mercredi 3 septembre 2008

Extinction du résistant français ?

Au cœur du changement que subit la France se trouve probablement celui de son modèle de résistance au changement :

Je suis frappé par l’attitude de certains dirigeants français. Surtout des « barons », des dirigeants de filiale, d’unité, de division… Ils refusent souvent d’obtempérer aux ordres de leur management. Motifs : ils savent mieux que lui ce qu’ils doivent faire ; il ne peut rien sans eux, il ne connaît pas le métier. Et ils ajoutent à leur refus une attitude de défi, que l’étranger juge impolie. Michel Crozier a décrit ce phénomène :
Les individus ou les groupes qui contrôlent une source permanente d’incertitude dans un système de relations et d’activités dans lequel le comportement de chacun peut être prévu à l’avance disposent d’un certain pouvoir sur ceux dont la situation pourrait être affectée par cette incertitude.
Ils utilisent ce pouvoir pour se construire une baronnie qu’ils administrent suivant leur bon plaisir. Je me demande aussi si l’attitude du Français ne ressemble pas à celle qu’un ami prête à ses enfants. Ils le narguent jusqu’à ce qu’il perde son sang froid. Pour lui, ils seraient malheureux s’il ne le faisait pas : ils n’auraient plus de repères. « Si Dieu n’existait pas, tout serait permis ». Ce qui serait triste.

Etrangement, pendant longtemps cette attitude a exaspéré, mais sans susciter de mesures de rétorsion. Mais bloquait-elle réellement le changement ? En période de crise, l’organisation évoluait (ce que note aussi Michel Crozier). Surtout, un certain type de management, particulier à la France, dissout les résistances (voir Christian Kozar et le Reengineering de l’économie française ou Serge Delwasse et résistance au changement). Aujourd’hui, notre résistance nationale pourrait vivre ses derniers jours.
  • Il n’y a pas besoin de connaître le métier d’une unité pour savoir si elle est efficace économiquement.
  • Les groupes français ou internationaux n’ont plus de patience pour les résistants. Et il y a beaucoup de candidats pour les remplacer. Dans cet univers, la compétence est seconde derrière l’obéissance (au moins apparente).
Sur le même sujet :

Transformation du modèle français

Le modèle français.est construit sur ce que Michel Crozier a appelé le « modèle bureaucratique ». La société française est une sorte de vaste entreprise, qui répartit les ressources qu’elle produit entre ses membres. 

Ils sont placés dans sa structure par l’Éducation nationale, dont le rôle n’est pas d’enseigner, mais de sélectionner. L’adaptation d’un employé à son emploi est secondaire. Il s’épanouit dans sa vie privée.

Mais, ne basculons-nous pas dans un monde où l’État s’efface et où l’entreprise domine ? L’emploi joue un rôle principal dans une vie, et l’économie ne garde que ceux qui lui paraissent les « meilleurs »?

Michel CROZIER, Le phénomène bureaucratique, Seuil, 1971.

Dangereux enseignement

Suite de mes réflexions de rentrée. Ce qui me frappe est que notre système scolaire est en extrême décalage avec les besoins du marché de l’emploi. Plus en termes d’état d’esprit, d’ailleurs, que de connaissances enseignées. Que faut-il aujourd’hui pour trouver un emploi ?
  1. Il faut être un entrepreneur. Et ce même si l’on ne veut pas diriger une entreprise. Il faut avoir développé un talent, quasi unique. Mais il faut savoir, sans arrêt, l’adapter au besoin de la société, aux règles du jeu ambiantes. La capacité au changement est devenue capitale.
  2. Dans notre monde on n’obtient rien sans les autres, le réseau social est essentiel. Il faut donc savoir se faire des amis.
  3. Il faut être ouvert sur l’étranger, ne serait-ce que pour y voir apparaître des tendances qui peuvent bouleverser notre vie.
Or, de quoi rêvent le parent pour ses enfants ? D’un diplôme, qui leur permettra de trouver une situation où ils seront protégés. D’une situation « noble », intellectuelle. Grande école d’ingénieur, de commerce, médecine, droit. Sinon une formation qui mène à bac + 5. Résultat : nous formons des intermittents du spectacle. Il y a trop de Bac + 5, des intellectuels gorgés d’un savoir théorique non assimilé, qui ne trouvent aucune tâche digne d’eux. Je m’interroge sur l’explosion du nombre des écoles de commerce. Les études de médecine sont devenues un coupe gorge, beaucoup de juristes, et surtout de journalistes, ont du mal à joindre les deux bouts… à côté de cela beaucoup d’emplois ne trouvent pas preneur. Et le pire est peut-être à venir. En fait, je crois qu'il y a lien direct entre notre volonté d’être protégé et les hantises de nos gouvernants :
  • L’exemple de la Poste. J’entends ce matin à la radio que l’on parle de sa privatisation. Une grève se prépare. Au fond, pourquoi privatiser la Poste ? Je ne suis pas convaincu par l’argument économique. Je n’en ai jamais vu de preuve évidente. Une poste qui se sait entreprise privée, et non service public, va se comporter en monopole de livre d’économie. Elle va maximiser ses bénéfices, chercher le gain à court terme. Attention à la qualité du service. Il va falloir la contrôler. Difficile (impossible ?) et cher. Et il n’est pas dit que sa masse salariale régresse : la sécurité de l’emploi produit des employés, et surtout des dirigeants, dévoués et peu gourmands…
  • Et si la principale raison de la réforme était la protection que la Poste offre à ses employés ? Cette protection n'est-elle pas une preuve indirecte d’inefficacité ? Leur attitude revendicatrice ne renforce-t-elle pas cette idée ? Abattre cette résistance ne rendra-t-elle pas l’entreprise fatalement meilleure ?
Je crois que ce que nos gouvernants veulent éliminer c’est notre exigence de protection. C’est notre repli sur soi.

