vendredi 7 août 2009

La fin du gratuit

Le groupe de presse de Rupert Murdoch va faire payer ses informations sur Internet. Newscorp killed the blogging star dit que la presse va suivre son exemple et que le lecteur, étant attaché à Internet plutôt qu’à tel ou tel journal, se verra offrir une sorte d’accès payant à Internet (presse) via des agrégateurs.

Mais ce modèle économique n’est-il pas trop primitif pour marcher ? La vie est toujours plus élégante que cela. Réflexions en vrac :

  • Serais-je intéressé par un agrégateur ? Mon information est tirée d’un petit nombre de sources auxquelles je suis abonné, parce qu’il est désagréable de lire à l’écran, et que lire un journal organise le temps que je passe à m’informer. Le reste vient de blogs d’universitaires plus ou moins indépendants (fonctionnement de type open source). L’intérêt que je trouve à un accès à des articles Internet est le lien html. Mon blog me sert d’aide mémoire : quand je veux retrouver un article, je passe par les liens de mes billets.
  • Un système d’agrégateurs aura-t-il le même effet pour la presse anglaise que pour la presse d’autres nations ? J’ai déjà accès à des bases de données de journaux, mais uniquement en anglais. Rentabilité d'un agrégateur français ? D’ailleurs un agrégateur peut-il intéresser autre chose qu’un segment de lecteurs « spécialisés » ?
  • N’y a-t-il pas des usages qui se sont installés, qui ont force de loi, et qui veulent que beaucoup de choses soient gratuites sur Internet, en particulier l’information ?
  • Internet presse payant peut-il être rentable ? Ne va-t-on pas voir une disparition de l’activité Internet des journaux, les derniers à proposer un contenu gratuit (type Huffington post) récoltant un lectorat monstre, et des bloggers « bénévoles » de top niveau voulant que leurs idées frappent le plus grand nombre, au moment où la diminution de l’offre conduira à une augmentation des prix de la publicité en ligne ? Ne va-t-on pas voir l’émergence d’une sorte « d’open source » de l'information (cf. Wikipedia, particulièrement efficace dans sa version anglaise) ? La bonne presse gratuite et d’opinion libre, contre la mauvaise presse payante et manipulée, du grand capital ?
  • Je continue à croire que la « valeur » créée par Internet est siphonnée par le contenant : mécaniquement nous ne pouvons pas dépenser plus sur contenant + contenu que nous le faisons. Si j’ai raison, il faut que le contenant trouve un moyen de subventionner le contenu.
Compléments :

Pourquoi les dirigeants sont-ils idiots ?

Être idiot c’est faire toujours la même erreur, désespérante pour ceux qui nous entourent. Les gouvernants sont familiers du phénomène : plus ils réforment, plus la situation se dégrade. Et plus ils sont fiers d’eux-mêmes, ce qui nous interloque.

Exemple que je cite dans un livre : la CGT entre dans une entreprise d’ingénieurs high tech. Le mot CGT suscite un réflexe pavlovien chez ses dirigeants. Ils entendent conflits salariaux, revendication de réduction du temps de travail, grèves et séquestrations, et préparent des contre-mesures coercitives (et ils cherchent à susciter le volontariat de jaunes). En fait, les ingénieurs se plaignent depuis des années de l’inintérêt de leur travail (ils veulent avoir plus de responsabilités), et de l’autisme de leur direction. En désespoir de cause, ils ont cherché un moyen radical de se faire entendre (celle qui est à l’origine du mouvement est un cadre américain…).

Cet exemple montre comment fonctionne le processus de décision humain. Un événement (CGT) suscite une interprétation automatique (barricade et pavés), qui elle-même déclenche mécaniquement le comportement associé à l’interprétation (appeler les CRS). Quand le mécanisme de décodage ne marche pas, le comportement est incorrect. Ce mécanisme est d’autant plus difficile à remettre en cause qu’il est inconscient et qu’il produit des conséquences qui le confortent (plus on fait donner le CRS, plus on reçoit de pavés).

