mardi 4 juin 2013

L’Egypte ou la civilisation qui refusait de changer ?

Implicitement, je pensais que toutes les civilisations avaient envisagé la question du changement. L’Egypte semble une exception. Suite de mon enquête sur l’Egypte et le changement, au département d’égyptologie de la Sorbonne.

Un coup d’œil au vocabulaire égyptien ne permet pas de trouver beaucoup de choses sur le changement. « Transformer », c’est tout. Il est plutôt question d’un mouvement cyclique, peut-être avec une tendance à la défense, plutôt qu’à l’offensive.

L’Egypte paraît avoir été extraordinairement stable. L’art, par exemple, a peu évolué. A tel point qu’il est difficile de le dater. L’Egypte était une sorte de société « organique » faite de rôles spécialisés. Détail curieux : elle n’avait pas de monnaie. Cela devait probablement figer l’Egyptien, dont les échanges « économiques » étaient circonscrits. Il était donc extrêmement dépendant de la société. En particulier il ne devait pas être capable de résister seul à un aléa. En outre, il se serait confiné à un périmètre étroit, en gros la vallée du Nil. C’était une sorte de paradis, un refuge où la famine était inconnue. Le désert figurant l’enfer. Et l’au-delà ressemblait au présent. Ce qui pourrait signifier que l’Egyptien vivait dans l’immédiat. Il était heureux de son sort. Et donc qu’il n’avait pas de raison de changer. 

lundi 3 juin 2013

Manifestations en Turquie et changement mondial ?

J'entends que l'on manifeste en Turquie. Si je comprends bien, on reproche au gouvernement son dirigisme. Mais aussi on en veut au bousculement du mode de vie traditionnel turc par l'économie et ses magasins.

Suède, Turquie, Printemps arabe... Y a-t-il un facteur commun ?

  • Les médias sociaux facilitent l'expression des mécontentements. Il semble même que le bon usage de ces réseaux s'échange entre nations, et s'enrichisse dans l'échange. 
  • Sources de mécontentements identiques ? Changement ? Contre-coup à l'occidentalisation du monde ? Les sociétés traditionnelles sont bousculées autant par la libéralisation de l'économie, et ses conséquences (crises, inégalités...), que par celle des mœurs. A quoi s'ajoute probablement le fait que le principal agent du changement a été un gouvernant dirigiste, qui n'est plus aujourd'hui en phase avec sa création ? 

Tapie et le fonctionnement de l'Etat

J'entendais ce matin parler de l'affaire Tapie par France Culture. Sa fortune semble avant tout avoir été politique. Mitterrand, qui le fait financer à bon compte (i.e. entièrement) par le Crédit Lyonnais, Balladur, qui semble avoir voulu l'utiliser contre Delors, Sarkozy qui aurait plié la justice à ses désirs.

Bernard Tapie est-il un révélateur des fonctionnements de notre élite gouvernante ? Bon plaisir du prince, d'abord, qui ignore les lois et crée celles qui lui conviennent ? Curieux sentiment d'impunité, comme si il pouvait faire ce qui lui convenait sans jamais devoir être inquiété ? Héritage d'un passé où l'élite était coupée de la réalité ou phénomène récent ? Et que dire de ceux qui entourent le prince et qui lui concoctent des dispositifs aussi bancals ? Et si leur ardeur à vouloir aller au devant de ses plaisirs couplée à leur incompétence était une forme de justice immanente ?

dimanche 2 juin 2013

L’Etat a-t-il mis l’entreprise sous morphine ?

Il semble qu’il y ait une sorte de consensus selon lequel il faut casser du fonctionnaire. Car, il est risiblement incompétent. Mais, en dehors de ses rites un peu ridicules, est-ce réellement le cas ? Une de mes collègues de Dauphine, professeur, au sommet de la pyramide de l’enseignement universitaire donc, m’a dit son salaire. Il est inférieur à celui d’embauche de nos étudiants… Est-ce une preuve d’inefficacité ?

Et surtout, les Etats sont ils à l'origine de la crise ? En Irlande ou en Espagne, l’Etat n’était pas endetté, avant qu’il ne secourt ses banques en faillite. Une partie de notre dette actuelle résulte d’ailleurs de la relance Sarkozy de 2008 / 2009. Plus généralement, je me demande si, en France, l’endettement de la nation ne provient pas d’un keynésianisme déplacé.
Public Deficit of France

Alors, le problème est-il l’Etat, comme nous le croyons, ou l’entreprise ? La modélisation à laquelle j’en arrive est la suivante. Notre économie a raté le changement de la globalisation. Elle est structurellement en piqué parce que nos entreprises sont incapables de développer leur avantage compétitif. Les grandes parce qu’elles ne savent plus que réduire leurs coûts, les petites parce qu’elles ne sont pas de vraies entreprises, autonomes et volontaristes, mais des sous-traitants. La perte de notre souveraineté monétaire a probablement amplifié le phénomène. Et l’Etat les a coupées de la nécessité d'une réforme en créant une croissance artificielle. Et il continue à les bercer d'illusions en leur faisant croire qu’il est la raison de leurs maux. Le réveil va-t-il être douloureux ? Ou notre économie va-t-elle crever dans son sommeil ? 

samedi 1 juin 2013

Pourquoi les riches volent-ils les pauvres ?