Références :
  • Sur la transformation du système éducatif français en une formation intellectuelle et coupée de la réalité : PROST, Antoine, Éducation, société et politiques: Une histoire de l'enseignement de 1945 à nos jours, Seuil, 1997.

mardi 2 septembre 2008

Google et Microsoft

Google annonce un navigateur Internet. La bataille du navigateur a été un tournant crucial de la vie de Microsoft. Google tente l'estocade finale ? Qu'en penser ?

En termes de technologie, je suis un « late adopter ». J'ai toujours été allergique à l’informatique. Monde de bricoleurs. Si j’y ai fait une partie de ma carrière, et si je ne suis pas totalement distancé, c’est que, vraiment, je ne pouvais pas faire autrement. Donc je n'ai aucun avis technique, ou même stratégique. Cependant, trois remarques :
  1. C’est fou ce que Google prend de place dans ma vie. Moteur de recherche, c'est évident. Puis une tentative avortée d’utilisation d’outils collaboratifs. Puis remplacement de ma page Internet par défaut (avant c’était Yahoo). Puis, voulant faire un blog « quick and dirty », je trouve par hasard Blogger. Le blog devenant sérieux, je commence à m’intéresser de plus près aux fonctionnalités qui l’entourent : Internet m’envahit de plus en plus et le maître d’Internet est Google.
  2. Microsoft a eu une volonté maladive de domination du monde. Et la peur comme de la peste du plus petit nouvel entrant. Peur de quoi ? Subir le sort infligé à IBM.
  3. Ce qui définit aussi Microsoft c’est d’avoir souvent eu tort, mais de ne pas avoir persévéré dans l'erreur. Et, conséquence du point 2, de balayer, sans ménagement, ceux qui avaient eu raison avant lui. Avec Google, Microsoft semble avoir perdu la partie. Bill Gates ne devait plus avoir la niaque sur ses dernières années.

D’ailleurs, que reste-t-il de lui ? Edgar Schein observe que le comportement d'une entreprise est inconsciemment guidé par son interprétation de ce qui explique le succès de son fondateur. Qu’a retenu Microsoft ? Qu’il faut anéantir ses concurrents ? Faire taire la voix discordante ? Et la capacité à la remise en cause de Bill Gates ?

Sur ces sujets :

  • D’autres notes sur Bill Gates : Bill Gates au secours des pauvres, Bill Gates : nettoyage à sec.
  • Les premières années de Microsoft (dont je tire la plupart de mes idées) : WALLACE, James, ERICKSON, James, Hard Drive: Bill Gates and the Making of the Microsoft Empire, Collins, 2005 (premier tirage en 1992).
  • La remarque d’Edgar Schein vient de : SCHEIN, Edgar H., Organizational Culture and Leadership, Jossey-Bass, 2004.
  • Développer une grosse capacité d'adaptation est une tactique des plus efficaces face à un environnement incertain (Se diriger dans l’incertain). À l’époque de sa grandeur, l’industrie japonaise avait construit sa conquête du monde sur sa capacité d'adaptation : une fois un marché prouvé par un innovateur, ce dernier était écrasé sous une puissance de feu supérieure, et le marché systématiquement exploité.

