jeudi 11 décembre 2008

Le succès est un don que nous fait la société

Revue du livre Outliers de Malcolm Gladwell.

Malcolm Gladwell, un des auteurs américains les plus lus (The Tipping Point), publie un nouveau livre. Il met en cause l’idéal américain du « self made man ». (Ce qui semblerait lui valoir des inimitiés, selon Matthew Yglesias.) Il y montre que le succès est essentiellement un héritage social.
“It is not the brightest who succeed,” Gladwell writes. “Nor is success simply the sum of the decisions and efforts we make on our own behalf. It is, rather, a gift. Outliers are those who have been given opportunities — and who have had the strength and presence of mind to seize them.”
Comme moi, dans un billet précédent (L’entreprise n’appartient pas à l’entrepreneur), il s’est intéressé au cas de Bill Gates. Mêmes conclusions, mais avec des informations que je n’avais pas. Il a demandé à Bill Gates combien d’adolescents avaient une connaissance comparable à la sienne de l’informatique, à son époque. Réponse : pas plus d’une cinquantaine.

ArcelorMittal le cyclique

Interview d’un dirigeant français d’Arcelor Mittal.

Toujours ce matin, sur RFI. Notre homme annonce, certes que la société a fait des bénéfices colossaux, mais qu’elle doit anticiper le repli de son marché. Quand il reprendra son essor, elle embauchera à nouveau.

Exemple parfait du comportement qui produit les récessions. Mais aussi magnifique illustration de ce que la société dit d’elle-même :
Leadership
We are visionary thinkers, creating opportunities every day. This entrepreneurial spirit brought us to the forefront of the steel industry. Now, we are moving beyond what the world expects of steel.
ArcelorMittal : très bonne affaire ?
Soyons anticycliques

Maslow et les droits de l’homme

Ce matin RFI parle des droits de l’homme à Cuba. On y trouve des détenus politiques. Un Cubain interrogé répond qu’au moins les gens ne souffrent pas de faim. Ce qui n’est pas le cas d’un milliard de personnes dans le monde. Et leurs droits ?

Argument qui ne dédouane pas Cuba, mais qui m’a fait réfléchir. Les rebonds de l’histoire sont bizarres. Aujourd’hui notre monde capitaliste est vu comme le berceau des droits de l’homme. Or, c’est en réaction aux excès capitalistes, à la déchéance de ses victimes, qu’a été créé le communisme. Et on oublie que les idées socialistes ont massivement influencé notre société occidentale. Un proto communiste est donc légitimement surpris d’être accusé d’enfreindre les droits de l’homme.

C’est vrai aussi que ne pas crever de faim paraît un droit fondamental. Ce qui me remémore Maslow. Pour lui la construction de l’homme se fait par saturation successive de besoins. Notamment, il faut le nourrir, lui donner de l’amour, et confiance en soi. Ensuite, il s’auto-réalise, il devient ce qu’il doit être. Tout cela est apporté par la société.

Du coup, une société qui fait de l’homme un produit que le « marché du travail » échange est attentatoire à ses droits : elle casse le tissu social qui est nécessaire à sa constitution. Il en est probablement de même d’un licenciement non préparé. L’idéologie anglo-saxonne (ou du moins celle d’une élite dirigeante), qui croit que l’homme est seul, que la notion de « société » est vide de sens, est donc, plus généralement, attentatoire aux droits de l’homme. Bien sûr, l’idéologie totalitaire, qui nie l’individu, n’a pas de leçons à lui donner.

La bonne solution, si elle existe, est probablement entre les deux. Peut-être d’ailleurs qu’elle a à voir avec notre capacité au changement. Le droit de l’homme c’est ne pas être soumis à des changements pour lesquels il n’a pas été fait ? Si changement brutal il y a, ils doivent être assumés par la société ?

MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987.
Origines de cette reflexion : Bernard Kouchner et les droits de l’homme.

