mardi 19 août 2008

Braquage à l'anglaise

Histoire vraie. Le gouvernement anglais ne peut pas faire condamner un activiste, coupable de sévices, parce qu’il possède des photos compromettantes d’un membre de la famille royale. Les services secrets décident de manipuler une équipe de marginaux, de les promouvoir au rang du grand banditisme, bref de les amener à cambrioler la banque qui contient les fameux documents.

Et il se passe ce qui arrive à tout plan imparable conçu par un esprit supérieur : l’imprévu. Les services secrets n’arrivent pas à intercepter les cambrioleurs, moins stupides qu’on le croyait ?, à la sortie du casse. Or, ceux-ci trouvent dans la banque beaucoup plus que les photos recherchées (et 4m£ de l’époque) : le roi du porno local y avait entreposé la comptabilité des pots de vin qu’il versait à la police, et un de ses établissements y plaçait les films des ébats de ses clients : une partie de l’élite politique du pays.

Angleterre éternelle ?

Drôle d’image de l’éducation que l’Angleterre donne à ses élites. L’amour du coup tordu, le culte du secret, une croyance aveugle en sa supériorité intellectuelle, un mépris total des règles de la démocratie. Et, certainement, un mépris encore plus grand pour un peuple d’Untermenschen. À côté de cela, des passe-temps qui révèlent probablement qu’une culture qui est par trop contre nature ne peut être imposée à l’homme sans sérieux dommages. Même l’hypocrisie n’est pas ce qu’elle est ailleurs : une tentative désespérée de se conformer à des règles inaccessibles. Si ces hommes politiques cachent leurs penchants, ce n’est pas par honte (ils s’amusent au milieu du public de leurs pairs), mais parce qu’ils savent qu’ils ne sont pas goûtés par la morale publique, qu’ils font profession de défendre.

Le modèle de Robert Merton

Quant au comportement des policiers, corrompus, il me semble décrit par la modélisation du sociologue Robert K. Merton. Ce que dit un de mes livres :

L’homme, lorsqu’il doit « s’Adapter », c'est-à-dire faire un choix d’existence ou prendre une décision, doit tenir compte des règles de la culture à laquelle il appartient. Deux contraintes lui sont imposées : des objectifs que la Société juge désirables (occuper un poste élevé) ; des moyens acceptables de les atteindre (faire des études supérieures). Il peut donc choisir cinq types de solutions :

Conformité : il parvient aux objectifs approuvés par la Société en employant des moyens « légaux » (c’est un haut-fonctionnaire qui a fait des études brillantes).

Innovation. « La fin justifie les moyens », il réussit par des moyens déloyaux. C’est le comportement du malfaiteur, du manipulateur, du sportif qui se dope, de l’homme politique qui utilise son pouvoir pour forcer des entreprises à financer ses campagnes, du dirigeant qui falsifie ses comptes…
L’Innovation suit le mécanisme de l’hypocrisie, « hommage que le vice rend à la vertu » selon La Rochefoucauld : c’est une tricherie qui semble si bien coller aux règles de l’entreprise qu’on en félicite les auteurs.

Ritualisation. Les objectifs n’étant pas jugés atteignables, il se donne l’illusion de maîtriser son environnement en sacralisant sa tâche quotidienne, les « moyens ». C’est souvent le cas de l’expert, du bureaucrate, du fondamentaliste.

Repli. Moyens et objectifs sont jugés inaccessibles. Il y a repli sur soi. C’est le cas du Sans Domicile Fixe, qui vit au jour le jour, sans espoir, de l’exclu. C’est aussi ce que les psychologues appellent « résignation apprise » : l’expérience a montré à la victime de ce mal que tout effort était vain.

Rébellion. Refus de la culture dominante.

Innovation

Dans le cas des policiers (et des politiciens), on a un exemple d’innovation : les moyens étant jugés hors d’atteinte, on triche.L'innovation est un problème majeur pour toute entreprise, particulièrement en période de changement : comment éviter cette « innovation » ? Ce mal a tué Enron et Worldcom, et failli être fatal à IBM. L’innovation vient d’objectifs trop ambitieux, et de moyens trop difficiles à employer : le monde anglo-saxon a, pour l’homme, une grande exigence de réussite matérielle, tout en le contraignant fermement (morale protestante). Pas étonnant qu’il innove. D’autant moins étonnant que le culte de l’individu qu’on y pratique laisse l’homme seul face à ce difficile exercice. Et que, d’ordinaire, c’est l’aide de la société qui nous permet de le mener à bien.