Pas de sanctions pour la Russie

J’entends que l’Union Européenne lors de sa rencontre d’hier n’a pas décidé de sanctions contre la Russie. La presse russe pavoise, victoire russe. Défaite pour l’Europe ?

La difficulté de l’intermédiation engagée par l'UE est de ne pas réagir mal à propos. Alors il y a risque de faire basculer la négociation du rationnel à l’émotionnel. D’où cercle vicieux incontrôlé, et gestes irréparables.
À l’envers, il faut éviter de faire croire à de la faiblesse. La Russie pourrait s’enhardir (à supposer qu’elle en ait la tentation). D’où retour à la situation précédente. Grand classique :
  • Lorsque deux acteurs se rencontrent, la meilleure stratégie pour chacun est de pousser son intérêt personnel (s’il ne le fait pas, l’autre prendra l’avantage).
  • Si une population d’acteurs doit vivre ensemble, les simulations de Robert Axelrod semblent montrer que la meilleure stratégie pour chacun est le « tit for tat » ou dent pour dent. Soyez amical, puis répétez ce que fait l’autre. Au bout d’un moment le tit for tat domine. Résultat : collaboration.
Dans la pratique, la manière entre en jeu. Supposons qu'une première décision puisse être perçue comme une faiblesse par votre interlocuteur. Qu’il semble en profiter. Rencontrez le et expliquez lui que vous lui aviez fait confiance, mais qu’il vous a déçu. Vous lui exprimez deux choses :
  1. que vous n’êtes pas aussi faible qu’il le pense ;
  2. que vous faites de l'affaire une question d’honneur, c'est-à-dire que vous allez passer du rationnel à l’émotionnel, donc que vous risquez de ne plus vous contrôler.
Sur ces sujets :
  • La note Théorie de la complexité parle des travaux de Robert Axelrod.
  • Ce qui est dit (émotionnel et rationnel) ici fait référence aux fondamentaux de la négociation : FISHER, Roger, URY, William L., Getting to Yes: Negotiating Agreement Without Giving In, Penguin, 1991.

Réforme scolaire

Ce matin, je découvre qu’il y a eu une nouvelle réforme scolaire.

La réforme est-elle bonne ou mauvaise ? Même critère de décision que pour la prévision météo : le temps de demain a de fortes chances d’être celui d’aujourd’hui. La réforme sera certainement mauvaise, comme les précédentes. C'est-à-dire qu’elle sera immédiatement défavorable aux plus faibles. Et, dans un second temps, à la nation. L’exemple des précédentes montre pourquoi :
  • Ma filleule, qui va avoir 10 ans (elle entre en 6ème), est reconnue comme étant particulièrement douée, or elle a des difficultés avec les divisions. Bizarre, pour moi et pour tous les gens que je connais (y compris ma grand-mère, qui n’avait pas dépassé le certificat d’études) la division n’a jamais posé de problèmes.
  • Fille d’un ami, visiblement extrêmement brillante (en 6ème elle était donnée en exemple aux 4ème), ne comprend rien à son cours de 5ème. Son père découvre que ce cours dit de manière très compliquée des choses très simples.
  • Il y a quelques années j’ai aidé une autre filleule, cette fois-ci en terminale S, à apprendre une leçon de mathématiques qui ne passait pas. Elle n’y voyait que dix pages de mots. Il n’y avait que trois formules (équations différentielles linéaires du second degré).

Je ne sais pas à quoi riment ces réformes, mais à chaque fois elles complexifient un peu plus l’apprentissage de l’enfant. C’est vrai pour tout le monde, mais l’élève qui dispose d’aide a un avantage déterminant. Conséquence : je soupçonne qu'une part massive de la population doit renoncer au succès scolaire dès le début de sa scolarité. Ensuite les jeux sont faits. C’est très préoccupant pour l’avenir du pays :

  • un pays divisé en classes (au sens marxiste du terme) n’est pas efficace. Les pauvres sont inadaptés aux exigences de l’économie moderne ;
  • « l’élite » est faible parce qu’issue d’un système de sélection déficient.

