizing the Promise of Enterprise Systems, Harvard Business School Press, 2000.
  • Sur le reengineering : HAMMER Michael, Rengineering Work: Don’t Automate, Obliterate, Harvard Business Review, Juillet - Août 1990.

jeudi 2 octobre 2008

Le respect ou la mort ?

Et si ce que demandait le combattant était, simplement, le respect ?

Dans le billet précédent, j’observe que le blocage du plan Paulson ressemble à une situation de guerre. Et qu’une telle situation est le préliminaire à la constitution de tout groupe humain solide.

Que demande celui qui se bat ? La première idée qui vient en tête est « une situation à sa mesure ». Une place au soleil. Si le peuple américain demande à son élite, du jour au lendemain, de gérer avec compétence l’économie, de ne pas faire passer ses intérêts avant ceux de la nation, de ne pas diviser la société en classes… le plan Paulson n’est pas prêt d’être adopté.

Une expérience personnelle, que j’ai analysée dans au moins deux de mes livres, me rend un optimisme modéré. J’ai fait de l’aviron pendant mes études. Mon équipe n’a commencé à être efficace qu’après une engueulade d’anthologie. Qu’avait provoqué la dite engueulade ? 25 ans après, j’en suis arrivé à la conclusion suivante : au respect. Nous étions sortis de notre autisme et avions découvert que d’autres existaient. Et ils ne pensaient pas comme nous. Or, un huit est extrêmement peu stable. Ce qui fait son efficacité est essentiellement une assiette parfaite. Donc une coordination de tous les rameurs. La force de leurs muscles n’est utile qu’une fois cette assiette assurée.

Mes missions de conduite du changement ont pour conséquence (involontaire) la constitution de groupes, d’équipes. Je soupçonne que le phénomène précédent s’est produit. On a découvert l’utilité de l’autre. D’où l’idée que l’objet d’un conflit, c’est forcer l’autre au respect. Tentative de justification : s’il y a écoute mutuelle, toute décision ne pourra être prise sans l’autre ; donc les chances de léser ses intérêts seront réduites ; à terme, on en arrivera à ma première idée.

Quid de l’hypothèse guerre = destruction de l’autre ? Ce n’est qu’un pis aller : à deux on est plus fort que seul ; donc, s’il y a respect mutuel, vous serez mieux dans un groupe que triomphateur solitaire. Y compris si vous avez pris à l’autre ses biens, ou si vous l’avez réduit en esclavage.

Lutte à mort

Je reprends le fil du billet précédent. L’évolution de l’Amérique ces dernières années semble avoir été la suivante :
  1. Une société bureaucratique, car dominée par la grande entreprise, qui est bureaucratique. On n’y progresse que par les études. Le système éducatif étant payant, seule une minorité de pauvres y a accès.
  2. L’élite qui en sort a adopté, pour son économie, une stratégie de « service ». L'élite se place en intermédiaire entre un marché et une offre atomisés. Pour atomiser l’offre, elle a éliminé ses unités de production et a fait jouer la concurrence entre producteurs mondiaux. Résultat : l’élite s’est enrichie, le reste de la population s’est trouvée en « concurrence parfaite », de moins en moins protégée.
  3. Aujourd’hui ce modèle, ou au moins sa partie financière, s’effondre. Incompétente élite.

Imaginons que ce modèle soit juste et que le peuple américain tente d’expliquer à son élite, en bloquant le plan de sauvetage du système bancaire mondial, que ça ne peut plus continuer ainsi. Jusqu’où peut-il aller ?

On se trouve ici dans le scénario de toutes les guerres : pour gagner il faut être prêt à mourir… Ce type de lutte à mort est l’étape constitutive de tout groupe solide.

Compléments :
  • Sur la stratégie de l’élite américaine : Grande illusion.
  • Sur la stratégie de services des USA, et ses conséquences : FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.
  • Sur la séparation de l’élite et du peuple, constatée il y a déjà plus d’une décennie : LASCH, Christopher, The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, Norton, 1995.
  • Peut-on y voir le destinn de toute société d’individus, non un complot délibéré ? The logic of collective action.
  • Sur la constitution des groupes : Lutte de classes.