Conformité

Bien sûr, tout le monde n’échoue pas. Ceux qui réussissent (conformité selon Merton) s'appellent des héros. Ici, il y en a plusieurs : un inspecteur de police, et les cambrioleurs.

Compléments :

  • MERTON, Robert K., On Social Structure and Science, The university of Chicago press, 1996. Quant à l'innovation d'Enron : EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.

lundi 18 août 2008

De la liberté

MILL, John Stuart, On Liberty and Other Essays, Oxford University Press, 2006. (La suite parle du premier essai.)

John Stuart Mill. Quelqu’un qu’il serait bien d’avoir lu, parce que souvent cité. Mais j’en avais un préjugé défavorable, fondé sur je ne sais trop quoi : ennuyeux personnage gavé des préjugés de son époque. J’ai acheté On liberty, par hasard (à cause d'une promotion d’Amazon, ce qui en dit long sur ma rationalité). Je ne m’attendais pas à y trouver ce que j’y ai trouvé. Voici ce que j’en retiens :
  • Le sujet de l’essai ? La question des Lumières : le libéralisme. C'est-à-dire comment faire que l’homme soit « libre ». Comment le garantir de l’oppression des autres hommes. Plus exactement, concernant Mill, « La nature et les limites du pouvoir qui peut être légitimement exercé par la société sur l’individu ».
  • La richesse des nations, c’est savoir faire éclore des hommes au caractère énergique. D’ailleurs l’homme n’a rien de plus important que cela : acquérir un « caractère », devenir maître de sa destinée et de ses idées. C’est de l’affrontement des idées de ces hommes libres que sort la vérité (ou ce qui s’en rapproche le plus). Le débat doit être permanent. Le meilleur des principes, s’il n’est pas contesté violemment, ne peut être compris, assimilé. Il ne vaut pas mieux qu’un préjugé. C’est pourquoi l’erreur est énormément bénéfique et qu’aucune opinion ne doit être censurée. C’est aussi pour cela que la tolérance est redoutable : plus de débat, plus de vérité.
  • Chacun doit s’occuper de ce qu’il sait le mieux faire. L’individu de ce qui le concerne, la communauté de ses affaires de communauté (qu'elle règle entre membres de la communauté)… Ce n’est d’ailleurs pas tant une question d’efficacité que d’apprentissage : ainsi chacun apprend à jouer le rôle le plus large possible. Bénéfice : l'Etat peut défaillir sans que le fonctionnement de la société en soit sérieusement affecté : ces unités autonomes prendront le relai.
  • Mieux : de la multitude des expériences des individus vaquant à leurs propres affaires naîtront des multitudes d'idées nouvelles.
  • Quand l’Etat se croit porteur du bien commun, il nous rend irresponsables. Il étouffe notre créativité. Pire, sa bureaucratie ne suit bientôt plus que ses propres intérêts.
  • Au contraire, l’État doit se contenter de maintenir chacun dans ses obligations (notamment ne pas nuire à autrui), en quelque sorte entretenir le mécanisme collectif sans tenter d’imposer un comportement à ses membres. Il ne doit pas être tuteur mais aide : il doit favoriser l’épanouissement de l’individu, le choc des idées, l’expérimentation, la diffusion des connaissances résultantes.
Quelques idées apparentées :

dimanche 17 août 2008

Réussir son blog

« Those who can do, those who can’t teach » disent les anglo-saxons. La phrase s’applique au consultant. Et à moi, que le fondateur d’un cabinet de conseil qualifiait de « consultant né ».
Je vais donc vous expliquer comment réussir un blog :