Difficile ne veut pas dire impossible. L’idiotie est passagère.

Compléments :

  • Le phénomène que je décris ici est aussi celui de la dépression. L’hypothèse erronée conduit à une succession d’échecs, l’homme, s’il n’est pas totalement obtus, finit par se rendre compte que le monde n’obéit plus à ses désirs, il « déprime ». SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.
  • Si le dirigeant est relativement plus idiot que nous tous (ou si son idiotie est moins passagère), c’est qu’il est aussi fondamentalement beaucoup plus optimiste. Les chercheurs ont montré que les postes à risque (pilote d’essais, pompier, PDG) tendaient à produire des personnels qui ont une vision excessive de leur invulnérabilité. Cela tient en partie au processus de sélection qu’ils ont subi (le PDG est un homme qui n’a jamais connu l’échec). Mais ce peut aussi être lié au besoin de la fonction : quand votre avion est en vrille, il est préférable de ne pas perdre de temps à envisager le pire. MARCH, James G., A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.
  • Révolution française donne d'autres exemples d'hypothèses implicites de décodage des événements qui conduisent à des comportements aberrants chez nos dirigeants.

jeudi 6 août 2009

Dérive américaine du système de santé français

J’entendais ce matin Jean de Kervasdoué parler de notre système de santé, il m’a fait penser à l'américain :

  • Comme ce dernier, il devient de plus en plus cher, et soigne de moins en moins.
  • Cela semble tenir à un problème de comportement : comme aux USA les comparaisons entre pratiques de prescription donnent des écarts invraisemblables (de 1 à 30, pour je ne sais plus quoi), à qualité équivalente. (Ou plutôt différente : le coût de la prescription est inversement corrélé à son efficacité : la médecine est dangereuse.)
  • Il y a un déficit de médecins généralistes (30.000 au lieu de 50.000), donc les pauvres vont directement à l’hôpital. De même, il n’y a pas assez d’infirmières. Comme aux USA, faute de systèmes de prévention bon marché, on va au très cher.
  • Une observation inattendue : quand on ne sait comment évaluer un service, on le juge au prix. Ce critère de choix expliquerait l’explosion des coûts du système américain et la pente que suit le nôtre.
Je suis de plus en plus convaincu que tant que notre gouvernement ne cherchera pas à comprendre le comportement de ce qu’il veut réformer, ses décisions produiront l’envers de ses intentions. On peut prévoir sans beaucoup de chances de se tromper la dégradation de la qualité de nos soins et des comptes de la sécurité sociale.

Complément :

Homo socialis

L’homme de Neandertal a disparu il y a 28.000 ans pour des causes encore non élucidées. Parmi les suspects :

  • Des cycles de modification de la nature plus rapides que le temps d’adaptation de l’homme (en une existence le paysage et le climat étaient transformés).
  • L’homme de Neandertal consommait beaucoup plus de calories que l’homme moderne.
  • Pour une raison inconnue l’homme de Neandertal semblait vivre moins vieux que l’homme moderne. Ce dernier aurait eu plus de temps pour acquérir un savoir-faire et le transmettre à ses enfants et, donc, petits enfants.
Et si la force de l’homme moderne avait simplement été de construire des sociétés qui l’ont protégé des aléas environnementaux ? Qui ont fait que, contrairement au Neandertal, ce ne sont pas ses capacités propres qui ont été le maillon faible du changement ?

D’ailleurs ne sommes nous pas les produits de la société ? Un billet disait que la terre a longtemps compté 300m de personnes. Et il fallait probablement une dizaine de naissances par famille pour cela. Combien d’entre-nous seraient là si nous avions laissé faire la nature ? Probablement pas loin de zéro : qui n’a pas au moins un parent, grand parent, ou arrière grand parent sauvé par la médecine (vaccin, opération, etc.) ? D’ailleurs notre culture nous a modelés : par exemple l’organisme des populations d’éleveurs s’est habitué au lait.

