vendredi 6 décembre 2013

Hollande : dur à l’extérieur, mou à l’intérieur ?

La presse étrangère s’interroge sur notre cas. A l’extérieur, notre gouvernement donne le spectacle de la fermeté. A l’intérieur, affligeante faiblesse. Pourquoi ?

J’en suis venu à me demander si ce n’était pas une question de doctrine. Le socialisme de notre gouvernement est une théorie, pas une conviction. Et la théorie est utile pour résoudre, à la serpe, des problèmes simples. Alors, elle fournit des solutions claires, qui ne demandent pas la possession d’une conscience (je fais intervenir l’armée).

(N’est-ce pas aussi le cas des démocrates américains ? Ce sont des théoriciens, sans cœur ? Particulièrement vrai pour M.Obama ?)

jeudi 5 décembre 2013

De l’illusion de l’action individuelle

Un épisode du livre précédent m’a frappé.

Peel et Guizot se ressemblent. Ce sont « deux types de conservateurs extrêmement proches ». Or, ils vont faire, au même moment, des politiques opposées. Pourquoi ? Parce que « le libre échange consolidait en Angleterre une structure sociale qu’il aurait gravement perturbée en France. » « Le caractère fondamentalement agricole de la France » demande le protectionnisme. (Les mêmes raisons sont un frein au développement de « l’industrie moderne » : « crainte des effets moralement et socialement perturbateurs de la croissance industrielle ».)

Le « leader du changement » ne peut-il amener la société que là où elle veut aller ?

Classification des techniques de conduite du changement

Depuis une dizaine d’années, je me suis mis à classifier les techniques de conduite du changement. Curieusement, personne ne paraît avoir fait ce travail avant moi. Les experts consultés ne semblent même pas trouver la question concevable. Croiraient-il que le changement ne peut pas s’étudier ? Qu’il n’y a que LE changement, celui dont ils parlent ? (De même qu’il n’y a qu’un dieu, dont on ne peut que constater l’action, ses raisons étant inconcevables ?) Enquête en cours.

Toujours est-il qu’il y a des pans de classification un peu partout, et qu’ils sont cohérents les uns avec les autres. Dernière avancée dans mon travail : j’ai fini par croire que l’adhocratie, un type d’organisation très à la mode dans ma jeunesse, n’est probablement rien d’autre que l’organisation de la tribu primitive. Le changement qui va avec serait donc un des plus vieux qui soient.

Changement
Description / histoire / culture
Limites / dangers
Adhocratique
Tribu (primitive) / équipe sportive / forme d’organisation qui s’adapte immédiatement aux événements ou à l’initiative décisive d’un de ses membres - plus vieille conduite du changement qui soit ? (Changement culturel allemand ?)
Demande un « esprit d’équipe », le partage de valeurs communes fortes (étape préliminaire de socialisation)
Planifié
Changement lié à la société (un groupe humain très étendu) / wuwei chinois mais aussi changement démocratique.
Peut-être compliqué
Dirigé / Bureaucratique
Lié à la science ou scientisme : « the one best way » de Taylor – celui qui sait organise le travail de celui qui ne sait pas. Vision individualiste du monde.
Risque de totalitarisme.
Libertaire (?)
Autre forme d’individualisme. Lié à la notion de libre arbitre, d’individu libre de tout lien social. Cela conduit au « diviser pour régner » anglais. Ou au « changement pour le changement ».
Risque de dislocation sociale
Contrôle du changement
Considération « transversale ». Le but d’un changement est de « modifier un système ». Contrôler un changement permet de s’assurer que l’on obtient ce que l’on veut. Dans certains cas, il n’est pas possible de savoir ce que l’on doit viser. Le changement se fait alors à l’aveugle. Il est subi, il produit un phénomène de deuil. C’est la théorie du « dégel » de Lewin. (C’est ce qui nous arrive actuellement.)


Comme je le dis régulièrement, ces types de changement ne s’opposent pas. Ils correspondent à des phases d’un changement donné. Mais ils sont dangereux lorsqu’on les applique à l’exclusion des autres.

mercredi 4 décembre 2013

Histoire de France modélisée

Le livre du billet précédent se prête à la modélisation.

La France de 89 est construite sur une fiction : une société d’individus. Elle ignore que l’homme forme des groupes et que ce sont ces groupes qui permettent à une société d’exister.