  1. But du blog : construire une communauté. La communauté va « s’auto entretenir », plus exactement s’auto-développer. D’où intérêt du blog : son public s'étend sans efforts. D’où question à celui qui veut lancer un blog : qu’est-ce qui définit sa communauté ? Qu’a-t-elle en « commun » ? Quel thème fédérateur ?
  2. Indicateur de succès, preuve du blog qui réussit : le commentaire et surtout le commentaire qui répond au commentaire. D’où une façon de définir l’objectif du blog, qui en dit long sur son contenu : susciter des commentaires.
  3. Comment lancer un blog. Une communauté se démarre par des leaders d’opinion, qui vont convaincre leurs relations de suivre leur exemple, d’où « épidémie sociale », croissance exponentielle de la fréquentation. Pour les attirer il y a le référencement : sites de référencement ; faire des commentaires intelligents sur des sites à gros trafic, ce qui attire la personne intéressée par le commentaire vers le site de l’auteur, etc. Mais il y a parfois plus malin. Le phénomène d’auto-développement permet une grosse économie de moyens. Il suffit de trouver une petite communauté susceptible de grossir. Dans le cas d’une entreprise, parler du blog à ses clients / prospects / amis… Il y a de bonnes chances qu'il y ait là quelques leaders d’opinion. (Ceci sous entend que le thème du blog stimule leur créativité.)
  4. Contrainte : un flux de « posts » (notes) régulier. Il faut qu’il soit alimenté mécaniquement et sans effort (procédure) : 0) un responsable qui s’assure que le processus fonctionne ; 1) règles qui définissent le format du post ; 2) sources de messages (dirigeants, employés, clients, contributeurs externes…) et rubriques ; 3) rites qui garantissent le volume nécessaire (X écrit un post par semaine) ; 4) comité de lecture et, surtout, correction orthographique.
  5. Contrainte : doit rapporter à la société. Sous-contrainte : doit être cohérent avec son image de marque. (Gestion de marque : référence.) D’où question : que doit apporter ce blog à l’entreprise ? On peut y répondre en définissant la cible du blog, son état actuel vis-à-vis de la société, où on veut l’amener (connaître, aimer, préférer, acheter), comment le blog peut y contribuer (message).
  6. Respecter les usages. Le ton est essentiel. Lire des blogs pour s’imprégner de l’esprit blog.
    Les blogs « interpellent », parlent à la première personne, affirment les compétences uniques de l’auteur (référence), ils sont généralement amusants et se renouvellent régulièrement (au moins tous les jours).
Références :
  • Ma recherche bibliographique n’a pas donné grand-chose. Ouvrages identifiés, mais pas lus : la version anglaise de la collection « pour les nuls » : Buzz Marketing With Blogs For Dummies par Susannah Gardner, Blogging For Dummies par Susannah Gardner, Shane Birley, et Thomas Wanhoff ; Naked Conversations: How Blogs Are Changing the Way Businesses Talk With Customers par Robert Scoble et Shel Israel ; Ultimate Blogs: Masterworks from the Wild Web par Sarah Boxer.
  • Du Corporate Blogging : Blog buster
  • Comment se déclenchent les « épidémies sociales » : GLADWELL, Malcolm, The Tipping Point: How Little Things Can Make a Big Difference, Back Bay Books, 2002.

vendredi 15 août 2008

JO : le Chinois ne fait pas de vagues

Je lis sur le blog de Patricia Rique (BEIJING 2008) :