D'où un problème : cette population artificielle est-elle durable ? À force de refuser la sélection naturelle, ne fabriquerons-nous pas des humains pleins de défauts que nous ne saurons plus corriger ? Avenir = course entre dégénérescence de l’homme et montée en complexité d’une société qui s’adapte à notre place à l’évolution du monde, et corrige les faiblesses grandissantes de composants humains de plus en plus socialement dépendants ?

Il y a quelques temps je me demandais quel serait le nom du prochain Homo. Et si c'était socialis ?

Compléments :


mercredi 5 août 2009

Recherche française : trop d'évaluation

Il y a quelques temps notre Président de la République avait affirmé que la Recherche française n’était pas évaluée. L’effet de surprise passé, on avait découvert petit à petit que ce n’était pas le cas. Un rapport de l’Académie des sciences dit aujourd’hui exactement le contraire : un excès d’évaluation nuit à notre Recherche.

C’est affolant qu’un dirigeant puisse faire des bourdes de cette taille. D’ailleurs, seul un puissant pouvait s’en tirer dans l’indifférence totale. Un misérable aurait été licencié pour faute grave. (Dans les deux cas solution inefficace : on n'apprend que de ses erreurs.)

Ce qui me ramène à mon idée de réforme à effet de levier de la France : si nous arrivions à faire que nos dirigeants cherchent à comprendre avant de décider, notre sort serait transformé du tout au tout (Révolution française).

Entrepreneur n’est pas américain (2)

Mais pourquoi donc y a-t-il aussi peu de petites entreprises aux USA ? J’ai continué à réfléchir à la question. Du coup, je suis allé poster un commentaire sur le blog de Paul Krugman :

  • En lisant les commentaires qu’avait suscités son billet, j’ai découvert que le problème de l’assurance santé est infiniment plus redoutable que ce que je pensais. Il y a des témoignages impressionnants de difficultés à s’assurer ou de problèmes parfois insolubles que posent l’adoption du statut d’indépendant ou l’entrée dans une petite entreprise.
  • Mon explication est culturelle. Voici ce que dit mon commentaire, que je n’ai pas eu le courage de traduire (précision : quand je parle d’Europe du Sud, je ne pense pas à la France) :
There may also be cultural explanations: In Southern Europe small companies aim at their local market, they are run like families with a founding CEO who occupies a lot of functions (salesman, R and D, marketing, production manager, CFO…), they have very few (large) customers with whom they have a very old relationship based on mutual trust, there are no call for offers (customer and supplier tend to work like a champion and a coach). It is quite common that an experienced worker resigns from a plant, and founds a small workshop that does what he used to do in the plant. The plant gains a very flexible and highly motivated high quality subcontractor, whose costs may be less than what they used to be when he was an employee. In the USA companies tend to be much more ambitious, internationally minded, rationally organised with a lot of highly specialised management experts and low synergies between functions, customer / supplier relationship is competitive and contract based rather than cooperative and trust based, call for offers are very costly. This tends to entail higher costs, much more complex organisations, and probably large scale effects. France car industry has attempted to switch from the Southern European model to the American one. First car manufacturers squeezed their defenceless small subcontractors. They probably made large gains. Now these suppliers are dying. Tomorrow there may remain an oligopoly of multinationals (some of them being car manufacturers cf. Magna).

Whatever works

Au fond je n’aime pas les films de Woody Allen, mais je trouve qu’ils ont quelque chose de prévisible et de rassurant, surtout lorsqu’ils parlent de New York. Et j'avais envie de voir un film, et il n'y en avait pas d'autres à portée de jambes.

Comme d’habitude, je ne suis pas convaincu qu’il y ait un énorme contenu : il faut se laisser aller à sa nature, et se méfier des bien mauvais conseils de la morale et de la raison ? Faîtes l’amour pas la guerre ?