De la pauvreté

Un extrait d’un billet de Carmen Schlosser Alléra (voir blog dans liste de blogs), au sujet de la conférence de Poznan :
L’envoyé spécial de l’Inde et chef de la délégation indienne à Poznan affirme que son pays n’est pas un émetteur important et que comme la Chine ne prendra pas d’engagements de réduction contraignants. Toute réduction d’émission menacerait la croissance et empêcherait de réduire la pauvreté énergétique de son pays, où 500 millions de personnes vivent dans le noir. En Inde, j’ai besoin de donner de la lumière à un demi-milliard de personnes. A l’Ouest, vous voulez conduire votre Mercedes aussi vite que vous le voulez. Nous avons des émissions de survie, les vôtres sont de confort, de style de vie. Elles ne peuvent être mises sur le même pied. J’essaye d’assurer de l’énergie pour des services commerciaux minimum, alors que vous n’êtes pas prêts à abandonner votre riche style de vie ni votre niveau de consommation. Ce même négociateur exprime sa surprise devant la facilité avec laquelle les fonds avaient été trouvés pour contenir la crise financière. Il ajoute que si en cas de crise sérieuse les gouvernements sont capables de trouver les ressources nécessaires de l’ordre de centaines de milliards de dollars, qu’en est-il des changements climatiques ?
En lisant ce texte, je me suis demandé ce que signifiait être pauvre.
Si être pauvre, c’est ne pas avoir l’électricité, le monde a été pauvre depuis toujours. Les rois les premiers. Et certaines parties de ma famille étaient très pauvres il y a encore quelques décennies. Est-ce qu’être pauvre c’est ne pas avoir ce qu’on les autres ? Et est-ce qu’il n’y a que cela dans la pauvreté de l’Inde. Que dire de la pollution (Malheureuse Inde), de son instabilité sociale ? N’est-ce pas une pauvreté en grande partie de fabrication récente ?
Aurait-on confondu progrès avec empilage de biens matériels ? Est-ce que ce progrès crée la pauvreté ?

Jean-Noël Cassan, passe beaucoup de temps au Pakistan. Il y voit des gens pauvres mais dignes. Il pense qu’ils sont heureux. Mes ancêtres étaient pauvres mais dignes, eux aussi. Et leurs descendants ont gardé un souvenir de paradis perdu.

Il est temps de réfléchir à ce que nous appelons progrès. J’ai le sentiment que nous avons le choix entre être esclave de l’économie, comme aujourd’hui, ou la mettre à notre service. Et cette seconde solution ne demande pas de retour à l’âge des cavernes, de communisme, ou de freinage de l’élan entrepreneurial. Juste une orientation correcte. C’est peut-être le sens du changement que nous vivons aujourd’hui.

mercredi 10 décembre 2008

De la culpabilité

J’ai entendu à plusieurs reprises que la Chine disait qu’elle avait le droit de polluer, parce que l’Occident avait commencé à polluer. Qu’elle n’allait pas arrêter sa croissance pour si peu.

Ce n’est pas parce qu’il y a des criminels que nous allons nous comporter en criminels. Et, pour l’Occident, il n’y avait pas préméditation. Quant à la Chine ce sera le cas si elle ne change pas d’attitude. Ce n’est pas parce que les femmes ont longtemps reproché à la société leur position d’infériorité, qu’elles ont reproduit ce qu’elles considéraient être des vices masculins une fois que leur situation a changé.

D’ailleurs pourquoi y aurait-il antinomie entre développement et durabilité ? N’est-ce pas plutôt un problème intéressant à résoudre (« stretch goal ») ? Un problème à la dimension d’une grande nation. Bien plus digne d’elle qu’une victoire aux jeux olympiques. Ne peut-elle pas lui consacrer une fraction de son immense population ?

Mais peut-être que, faute de démocratie, seuls les dirigeants chinois ont le droit de penser ? Et qu'ils sont dépassés par l'ampleur de leur tâche ?

Compléments :

Offre de service

Rencontre avec Pierre Zimmer, ancien journaliste, et écrivain, notamment sur le changement (voir son blog dans la liste de blogs de celui-ci). Homme plein d’optimisme, fier de son mauvais esprit, et trouvant toujours une citation inattendue au bon moment. Une, approximative, qui m’est restée en tête : Tristan Bernard au moment de son arrestation : « avant je vivais dans la crainte », « maintenant, je vais vivre dans l’espoir ». Cette discussion m’a amené à essayer de résumer mes idées :
  • Le mode usuel de mise en œuvre de décision, choisir une stratégie / imposer sa mise en œuvre, suscite résistance et échec. On ne peut pas « imposer » à ceux dont on dépend pour l'application de ses décisions ! Il faut en faire les responsables du changement.
  • Deuxième point : le succès du changement est dans son contrôle. Aujourd’hui, le patron prend une décision et s’attend à ce qu’elle soit mise en œuvre : erreur fatale.
  • Paradoxe : on ne contrôle pas des responsables ! C’est là où se trouve mon savoir faire : l’animation du changement. Elle consiste à « donner de l’aide », car la résistance au changement ne vient pas d’une mauvaise volonté, mais de la peur de ne pas savoir faire (« anxiété d’apprentissage »).
  • Mieux : l’animation encadre le processus de réflexion, de façon à ce qu’il s’inscrive dans un cadre de temps prédéterminé court (jamais plus de 6 semaines). C’est en cela que l’on peut parler de « contrôle » (contrôle de la durée, pas flicage des hommes).