Les plongeuses chinoises ont un poids inférieur de 20 Kg à celui de leurs concurrentes afin de permettre lors du plongeon de déplacer moins d'eau et par conséquent de faire moins d'éclaboussures.Elles sont donc affamées au nom du sport. (...) Selon la devise de Monsieur de Courbertin, "l'important est de participer". Cela ne semble pas être le cas des autorités chinoises.Dès lors je me demande où est l'esprit olympique et pour quelle raison le comité olympique ne s'exprime pas sur de telles pratiques incompatibles avec les valeurs olympiques qui à l'origine étaient étrangères à la puissance de l'argent.
Hypothèse : pour la Chine, les Jeux Olympiques sont une occasion de souder une nation qui en a bien besoin (cf. problèmes tibétains) et de montrer au monde son succès : elle s’est « éveillée », elle maîtrise mieux les règles du jeu de l’Occident que l’Occident lui-même.
  • Ce qu’elle nous renvoie serait donc une image de notre comportement tel que perçu par elle : la seule chose qui compte, c’est de gagner, la fin justifie les moyens ; suivons apparemment les règles du jeu, mais trahissons en l’esprit : de toute manière il n’intéresse personne.
  • Il y a quelques temps, les étudiants chinois ont manifesté à Paris en appui de la politique tibétaine de leur pays. Interprétation : le gouvernement chinois a compris que ce type de manifestation était une des règles du jeu occidentales. Les mouvements des droits de l’homme servent des intérêts nationaux à courte vue. Grossière hypocrisie.
  • Le psychologue Kurt Lewin avait une théorie sur le sujet. Pour lui une personne qui est à la frontière d’un groupe ne voit de ses règles que ce qui est extrême, pas leur subtilité. C’est ainsi que l’adolescent qui entre dans le monde des adultes est souvent un révolutionnaire. C’est aussi pourquoi les étrangers qui arrivent en France ont un comportement caricatural.
  • La Chine a, peut-être, de nous une image tout aussi caricaturale. Je ne serais pas surpris qu’elle voie le comportement occidental comme agressif, préoccupé d’intérêts matériels myopes (la théorie d’Adam Smith). Par exemple, elle semble avoir vécu le traitement de la crise asiatique de 1997 par le FMI comme une sorte de guerre atomique qui a ramené les économies locales à l’âge des cavernes. D’ailleurs le comportement des colons occidentaux qui occupaient son territoire il y a encore peu n’a-t-il pas été une leçon marquante quant aux vertus civilisatrices du « marché » ? La Guerre de l’opium n’en a-t-elle pas été un grand moment ? (Au milieu de beaucoup d’autres guerres, occasions de rançonner le pays).
Ce que la Chine n’a pas compris, c’est que si nous sommes hypocrites, c’est faute de savoir comment appliquer nos beaux principes. Il ne faut pas s’en tenir à quelques désastres non intentionnels infligés au monde non occidental (voir, par exemple : Consensus de Washington). C’était involontaire. Nous sommes des idéalistes désireux de bien faire. Mais courage, un jour nous y arriverons !

Bibliographie :
  • L’histoire chinoise : GERNET, Jacques, Le monde chinois, Armand Colin, 4ème édition, 1999.
  • Le traitement de la crise de 1997 vue des Chinois : QUIAO Liang, WANG Xiangsui, La Guerre hors limites, Rivages poche Petite Bibliothèque, 2006 et vue des USA : KRUGMAN, Paul, The Return of Depression Economics, Princeton 1999.
  • LEWIN, Kurt, Resolving Social Conflicts And Field Theory in Social Science, American Psychological Association, 1997.
  • Sur les bénéfices de l’hypocrisie : Malheureux présidents.

Tigre tamoul

Je suis assis dans le jardin du Luxembourg. Je lève le nez de la note que j’écris. Je regarde vaguement un promeneur, sans vraiment en être conscient. J’ai un souvenir approximatif de ce qui suit.
  • Il m’adresse la parole. Me demande ma nationalité. Il vient du Sri Lanka, de Jaffna (au nord de l’ile), il a 38 ans, il est électricien. Je change sa vie ( !?). On se sert la main. Il est assis à côté de moi. Nos Anglais n’ayant que peu d’intersection, je crois avoir compris la chose suivante :
  • Il est très meurtri de l’accueil qu’il a reçu en France. Il a passé 3 jours en détention, et a deux jours pour rejoindre Calais et la communauté tamoule anglaise. Il n’a pas assez d’argent pour obtenir un visa et cherche de l’aide. Mais est traité comme un pestiféré par les gens qu'il rencontre.
  • Le Sri Lanka est ravagé par la guerre civile, y rester en vie tient de la roulette russe. Aucun espoir de paix à court ou moyen terme : petite contrée oubliée de tous. Il a décidé de refaire sa vie en Europe.
Commentaires :
  • Notre police applique avec efficacité les procédures d’expulsion des immigrants illégaux.
  • Le Français ne paraît pas hospitalier. Ce n’est pas la première fois que je rencontre un étranger en situation difficile (il y a un an, c’était un Néozélandais), qui se montre surpris du peu de sympathie qu’il suscite. Trouve-t-on plus d'aide à l’étranger ? Nous possédons de nombreuses associations de défense des opprimés. Donc, statistiquement, la population doit être composée d’une proportion notable de personnes au grand cœur. Pourquoi n’y en a-t-il pas plus dans la rue ? Dans le Quartier latin ?