Ce que j’ai trouvé curieux, c’est que le film finit bien. Je pensais que la névrose, le moteur des films de Woody Allen, n’avait pas de fin. C’est faux, l’atrabilaire trouve le bonheur. Suicide artistique ?

mardi 4 août 2009

Entrepreneur n’est pas américain

Bizarre comme on peut être convaincu de fausses idées. Contrairement à ce que nous affirment les présidents américains, l’Amérique est le pays dans lequel il y a le moins de petites entreprises !

Explication vraisemblable ? Aux USA, les entreprises prennent en charge une partie de l’assurance maladie de leurs employés. C’est extrêmement coûteux pour l’indépendant ou la petite entreprise.

Une conséquence imprévue du libéralisme économique serait de tuer l’entrepreneuriat ?

Compléments :

  • L’origine de ce billet (voir aussi le lien du billet pour plus de détails : l’Europe du sud est la championne de la petite entreprise).
  • Amusant : les Républicains s’opposent quasiment à toute intervention gouvernementale en affirmant que c’est contre les intérêts de la petite entreprise, alors que 1) la dite petite entreprise est fort peu représentée 2) cette intervention lui profiterait de manière disproprotionnée ! La victoire de l'idéologie sur la raison ? Ou habile sophisme utilisé pour défendre les intérêts des managers professionnels à bonus des grandes bureaucraties ?

OGM, science et démocratie

Il n’est plus possible de faire d’études scientifiques sur les OGM sans l’accord des fabricants de semences (Monsanto, etc.). Et ils ont un droit de publication sur ce qu’ils tolèrent. Les scientifiques du secteur ne pouvant pas dénoncer ces pratiques sans risquer leur carrière, c’est Scientific American qui le fait : l’article.

Curieuse dérive du monde des entreprises : elles se rendent incontrôlables. Triomphe de l’intérêt individuel sur l’intérêt collectif. Et démonstration des dangers d’une recherche financée par l’entreprise.

Peut-être aussi illustration d’une de mes intuitions. De plus en plus ce que l’entreprise appelle « innovation » est un exercice de parasitisme social. Le mécanisme est celui que j’ai décrit : le dilemme du prisonnier. Autrement dit, Monsanto et ses pairs ont réussi (pas forcément consciemment) à faire que l’intérêt des gardiens de la société (les scientifiques) soit de trahir leur mission.

Compléments :

Révolution française

Il y a quelques jours j’ai entendu un morceau de débat sur France culture, sur l’alcoolisme des étudiants, et notamment sur le trouble à l’ordre public qui en résulte à Rennes. Chaque jeudi soir il y aurait beuveries et tapage. D’après ce que j’ai compris un homme politique local aurait proposé d’organiser des examens le vendredi matin. Comme cela tous ces vauriens seraient contraints de travailler. N’est-ce pas ?

Ça m’a rappelé mon service militaire. À l’époque, en Allemagne, les appelés français avaient trouvé une distraction en deux temps 1) se saouler à la bière 2) chercher des noises aux Gis. Je me souviens d’un discours d’un colonel qui expliquait qu’il allait régler le problème en augmentant le prix de la bière.

Tout cela part d’une hypothèse implicite, déjà repérée par March et Simon il y a plus d’un demi-siècle (Organizations) : l’homme est une machine. Vous lui donnez des ordres, il obéit. Application : augmentez le prix de la bière, il ne se saoule plus ; examens le vendredi matin, il prépare, il ne sort pas. C’est ce type de raisonnement qui fait croire au subalterne que le politique ou le colonel a une intelligence limitée. Finalement tous s’accordent sur le fait que l’autre est une machine. Amusant.

Dans un billet précédent, je concluais que pour transformer le monde il suffisait de faire entrer la rigueur scientifique dans les processus de décision de ses élites. Dans le même ordre d'idées, que faudrait-il pour transformer la France ? Que nos élites acquièrent la capacité de comprendre la logique de nos comportements. Alors elles prendront des décisions qui servent le bien public. Et nous les trouverons intelligentes.

Compléments :