Qu’est-ce qui plaît dans ce discours ?

  • Jusqu’ici le changement sous-entendait des hordes de consultants. D’où méfiance d’une entreprise qui se souvient de précédentes interventions, souvent inutiles. J’explique que le changement se fait quasiment à coût nul, et sans être vu. Pour un patron qui joue sa peau sur un changement, c’est une bonne nouvelle.
  • Autre intérêt. Les conditions de travail actuelles, à tous les niveaux, sont souvent abjectes (A lire absolument). Pourquoi ? Les projets de changement de l’entreprise sont construits sur des modèles théoriques universels, les « meilleures pratiques ». Conséquence 1 : elles éliminent les différences, renforcent la concurrence, la nécessité de changement… cercle vicieux. Conséquence 2 : elles mettent, en force, l’entreprise en conformité avec un modèle prédéterminé. Donc elles en détruisent les actifs, en compromettent la durabilité, et brutalisent la culture et les hommes. Mes techniques font exactement le contraire. Parce qu’elles utilisent le savoir-faire « d’en bas », elles conduisent à la différenciation, à des positionnements forts et solides qui s’appuient sur les compétences uniques de l’entreprise, et à une organisation qui les comprend, et qui est donc « heureuse ».

Qui est sensible à ce discours ? Dirigeants qui ont eu ou ont des problèmes graves (actuellement les banques, entreprises en cours d’achat, entreprises restructurées par un investisseur…).

Exemples de configurations favorables :

  • Les grands fonds d’investissement. Il arrive (particulièrement en ce moment) que leurs participations aillent mal. Mais, ils ne savent comment leur imposer leur point de vue : les dirigeants des dites participations disent que le changement qu’on leur propose est impossible, ou trichent lorsqu’ils le réalisent (ils font des trous dans la coque pour alléger le navire). J’apporte à la participation un savoir faire qui lui permet de transformer les objectifs du fonds en un plan d’action robuste, qu’elle sait mettre en œuvre. Le problème est le même dans le cas maisons mères / filiales. J’ai probablement fait plus de 50% de mes missions dans ces types de configuration. La méthodologie que je propose est très rassurante car apparemment programmatique (« la méthode navette »). Sur ce sujet : Métamorphose du dirigeant français ? Au secours, mon patron est un fonds d’investissement.
  • La mise en œuvre des décisions du gouvernement. Je ne suis pas utile au Président de la République, mais à ceux qui doivent mettre en œuvre ses directives. Je peux les aider à le faire discrètement, conformément à la culture du service public, et en améliorant la qualité du service qu’ils rendent.

Bernard Kouchner et les droits de l’homme

Mon radio réveil déclare que Bernard Kouchner est mal à l’aise avec son secrétariat d’état aux droits de l’homme. À midi, j’entends un des rédacteurs de la déclaration des droits de l’homme dire que la France ne les respecte pas, notamment dans le domaine de l’immigration.

Qu’arriverait-il si des millions d’immigrés se présentaient à nos portes, et que nous les recevions ? La théorie économique répond : que de bonnes choses. À terme, ça augmente mécaniquement la richesse du pays.

Doit-on faire profiter les immigrants des systèmes de protection sociale, à la construction desquels ils n’ont pas participé ? Les immigrés sont rarement des dirigeants, plutôt des travailleurs peu qualifiés, qui parlent mal la langue du pays : s’ils doivent trouver un emploi ce sera probablement, au moins initialement, dans une entreprise existante, et à une place qu'aurait pu occuper un indigène peu favorisé. En outre, la loi de l’offre et de la demande ne va-t-elle pas amener à un abaissement des salaires les plus faibles ? Et, égoïstement, que dirions nous si le métro se trouve saturé, si nous n'arrivons plus à nous loger comme nous le pensions, si nos enfants ne peuvent plus faire les études que nous leur promettions… ?

Je me souviens de paysans basques (français) très ennuyés par l’immigration de touristes anglais : les terres étaient devenues hors de prix. Ces paysans, indirectement, se trouvaient expropriés, ils ne pouvaient plus vivre la vie qui avait semblé leur destin. On les privait de leur identité. N’était-on pas en train d’enfreindre leurs droits les plus fondamentaux ? Les Corses, eux, avaient su se faire respecter, m'a-t-on dit...