La conduite du changement là dedans ?

  1. Pourquoi me demande-t-on de l’aide ? le mendiant qui a eu une mauvaise journée m’aborde parfois en me disant « vous qui avez l’air gentil ». Je dois paraître idiot. C’est ce qui inspire confiance. Le « donneur d’aide » est un rôle pivot du changement. En être un n’a rien de flatteur.
  2. Avant d’échanger quoi que ce soit, il faut qu’une relation de confiance s’établisse entre deux personnes. Cela se fait par étapes : chacun soumet l’autre à des tests, et s’ils sont passés, les barrières qui le protègent s’abaissent. Finalement, il se confie. Je soupçonne que les défenses du Français sont difficiles à traverser et que les miennes (du moins leurs premiers niveaux) sont inexistantes.
  3. Ma logique d’aide pourrait suivre l’algorithme suivant. a) La personne doit me paraître familière. Dans ce cas, j’ai cru reconnaître un petit entrepreneur indien à la tête solidement vissée sur les épaules, qui a décidé de prendre son sort en main, et dont l’honneur ne s’accommode pas du statut que la France octroie à l’étranger en difficulté. 2) Mon aide doit être décisive. Pas étonnant que mes livres parlent « d’effet de levier ». A l’opposé, la question du SDF ne peut être résolue que par une transformation de la société : dans ce domaine, une aide ponctuelle ne résout rien, la théorie est plus utile. Il faut comprendre comment réussir cette transformation.

Références :

  • Sur les mécanismes d’aide et de changement, sur la construction d’une relation de confiance : SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.
  • Sur le Sri Lanka, il y a beaucoup de choses sur Wikipedia. Ceylan semble en proie aux maux des anciennes colonies anglaises. Le pays doit entrer en quelques années dans un modèle de nation occidentale qu’il nous a fallu des siècles pour mettre au point. Surtout, il doit le faire à partir de communautés qui ont peu d’atomes crochus (les Tamouls et les Cingalais). L’ancien colonisateur aurait compliqué la situation par son habile, et usuelle, stratégie d’encouragement des rivalités ethniques, « Diviser pour régner » (notamment en donnant à la petite minorité tamoule l’administration du pays, et en amenant du sud est de l’Inde une autre communauté tamoule).

jeudi 14 août 2008

Fusion d'entreprises

Une société absorbe un concurrent plus gros. Ce type d'opération échoue toujours ou presque. Dans ce cas c'est un succès. Alors que la société acquise perdait de l'argent depuis longtemps,  l'affaire est rentable. Un signe : d'ordinaire la plongée dans l'abîme est immédiate. Hypothèses :
  1. Fréquemment la motivation derrière l'acquisition est l'ego de l'acquéreur qui cherche à se constituer un empire à sa taille. L'ego ne semble pas présent ici. La société a refusé d'autres dossiers d'acquisition tentants. a posteriori elle semble avoir eu raison.
  2. En termes de conduite du changement : elle a confié la réalisation de son plan de fusion à 8 groupes de dirigeants ; c'était risqué : peu de personnes savent construire un plan d'action, et le travail de groupe, surtout dans une telle situation, génère naturellement le conflit. Le seul fait qu'il se soit fini à temps me dit que c'est un succès. 
Enseignements :
  • Ce qui fait le succès d'un changement est son contrôle. La technique la plus simple pour ce faire est d'observer l'organisation et d'analyser de temps à autres ses observations afin de voir s'il ne faut pas donner un coup de pouce au changement pour en corriger la trajectoire.
  • Pas d'observation pertinente si l'on ne sait pas regarder ses collègues avec intérêt (cf. Serge Delwasse et résistance au changement et Christian Kozar et le Reengineering de l’économie ...). Ce n'est pas donné à tout le monde : par exemple, une formation financière est un handicap.
  • Ce changement a été efficace, mais pas efficient. Il semble avoir été longtemps stressant. Si la société prend le soin d'enregistrer son expérience, et de construire une compétence de changement, ses changements seront de plus en plus rapides. Ce seront des sources de stimulation, non de stress.

mercredi 13 août 2008

Centième

Centième note. Pourquoi me suis-je mis à écrire ce blog ? Les justifications que je pourrais donner ne seraient, au mieux, que des rationalisations. Pour savoir ce qui guide un homme, il faut observer ce qu'il fait. On y voit un fil conducteur, une logique.