Je me demande si à l’origine de tout ceci il n’y a pas la question de l’individualisme. L’individualiste exploite la structure sociale à son avantage (oligarque). Ce qui est inacceptable. Du coup, on ne veut plus de structures sociales (institutions). Mais sans structure sociale, pas de société… que faire ?

Inventer une utopie. Pendant que les Français croient à cette utopie (le progrès après-guerre, par exemple), ils ne pensent pas à leur intérêt personnel. Du même coup, on peut reconstituer les institutions. Car on peut alors les peupler de missionnaires de l’utopie (les énarques d’après guerre, les instituteurs et les polytechniciens, avant eux). Des gens qui ne sont pas individualistes pour deux sous. La société fonctionne donc.

France condamnée à des cycles ? Enthousiasme utopique, désillusion face à la réalité, dépression et poujadisme ? (Je soupçonne que les USA, autre société individualiste, sont aussi soumis à ce type de phénomènes.)

A moins que ces « révolutions culturelles » ne finissent pas modifier la culture du pays ? Le guérissent de son individualisme et lui injectent un peu de sens pratique. Une autre possibilité est une société de travailleurs indépendants et interdépendants. L’idée me vient de mon observation de la société, des travaux d’Elinor Ostrom et de ma réflexion sur la résilience. Dans une société le rôle de l’Etat est faible. Les hommes sont moins protégés et plus interdépendants qu’aujourd’hui. Ce qui rend difficile un individualisme - parasitisme du social. Une organisation sociale plus légère conduit aussi, peut-être, à une plus grande liberté et à une moindre productivité. 

L’Etat en France de 1789 à nos jours

« La principale caractéristique de l’Etat français (…) réside d’abord dans la tâche inédite d’ordre sociologique et culturel pour produire la nation, combler le vide provoqué par l’effondrement des structures corporatives. » Livre de Pierre Rosanvallon, Seuil, 1993.

« L’Etat, instituteur du social ». 1789 a bâti la France sur une fiction, celle d’une société d’individus. Pour cela elle a éliminé toutes les structures intermédiaires (les corporations, forme de privilèges), qui sont le ciment d’une société. Il a donc fallu les remplacer. L’Etat a dû assumer ce rôle. Par conséquent, il a une place centrale dans notre identité. C'est pour cela que nos grands bonheurs collectifs, comme en 1789 ou en 1945, surviennent lorsqu'il prend en main la société et la propulse dans une croisade pour le progrès. C’est un « retour à l’origine de la culture politique française ». Nous conservons toujours la « nostalgie » de ce « consensus fondateur ». Nos divergences se transcendent dans une flambée théorique !

Car, le moteur du pays semble l’utopie. Il se nourrit de magnifiques idées, totalement irréalistes. Elles mènent à l’impasse. Et il est bien obligé de s’adapter à la réalité. Mais il le fait à condition qu’on lui conserve ses illusions. En quelque sorte sa main droite ne veut pas savoir ce que fait sa main gauche.

Quelques exemples. Parmi les fictions qui l’ont nourri, il y a l’ultra libéralisme des révolutionnaires de 89, et l’idée que le gouvernement doit être l’émanation de la volonté du peuple. D’où le refus, longtemps, de l’existence d’une administration, mais aussi la « tendance permanente à gouverner en légiférant », la croyance en la puissance du décret supposé se réaliser par sa seule promulgation.

L’histoire de l’Etat est donc une suite d’ajustements apportés à un modèle théorique. L’Etat a d’abord voulu modeler l’individu et le territoire. Mais la révolution pastorienne lui révèle « que les individus ne peuvent plus être appréhendés comme des monades isolées ». L’Etat devient « hygiéniste ». Sa tâche est désormais la « protection de la santé publique ». Il devient aussi « solidariste ». « Les modes de régulation (…) ne peuvent plus simplement reposer sur le principe de la responsabilité individuelle ». Le Français se protège de l’aléa en adhérant à des mutuelles. Après guerre, Keynes lui révèle que l’économie n’est pas une loi de la nature, qu’il faut subir. On peut la manipuler. « Etat keynésien ». Il installe la sécurité sociale. Reconnaissance d’une promesse faite (partout en Occident) à la société : « reformulation symbolique du contrat social (qui donne) un sens au combat en préparant un  nouvel ordre social ». C’est une « dette morale de guerre ». Cet Etat est, surtout, « modernisateur ». « Exorcisme global et sans nuance du passé », tentative de refondation de la nation ?