La cause du mal ? Celle qui fait échouer le changement dans l’entreprise. Décision de haut en bas, qui ne prend pas en compte le point de vue de celui qui est concerné au premier chef. Ici c’est l’enfant. Il ne peut pas dire grand-chose. Mais, lorsqu’il sera homme, il ne sera guère reconnaissant à des parents qui ont sacrifié son avenir à leurs week-ends.

Références :

  • Antoine Prost, que j'ai entendu à la radio ce matin : PROST, Antoine, Éducation, société et politiques: Une histoire de l'enseignement de 1945 à nos jours, Seuil, 1997.
  • Un témoignage : La France de Dickens?

Voyage à Tokyo

Japonais éternellement souriants mais qui en ont gros sur la patate. Et le saké n’est que de peu de secours. Ils ont travaillé dur, perdu des enfants à la guerre. Toujours, ils ont fait bonne figure. Mais là, vraiment, ça devient difficile. Ils croyaient que leur âge avancé leur vaudrait un peu de respect et d’attention, ils découvrent qu’ils gênent leurs enfants, qui ne pensent qu’à eux-mêmes. Des petits, des médiocres. Et les petits enfants ? Infects. Chronique de la dislocation de la société japonaise ? Contamination par l’individualisme occidental ? Ozu avait-il vu juste ?

Quand le Japon s'est éveillé...

Je connais mal l’histoire japonaise. Ce que j'en ai retenu :

En 1854 le commodore Perry et ses canonnières ouvrent à l'influence pacificatrice du commerce les portes d’un Japon replié sur lui-même. Il s’ensuit une modernisation du pays. Spectaculaire. Point d'étape : 1905, guerre avec la Russie. Elle est ridiculisée. La modernisation continue, ainsi que l’expansion coloniale. Guerre de 40. Défaite, reconstruction et développement explosif.

Aujourd’hui, le pays est riche, il fait peu de bruit, il est l’ami des puissants sans faire de tort aux autres, le meilleur élève de la classe. Je crois que le Japon s’est constitué en forteresse.

Ce qui m'intéresse dans cette histoire est comment le Japon a évité la dislocation qui aurait dû résulter de l’application de règles extérieures (les lois du marché occidentales) à son équilibre intérieur (« Tragedy of the commons » de Governing the commons). Il a fait un double mouvement.

  • Attaque, refus de la domination étrangère.
  • Absorption de son savoir en le transformant à la japonaise. Exemple : techniques de production américaines, dont le pays a fait un « reengineering », la raison de son succès industriel (Lean manufacturing).

En 2002, quand j'en suis arrivé aux dernière pages de mon premier livre, une synthèse de mon expérience de terrain, j'ai abouti à une conclusion totalement inattendue. J'avais réinventé les techniques japonaises. (Plutôt, adapté à notre culture.)

Le Changement en France : apprendre le Judo ?

Citation de mon dernier livre (transformer les organisations) :

Le comportement de l’homme peut être de deux types : « rationnel » (typique du Puritanisme), il tend à transformer le monde ; « ritualiste » (typique du Confucianisme), il accepte le monde tel qu’il est et cherche à s’y conformer au mieux. Tout deux sont présents simultanément, mais sont plus ou moins dominants. D’ailleurs, il semble y avoir un parallèle entre eux et l’organisation de notre cerveau : l’aspect ritualiste correspond au fonctionnement du cerveau « animal » ; l’aspect rationnel à celui du cerveau « supérieur ». Ainsi le Ritualisme est une sorte de reflexe du groupe, un mécanisme très efficace dont on ne comprend les résultats qu’avec difficulté. Par exemple : dans certaines traditions, les participants aux sacrifices d’animaux mangent les bêtes sacrifiées : une fonction latente du rite peut-être de réguler la consommation d’animaux ; de même les invitations entre amis, les échanges de cadeaux… renforcent la solidarité du groupe concerné. À l’opposé, la rationalité permet une décision rapide dès que le groupe « comprend » la situation à laquelle il est confronté. Ces deux comportements sont complémentaires : quand l’avenir est flou, l’inconscient collectif est aux commandes, mais dès que le monde devient compréhensible, être rationnel donne un avantage déterminant.
J'en tire deux idées :

  1. La force de l’Occident a été d’avoir poussé très loin le rationalisme, la ligne droite. Mais il se heurte maintenant à la complexité du monde. « Passer en force » n’est plus possible. En quelque sorte, il doit apprendre le judo.
  2. La science qu’il a développée ne lui montre pas la seule bonne route, comme il le croyait, mais elle l’aide à prendre des décisions judicieuses lorsqu’il se trouve à une bifurcation. Ce que j’appelle « méthodologie ambulatoire » correspond à cela : transformer la science en une aide à la décision de l’homme. C’est ainsi que les Japonais ont transformé le management scientifique de Taylor, et les sciences du management.