Je regardais passer les cyclistes, un week-end, et j’ai noté qu’ils paraissaient tous riches. Jadis, seuls les pauvres se déplaçaient à bicyclette. Cela m’a rappelé une réflexion que je me fais souvent : pourquoi les riches semblent-ils voler les pauvres ?

Les riches ne vivent-ils pas à la campagne, alors que c’était jadis le lieu d’une « abjecte pauvreté » selon l’expression de The Economist ? N’y avait-il pas une tradition, en Angleterre, qui voulait que les étudiants des universités aillent affronter les gens des basses castes ?...

Je me demande s’il n’y a pas ici quelque chose des films de Maurice Pialat. Ce que le pauvre a, et que n’a pas le riche, c’est la vie. Mais le riche a les moyens d’acheter ce qu’il n’a pas. Seulement la vie n’est pas une chose. Et ce qu’achète le riche est dénaturé. Personne ne trouve son compte dans cette affaire. Certainement pas le pauvre.

Et si l’on construisait une société qui produise des hommes bien finis ?

vendredi 31 mai 2013

Isaac Asimov peut-il sauver l’espèce humaine ?

Dans Fondation, Isaac Asimov imagine qu’un savant est capable de prédire les moments où l’espèce humaine va être sur le point de disparaître. Tout dépendra alors d’une décision. Cela ressemble à un enseignement de systémique. Notre « éco-système » permet la vie humaine. Mais les systèmes changent à « effet de levier »… (Tout le débat sur l’effet de serre se retrouve ici : il est possible que nos émissions de carbone fassent basculer le système terrestre, et que la vie humaine ne soit plus possible après le basculement.)

Et si l’on parvenait à prévoir ces changements, pour éviter qu’ils ne tournent mal pour nous ? Rassemblant mes deux idées du moment, l’une sur la relance de l’économie par la recherche et l’Etat, l’autre sur la banalité du mal, je me demande s’il n’y a pas ici une solution commune. Et si la recherche mondiale combinait ses efforts pour suivre les conseils d’Isaac Asimov ? Si nous arrivions à mieux comprendre les mouvements de la nature, à nous y insérer comme jadis les chasseurs cueilleurs, peut-être que nos changements sociétaux deviendraient beaucoup moins douloureux pour l’individu ? 

jeudi 30 mai 2013

Crise et culpabilité de l’Etat

Suite de la série la culpabilité de l’Etat. Pendant des années l’Etat a subventionné l’automobile en multipliant jupettes et baladurettes. Cette croissance artificielle a probablement encouragé les constructeurs français à ne pas changer. Pire, peut-être, à désinvestir. (J’ai entendu dire par l’auteur d’un rapport sur la santé de PSA, que la famille Peugeot avait prélevé 6md€ sur la société.) D’où un effet pro-cyclique : le parc étant neuf, le marché n’a pas de raisons d’acheter, et les constructeurs n’ayant pas été soumis à la concurrence n’ont pas eu de raison de maintenir à niveau leur outil de production et leur gamme.

Je me demande aussi, si avoir déréglementé les télécoms en pleine crise n’était pas une erreur. Logiquement cela devrait conduire à des plans de licenciement chez les concurrents de Free. A moins que les économies faites par les consommateurs ne créent de l’emploi ailleurs. Encore faut-il que cet argent ne soit pas économisé, et que cet « ailleurs » soit en France.

Tout le drame de la rigueur est peut-être dans ces exemples. Elle veut nous punir des erreurs que nous avons faites. Or, ces erreurs, aujourd'hui, seraient probablement les solutions à nos problèmes… Ne serait-il pas bon que nos gouvernants sortent d’un mode de prise de décision réflexe, essentiellement inspirée par des modes, et envisagent les conséquences à long terme de leur action, en particulier en prenant en compte leurs conséquences sur l’emploi ? Ne faudrait-il pas aussi qu’ils s’assurent que leurs décisions donnent ce qui était prévu ?

mercredi 29 mai 2013

Changement, enfants, crise et systémique

Je lis un livre sur la société grecque au temps de Périclès. A cette époque, l’amour est entre hommes. Parler d’amour entre un homme et une femme est suspect. A Athènes, la fillette vit cloîtrée dans la maison de ses parents, jusqu’à sa puberté, elle est alors mariée, et vivra cloîtrée chez son mari. Il y a d’ailleurs une sorte de division des tâches entre femmes. L’épouse pour tenir la maison et produire des enfants - l’homme la voit d’autant moins qu’il est préférable d’avoir peu d’héritiers ; les concubines pour les soins ; les prostituées pour le plaisir. Quant aux enfants, ils n’ont aucun droits, ils peuvent être déposés sur les ordures à leur naissance (ils meurent ou sont récupérés pour devenir esclaves), ou vendus comme esclaves. (Les esclaves sont assimilés à des biens mobiliers.)