Dans cette histoire, les phases non démocratiques (Royauté, Empire, Vichy) semblent nécessaires. Ne sont-elles pas la reconnaissance que la théorie est dans un cul de sac ? Sans utopies pour les faire oublier, leurs régimes doivent corriger les dysfonctionnements du pays. On reconstitue alors des corps intermédiaires (les instituteurs, par exemple, ou les « conseils supérieurs ») ; sous Vichy apparaît l’Etat planificateur. Ces structures sont alors le véhicule d’une nouvelle flambée théorique. Les corps intermédiaires se transforment en missionnaires. Instituteurs, polytechniciens ou énarques d’après guerre.

Depuis la crise, nous sommes en panne d’utopie. Gueule de bois. 

mardi 3 décembre 2013

La majorité a généralement tort

Un ami me disait il y a quelques temps que l'opinion que j'exprimais sur une question ne reflétait pas celle de la majorité. Je lui ai répondu que je ne cherchais pas l'approbation de la majorité.

En effet, la majorité a généralement tort. C'est même un des "grands théorèmes" de la conduite du changement. L'espèce humaine tend à s'organiser en "systèmes" (au sens systémique du terme). De ce fait, chacun y a un rôle bien défini. Le changement consiste à modifier le système, parce qu'il n'est plus adapté. On passe d'un système à un autre système. Mais, le premier système étant la substance même de notre vie, nous devons le défendre. Ce qui est un tort, si l'adoption du second système est nécessaire à la survie de l'espèce. La majorité est une sorte d'horloge arrêtée. Elle marque l'heure par hasard.

J'ai vécu cette situation lors de la bulle Internet. J'avais lu quelques auteurs (dont un a reçu le prix Nobel, depuis), qui expliquaient que nous vivions un grand moment spéculatif. La démonstration semblait imparable. Mais les gens que je fréquentais n'étaient pas d'accord. Ou, plus exactement, la pression sociale ne leur permettait pas de faire grand chose d'autre que de gonfler la dite bulle. C'est la crise qui a permis un changement de système. Mais les changements ne se font pas toujours ainsi. Le débat démocratique peut aussi les provoquer.

lundi 2 décembre 2013

Gouvernement et classes préparatoires

J'entendais ce matin que le gouvernement s'en prend aux professeurs de classes préparatoires. Ce seraient des exploiteurs, travaillant peu. On voudrait leur prendre l'argent indûment gagné pour le distribuer ailleurs. (Le Point, sur le sujet.)

Nos professeurs de classes préparatoires sont l'élite du corps professoral. Généralement normaliens, ils sont toujours agrégés. Ils sont issus d'une sélection redoutable (entrer à normale sup est bien plus difficile qu'entrer à polytechnique, et ce n'est que le début de la sélection...). Car ils doivent être ultraperformants. Or, il se trouve qu'au (grand) maximum un agrégé touche 4459€ par mois en fin de carrière. Au moment même où un enseignant de business school, à plus faibles QI et ancienneté, mais qui sait habilement se débrouiller, peut gagner 400.000€ par an...

Que veut notre bon ministre de l'éducation ? Démanteler les classes préparatoires ? Une des rares institutions de l'Education nationale qui fonctionne encore ? Ne serait-il pas temps de s'interroger sur ce que la gauche a apporté à l'Education nationale, et, par là, au petit peuple ?

Croissance verte

Je ne suis toujours pas convaincu par l'argument du club de Rome selon lequel la croissance est le mal de l'espèce humaine. Notre différend vient de ce que l'on entend par "croissance". Le Club de Rome ne le dit pas. Or, je soupçonne qu'il y a quelque chose de naturel dans une définition possible de "croissance". En effet, il me semble que l'évolution de l'espèce humaine se traduit par une production non seulement de biens, mais aussi et surtout de savoirs, et de savoirs collectifs. L'espèce humaine devient plus "sophistiquée", plus "complexe". Peut-être que, si l'on savait mesurer cette complexité, on verrait qu'elle croît avec le temps ?