En complément :

  • Ozu avait raison. Alors que la famille japonaise formait une cellule unie, les générations sont maintenant séparées. Les personnes âgées ont découvert les maisons de retraite.
  • Ma vision du Japon comme une forteresse m’a était inspirée par un article d’Eamonn Fingleton (Why the Sun is still rising, 2005, que l’on trouve à l’adresse : http://www.unsustainable.org/), un journaliste américain basé au Japon. Il a remarqué que le Japon contrôlait des « goulots d’étranglement » industriels, des technologies indispensables, des monopoles. Le fait que l’on ne s’en rende pas compte me fait croire qu’il a plus un comportement défensif qu’offensif.
  • Les deux types de comportements viennent de WEBER, Max, Sociologie des religions, Gallimard, 2006.
  • L’action des principes de l’économie de marché sur les sociétés : POLANYI, Karl, The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time, Beacon Press 2001. (Me semble dire la même chose que Governing the commons sous un autre angle de vue.)
  • Sur le Lean Manufacturing : GM et Lean manufacturing. Un aperçu des techniques japonaises : BERANGER, Pierre, Les nouvelles règles de la production, Dunod, 1987.
  • Un judoka d'entreprise français : Ronald Berger-Lefébure, Animateur du changement.

lundi 1 septembre 2008

IKB

Nicolas Véron dans IKB, un désastre à l'allemande (La Tribune.fr - 01/09/08) vient en appui de mes remarques sur le rôle du fonds d’investissement comme secours de l’entreprise mal gérée (Au secours, mon patron est un fonds d’investissement ). 

IKB est une filiale spécialisée dans le crédit aux PME de KfW, « un lointain cousin germanique de notre Caisse des dépôts ». Pour améliorer la rentabilité de ses affaires, elle s’est engagée dans l’aventure des subprimes. Cela s’est mal terminé. Le gouvernement allemand a voulu lui éviter de sombrer. Ce qui coûte 9md€ au contribuable allemand. La société a été revendue au fonds Lone Star, pour 137m€. Conclusion :

Enfin, l'affaire IKB apporte une leçon d'une autre nature par son dénouement même. Les fonds de private equity joueront sans doute un rôle de premier plan dans la recomposition du secteur bancaire. (...) Dans la phase en cours de la crise financière, il ne s'agit plus seulement d'apporter passivement des liquidités aux établissements en difficulté, mais aussi de les restructurer pour optimiser leur valeur et leur exposition aux risques grâce à une compréhension en profondeur des dynamiques de marché. A ce jeu, les fonds de « private equity » sont sans doute mieux armés que la plupart des fonds souverains qui ont tenu le devant de la scène ces derniers mois.

Université de La Rochelle

J’écoute à la radio les résultats de l’Université de la Rochelle du Parti socialiste. Jeux d’alliances compliqués. Je n’entends pas parler des idéaux du Parti ou des inquiétudes de la nation. Les noms que l’on cite (Bertrand Delanoë étant l’exception qui confirme la règle) sont ceux d’anciens élèves de l’École Nationale d’Administration. Cette école ne devrait-elle pas produire des serviteurs de l’intérêt collectif ? À l’image des polytechniciens de l’Armée des ombres de Melville : des humbles résistants se sacrifiant pour la patrie ? Comment expliquer cette lutte de chiffonniers pour le pouvoir ?

Les manœuvres rochelaises illustrent, peut être, le mécanisme de construction d’un groupe. Bizarrement, lorsque des individus veulent créer un groupe, ils commencent par se battre. Et ce, sans se préoccuper de l'intérêt collectif, même s’il est menacé (exemples : la France de 40, le Liban, ou, plus généralement, la Planète). Résultat : le Dilemme du prisonnier. Chacun choisit en fonction de ses intérêts myopes. Mauvais pour le groupe, donc pour l’individu ! La lutte peut s’achever par une « paix des braves ». Le groupe est solide et puissant.
  • Chacun a appris à apprécier l’autre.
  • Chacun a obtenu dans l’accord une place où il peut exprimer son talent. Dorénavant, il joue le groupe, parce qu’il sait que c’est bon pour son intérêt particulier.
  • Le groupe exploite au mieux les compétences de ses membres.
La lutte peut aussi s’achever par un compromis bancal : on se répartit des baronnies. Le groupe est fragile : les ballons passent au milieu des joueurs sans qu’ils réagissent.