Cela peut paraître bizarre. Mais c’est une illustration de ce que le système fait l’individu. Nous sommes conditionnés par notre environnement. Il en est de même aujourd’hui pour la génération Y. Elle appartient à un système qui n’est pas celui de ses parents. C’est parce qu’ils lui appliquent les règles qui avaient cours de leur temps que ceux-ci n’arrivent pas à la comprendre. Parents et enfants sont des étrangers ? (L’affection étant hors système, heureusement ?)

Quand il y a changement de système, il y a rupture de continuité entre règles de vie. Pour vivre et agir dans le nouveau système, il faut adopter les méthodes de l’ethnologue. Il faut observer les natifs du système, et déduire de leur comportement leurs règles de vie, puis s'y conformer. Voilà peut-être les raisons de notre crise et sa solution. Notre système-monde a changé. Nous devons apprendre ses nouvelles règles. Mais nous nous acharnons à appliquer les anciennes. 

Michel Serres contre Hannah Arendt

Michel Serres m’avait réconcilié avec le monde, mais Hannah Arendt a ramené mes idées noires. Ma lecture des ouvrages traitant de l’évolution de la société me fait croire, en effet, à une tentation d’oppression de l’homme par la société. Ce qui est aussi son idée.

Plusieurs hypothèses me sont venues en tête pour expliquer ce phénomène. La première est que cette oppression est une loi de la nature. Le rôle du constituant n’est-il pas d’être asservi au tout ? Ne faisons-nous pas souffrir nos cellules ? Mais il est aussi possible que la société humaine obéisse à un principe dangereux. La « banalité du mal » d’Hannah Arendt ? Mon exploration de la sociologie des organisations m’a fait aller de surprise en surprise. D’abord, j’ai découvert que je parlais comme la pensée chinoise. Puis j’ai compris que je rejoignais aussi la pensée allemande d’avant guerre. Son originalité était en effet d’avoir exploré la dimension sociale de la vie. Maintenant, je comprends, à ma grande surprise, que les plus avancés dans les sciences de la société sont les Anglo-saxons. Non seulement, les sciences de la manipulation sont étudiées dans les universités, mais The Economist est un champion de la technique du paradoxe, fondamentale dans l’art du changement. Ce qui est, en soi, un paradoxe : les Anglo-saxons ne sont-ils pas des individualistes forcenés ? Certes. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Et s’ils avaient poussé si loin la science de la société pour mieux la manipuler ?

J’en arrive à une idée inattendue. Hannah Arendt oppose communauté et société. Et si la communauté était l’héritière de celle des chasseurs / cueilleurs ? Ils étaient à la fois égaux et solidaires, et se voyaient comme une partie de la nature. Et si la société était héritière de l’invention de l’agriculture ? Celle-ci a permis à des groupes humains relativement disparates de vivre en grande partie isolés de la nature. Ils réagissaient aux crises naturelles, d’autant plus violentes que cet isolement avait caché leur approche, de manière défensive. Or, le moyen le plus simple pour répondre à une crise n’est pas de chercher ce qui l’a causée pour pouvoir en tirer parti, mais de demander à la communauté humaine de l’absorber. Autrement dit, de demander à l’homme de changer, et non à la société. Et si l’invention de la société par les agriculteurs avait aussi été celle de l’exploitation de l’homme par l’homme ? (à suivre)

(Mes idées sur les chasseurs cueilleurs et la société viennent d’ici, et d’ici, où l’on voit aussi que le mal est un principe d’organisation sociale pour les Anglo-saxons ; les sciences de la manipulation sont étudiées, notamment, par le professeur Cialdini, un des favoris de ce blog.)

mardi 28 mai 2013

FEMEN en Tunisie

Ce matin j’entendais une chroniqueuse de France Culture parler de la Tunisie et de sa FEMEN. Elle opposait les bons « démocrates » et les mauvais fondamentalistes. Est-ce une bonne idée de voir la vie comme une lutte du bien et du mal ?, me suis-je demandé. Ne risque-t-on pas d’envenimer le conflit ? Et ainsi de faire le « mal » ?

Le père de ladite FEMEN a adopté une autre position. Il a publié une lettre, si j’ai bien compris, attribuant l’attitude de sa fille au malaise de la jeunesse tunisienne, en général. Et si fondamentalisme et FEMEN avaient une même cause ? Et s'ils révélaient une faille de la société tunisienne ?