Il est probable aussi que notre forme de croissant ait quelque-chose de non durable. Ce serait une croissance destructrice. La "croissance verte" est-elle un pas dans la bonne direction ? Un moyen de changer pour ne pas changer ? Une façon de faire évoluer notre mode de croissance sans brutaliser l'humanité ?

dimanche 1 décembre 2013

Sympathie pour l’opprimé et incertitudes internationales

Imprévisibilité du changement. L’accord avec l’Iran annonce une nouvelle ère d’incertitude. Va-t-il employer ses nouveaux moyens pour attiser les conflits du moyen orient, ou pour les calmer ? The Economist estime que, de toute manière, la situation était intenable. Quant à la Chine elle multiplie les provocations contre ses voisins et les USA. Stratégie Munich ?

L’Allemand se sent pauvre. Mme Merkel va renforcer la solidarité sociale. The Economist le regrette. En Angleterre, la croissance est de retour, mais le pouvoir d’achat n’arrête pas de reculer. Et le nord n’arrête pas de sombrer. Heureusement, M.Cameron a trouvé un moyen de diviser l’Europe, afin de faire prévaloir les intérêts de son pays : raviver les différences entre l’ancienne ligue hanséatique et le sud. Curieuse France : dure à l’extérieur, molle à l’intérieur. Ayant perdu ses protections, M.Berlusconi pourrait connaître l’arbitraire de la justice italienne… Les réfugiés syriens arrivent en Bulgarie, par la Turquie. Quant à l’Ukraine, sa classe dirigeante semble particulièrement nauséabonde. Pour le moment, l’Europe a résisté à la tentation de se boucher le nez. Aux USA la fraude atteint des niveaux exceptionnels, entre 70 et 240md$ par an. A tel point que les malfrats abandonnent le commerce de la drogue pour escroquer l’Etat.

Il est de plus en plus facile d’acheter des armes de plus en plus puissantes. Les services secrets tentent de garder la trace de leurs mouvements. Et il y a un marché pour la contre-mesure. C’est bon pour les affaires. Que penser du Bitcoin, monnaie électronique qui échappe à tous les contrôles ? Il a subi des manipulations spéculatives et pourrait être remplacé par d’autres monnaies électroniques. Ce qui ne répond pas à la question. Quant au commerce de détail, il est attaqué par Internet. Pas facile de vendre, de manière rentable, des produits frais, en ligne. Va-t-il céder au « dilemme du prisonnier » ? En tout cas, il pourrait apprendre des erreurs des autres vendeurs en ligne.

L’innovation peut-elle combattre le réchauffement climatique ? Les papetiers auraient trouvé le moyen de « réduire la consommation d’énergie par au moins un quart et sa production de CO2 par plus de deux, d’ici 2050 ». « Le projet était inhabituel en ce que les entreprises ont collaboré. D’habitude elles sont en concurrence. Les papetiers sont parvenus à travailler ensemble en confinant leurs efforts à des « concepts génériques et pré concurrentiels », c'est-à-dire à des avancées sur les fondamentaux ». Le codéveloppement aurait-il le vent en poupe ? 

Comment éviter au dirigeant de « dérailler », comme M.Messier ? Peut-être, simplement, prendre conscience qu’il n’est pas un dieu. La sympathie de la société irait-elle maintenant aux opprimés ? Dans son cœur, les débiteurs semblent prendre l’avantage sur les créditeurs.

Et l'on a découvert que les tissus des êtres vivants (des dinosaures) parvenaient à se conserver quasiment indéfiniment. 

Fuite des cerveaux

Tous les patrons de SSII me disent la même chose. En 20 ans, la compétence des personnels s’est effondrée. En particulier, on ne trouve plus personne qui se comporte en « responsable ». Ils rejoignent l'opinion de The Economist : sans immigration point de salut. D’ailleurs, je constate que les SSII sont pleines d’immigrés, plus ou moins récents.

Que s’est-il passé ? J’ai une hypothèse. Ceux qui étaient formés pour être des ingénieurs ont été aspirés par la finance, le management et le conseil. Aussi, l’on a convaincu des gamins qu’ils étaient des génies. Qu’ils n’avaient plus rien à apprendre. Du coup, ils n’ont pu développer leur talent. Par exemple j’ai rencontré une agrégée de philosophie, normalienne, qui, était entrée dans un cabinet de conseil en stratégie. Echec et dépression. Elle avait oublié que ceux qui ont fait la réputation de son école ont enseigné dans des lycées, et parfois combattu dans des tranchées, avant que leur pensée ne se forme et ne soit reconnue.

Plus que de détournement de bien social, il y a eu destruction. La pensée 68 et le « libéralisme » auront fait plus de dégâts dans nos capacités créatrices que la guerre de 14.