Compléments :

  • Les « start up », et plus généralement les entreprises relativement récentes, présentent souvent cette dernière configuration. Leurs dirigeants se sont répartis les responsabilités, mais ne s’entendent pas. Dès que les affaires de la société se gâtent, les tensions se révèlent. Le navire peut se disloquer.
  • Une autre note sur la constitution du groupe : Lutte de classes.

Géorgie URSS : pas simple cette histoire

La crise géorgienne fait s’affronter des intérêts irréconciliables. Situation désespérée ? Observations issues des références de ce site :
  • L’Angleterre et l’Allemagne ont eu, depuis toujours?, une politique anti-slave (Jihad américain). Ce sont elles qui réagissent aujourd’hui le plus violemment à la politique russe.
  • Thèse de Jean-Paul Guichard (Changement en Russie). USA et Amérique ont l’obsession d’un rapprochement Russie – Europe continentale. Emploi de la stratégie qui a fait le succès de l’Angleterre (cf. l’état actuel de ses anciennes colonies - Tigre tamoul) : « divide and conquer ». Encouragement de la désunion européenne : croissance accélérée, entrée d’un maximum d’éléments culturellement disparates (républiques du Caucase, Turquie…). Le Président géorgien a été formé aux USA...
  • La Russie est, depuis toujours, un empire fragile et inquiet, qui cherche à s’entourer de zones tampons. Il semblerait que sa politique durant la guerre froide (vue par les USA comme une tentative de conquête de la planète) ait été guidée par cette obsession (Grand expectations). Sous cet angle, la déclaration d’indépendance du Kosovo aurait donc été perçue comme un dangereux précédent.
  • Pour arranger l’affaire, les USA sont en élection présidentielle et l’Europe est endémiquement divisée. Le pouvoir russe jugerait-il le moment propice pour rétablir un équilibre qui lui soit favorable ?
Je connais mal le dossier et je ne prétends pas que cette analyse soit juste. Cependant je pense qu’elle montre une situation compliquée. Inextricable ? L’unité et la sécurité de plusieurs acteurs sont en jeu : Russie, Angleterre – USA, Europe, et les contrées qui sont des pions plus ou moins consentants de ces manœuvres. En termes de techniques de changement, l’exemple est magnifique.
  • Ce ne sont pas les intérêts qui sont réellement en jeu, mais la perception que l’on en a. Cette perception est généralement fausse, et elle conduit, tout aussi généralement, à une « prédiction auto réalisatrice » qui mène souvent au drame (possible cas du Vietnam). Ainsi, ce qui peut être en réalité un problème mineur est perçu comme une question de vie ou de mort. Le seul moyen d’éviter ce dangereux phénomène est d’amener les acteurs à se connaître.
  • Nous tendons à croire qu’il y a « une bonne solution » à tout problème. L’esprit supérieur doit la concevoir. Il suffit alors de l’appliquer. Faux. Tels que les intérêts en lice sont irréconciliables. Deuxième raison d’échec du changement : le passage en force.
  • Le changement c’est justement faire aboutir l’irréconciliable. C’est pour cela que l’on parle de Stretch goal : ça semble impossible. Technique ? L’« ordinateur social » : vous mettez ensemble les décideurs concernés, un animateur, une méthode, un objectif. L’idéal est une durée courte, et une forte impression de proximité entre acteurs (la « cocotte minute »). Succès : accord partagé par tous. Vous en tirez une nouvelle « organisation » des rapports entre ces acteurs. Plus fort : ça soude l’équipe. Ses membres comprennent leur logique respective (Que cherche, au fond, tel ou tel acteur ? Que signifie telle ou telle expression, tel froncement de sourcils, du Président russe…).
  • Encore mieux : le changement est l’acquisition par un groupe d’une nouvelle « compétence ». De même que l’élève apprend les mathématiques à coups d’exercices. Ici cette compétence serait un mode de négociation internationale. L’Europe y apprendrait aussi à adopter un fonctionnement un peu plus organisé qu’aujourd’hui. Cette expérience ferait tâche d’huile et inspirerait l’ensemble de ses mécanismes.

Compléments :

  • Mon troisième livre (Mon troisième livre est sorti) explique comment faire un usage systématique de ces techniques, qui sont aussi vieilles que le monde.