La notion de droits de l’homme est difficile à appliquer, parce qu’elle est une invention récente. Par définition, il y a encore quelques siècles, personne ne la respectait. Chez les Vikings, la peine ultime n’était pas la mort, mais l’expulsion du groupe : l’homme n’était qu’un membre du tout. Aujourd’hui encore, il semble que la notion de droits de l’homme soit une abstraction pour le Chinois. Sa culture y est imperméable. Il y a quelques jours RFI diffusait un reportage sur la crise du lait frelaté chinois. Un éleveur interviewé expliquait que mettre des additifs dans le lait était le seul moyen de répondre à une demande en croissance forte. Et le risque pour l’homme ? Sa famille ne consommait jamais de ce lait.

Problème de conduite du changement. Les droits de l’homme sont un idéal. Mais comment les mettre en œuvre ? On n’en sait rien.

Mission d’un secrétariat aux droits de l’homme ? Ma suggestion. Plutôt que de se contenter de dénoncer les manquements à ceux-ci, aider, là où il y a manquement, à les faire respecter, sans produire de déséquilibres regrettables. Le secrétariat d'état doit être un champion de conduite du changement !

BOYER, Régis, Les Vikings, Perrin 2004.
Aperçu chinois : Le discours de la Tortue

mardi 9 décembre 2008

Le retour du Colbertisme ?

L’idéologie de l’élite économique mondiale semble avoir connu une transformation aussi brutale que radicale.

Les élites américaines ont cru à un système de libre échange dont elles tireraient les ficelles. Elles ont détruit l’industrie de leur pays. Erreur ? 1) Comme le pensait Adam Smith, le libre échange ne peut pas survivre au mercantilisme (de la Chine, dans notre cas) 2) pour pouvoir échanger, il faut avoir quelque chose à vendre, une industrie pour le produire 3) l’élite se pensait au dessus des nations, elle avait tort.

Les politiques occidentales semblent maintenant repartir vers un protectionnisme déterminé. Les pays en développement pourraient découvrir qu’ils ont à réinventer leurs stratégies s’ils ne veulent pas vivre des moments difficiles.

Sur le mercantilisme moderne : Global imbalances threaten the survival of liberal trade.
Sur les élites américaines : Grande illusion.
Soyons anticycliques

Le coaching et moi

Comment se place mon type de conseil ?

Une typologie :
  1. Le conseil en organisation : définit une cible théorique pour une organisation (exemple : réduisez vos effectifs par 2). Business Process Reengineering. C’est théorique et ça ne tient pas compte de la réalité humaine du problème. Cela ne se pratique que sur les relativement grandes structures.
  2. La mise en œuvre de ce qui précède. Mon type de conseil.
  3. Le coaching de groupe.
  4. Le coaching individuel.
Mes contacts avec les coachs montrent de grosses intersections entre techniques. Différences : les miennes sont développées dans le sens des sciences du management (que l’on peut, grossièrement, faire remonter à Taylor) ; les techniques de coaching sont à forte concentration de psychologie. Je n’y entre que dans la stricte limite du nécessaire, ce qu’Edgar Schein appelle l’établissement d’une relation d'aide.

Mon type d’intervention ne demande pas de transformer les personnalités, mais de les placer sur leurs forces. De modifier l’organisation, pour que chacun y soit au mieux.

De manière inattendue, si je suis confronté à un problème individuel, je lui cherche une solution organisationnelle. Notamment en augmentant la taille du groupe, de façon à ce que les faiblesses de la personne n’aient plus à s’exprimer, qu’elles soient compensées par les forces d’un nouvel arrivant. Je soigne l’individu par la société.

Par conséquent, je ne suis pas compétent pour m’occuper des petites organisations, des groupes de personnes, ou des individus.

Compléments :
  • Coach : bon ou mauvais ?
  • Un texte sur le coaching de groupe avec lequel j’ai beaucoup en commun : MALAREWICZ, Jacques Antoine, Systémique et entreprise, Village Mondial, 2005.
  • SCHEIN, Edgar, Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.

Dell : vie et mort (2)

Une société avec laquelle je travaille commande des ordinateurs à Dell.

Surprenant : on est en crise, et les délais de livraison de Dell sont invraisemblables. La société a perdu un client.
Doit-on y voir l’accélération du déclin, la malédiction de l’entreprise américaine aux mains de la bureaucratie ? (Dell, vie et mort)