Amérique segmentée II

Révolte des sans-grades.

Un article se penche sur les raisons du blocage du plan Paulson.
Révolte des sans-grades qui ne comprennent pas pourquoi il secourt les banques et des dirigeants incompétents, qui pendant des années ont étalé leur réussite avec insolence. Et pourquoi pas d’aide pour ceux qui ne peuvent pas rembourser leurs prêts ? Encouragement aux comportements irresponsables.

Ces sceptiques sont aussi conscients d’une concentration croissante de richesses aux USA et que les affaires des riches ont très bien marché ces dernières années, alors que les classes moyennes et ouvrières font face à des salaires figés, la délocalisation de l’emploi, l’inflation et un coût élevé d’assurance santé.

Le blocage du plan Paulson serait-il un moyen de se faire entendre par une population qu’on n’entend plus ? Une demande qu’une partie des 700md$ parte combattre l’injustice sociale ?

Compléments :
  • SUNNUCKS, Mike, Sentiment against the rich, Wall Street, CEOs still a major hurdle for bailout, Phoenix Business Journal, 30 septembre 2008.
  • Sur la division des classes aux USA : L'Amérique segmentée, Amérique: intello contre bouseux.
  • Sur la stratégie qui a été suivie par l’économie américaine ces derniers temps : Grande illusion. Serait-cela qui est en cause aujourd’hui ?
  • Une idée qui me vient, en fin. L’Américain profond semble se reconnaître dans le Républicain, alors qu’il paraît réclamer une politique démocrate…

mercredi 1 octobre 2008

And now the Great Depression

L’économie : on ne change pas une équipe qui gagne.

And now the Great Depression de Barry Eichengreen (www.voxeu.org 28 septembre 2008) me conforte dans une de mes idées. Comment gérer l’économie de marché ? J’ai l’impression que la chose est tellement compliquée que dès qu’elle se dérègle elle part dans une vrille mortelle. Lui dicter son comportement est impossible. Le mieux que l’on puisse faire est de chercher ce qui se dérègle et de le ramener à son état antérieur. Pendant la crise de 29 les prix dévissent. Roosevelt les regonfle par l’inflation. Aujourd’hui, les banques ont accumulé des actifs à risque. Il faut les en débarrasser de façon à ce que l’économie soit ramenée à son état antérieur. Au moins on sait qu’il fonctionnait.

Le rôle de l’État avec l’économie serait-il celui du parent avec l’enfant qui apprend la bicyclette ? Laissez faire, mais être prêt à une intervention rapide en cas de manœuvre hasardeuse ?

Compléments :

Dangers de la réglementation

Governance of banks de Luc Laeven et Ross Levine (http://www.voxeu.org/ 29 septembre 2008), montre que les réglementations de banque ont un effet différent suivant le type de gouvernance de l’entreprise.
  • Exemple. Les actionnaires pouvant diversifier leurs investissements poussent la banque à une politique risquée (le rapport est proportionnel au risque). Et plus la réglementation contraint leurs bénéfices, plus ils cherchent à se refaire en jouant encore plus risqué ! C’est un danger si la banque a des actionnaires dominants. Mais pas le cas sinon. Autrement dit, vouloir uniformiser la réglementation bancaire est une bêtise.
Voici une illustration du « paradoxe du contrôle de gestion » d’Henri Bouquin. De la tendance de l’homme à faire le contraire de ce qui lui est imposé et de l’impossibilité de gouverner par décrets. Comment le contrôler, alors ?
  • Seul l’homme peut contrôler l’homme. L’homme est plus fort que toutes les réglementations.
  • La réglementation ne fonction que si elle est acceptée (ce qui est le cas des lois, du code de la route…). On est au cœur des techniques de conduite du changement : changement = faire faire à une organisation ce qu’elle ne faisait pas. Méthode : observer l’organisation, la logique de son comportement, les règles qu’elle suit ; se demander comment construire au dessus de nouvelles règles, compatibles avec les précédentes, qui orientent l’action du groupe dans la bonne direction. Ces règles sont acceptées parce qu’elles ne contraignent pas l’individu.
Compléments :