  • Lorsque l'on regarde les commentaires que fait Hervé Kabla sur les blogs qu'examine son livre, on y distingue ses critères de jugement (Blog buster). Lisez mon blog, vous y trouverez des idées fixes. Celui qui veut conduire le changement doit apprendre à décoder la logique des individus et des organisations. Non pour les manipuler, je ne crois pas que ce soit possible : la manipulation se détecte, et elle est susceptible de modifier la logique suivie. Mais afin d'aider la personne ou l'organisation à atteindre le but que, généralement, elles ne distinguent pas. (Une des idées du process consulting d'Edgar Schein.)
  • Ce blog m'aide à penser. La pensée fonctionne comme le changement. Au départ, il y a quelque chose d'indéfini, qui pousse ou devrait pousser à l'action (c'est probablement ce qu'Edgar Schein appelle anxiété de survie). Pour savoir ce qu'il y a derrière, il faut trouver un chemin, qui le révêlera, une suite d'épreuves qui, par les réactions qu'elles susciteront, étape par étape, résultat par résultat, améneront à une idée nouvelle. Mes livres appellent ce chemin une méthodologie ambulatoire. C'est une sorte de jeu aux règles très simples.
  • La méthodologie ambulatoire de ce blog semble être la suivante :
  1. Des sources de stimulation : principalement les journaux économiques, les personnes que je rencontre.
  2. Obligation de réagir en recherchant dans cette actualité ce qui illustre ce que j'étudie.
  3. Rythme imposé : environ une note par jour.
  • Il a fallu que je case cette activité dans un emploi du temps imprévisible. Pour le moment, j'utilise ses arrêts de jeu pour écrire plusieurs notes d'un coup. J'ai aussi dû gagner en productivité quant à ma vitesse d'écriture : je rédige d'abord sur papier, puis je tape le résultat, avec un minimum de fioritures. Pas encore au point. Impossible d'oublier que l'art est difficile quand on s'applique les techniques que l'on inflige aux autres !
Compléments :
  • Les méthodologies ambulatoires que j'utilise dans mon métier sont tirées des sciences du management (je ramène les modes de management à leur idée fondatrice voir Conduite et mise en oeuvre du changement).
  • SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.
  • Sur les anxiétés : Serge Delwasse et résistance au changement
  • Sur la théorie de la décision : MARCH, James G., A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.

mardi 12 août 2008

Norbert Elias II

Idées que provoque la lecture de Norbert Elias (note précédente) :
  • Dans mon premier livre, je dis que le changement c'est faire un choix entre deux routes : une solution de facilité (boire pour oublier ses chagrins), la voie du changement durable (affronter les dits chagrins). Je crois même que c'est ici que se trouve "l'effet de levier". Ces embranchements sont, comme le dit Norbert Elias, le fait de la société. L'homme ne les construit pas, mais il les utilise. (Voir aussi Blog vengeur.)
  • Norbert Elias dit aussi, en quelque sorte, que la société nous donne de grandes espérances, qu'elle n'est pas toujours capable de satisfaire. "Discordances internes". Dans l'espace de l'entreprise, je constate que conduire le changement est exactement éliminer ces discordances. L'entreprise suscite le stress de ses employés parce qu'elle ne leur donne ni une place qui corresponde à leurs compétences, ni les moyens de faire correctement leur travail. Le changement consiste à modifier, légèrement, les règles d'organisation internes pour faire disparaître ces symptômes. Autrement dit, je crois que les discordances internes ne sont pas une fatalité. Des "cellules d'animation du changement" pourraient les éliminer (Gouvernement à effet de levier).
  • La concurrence n'aboutit pas mécaniquement au monopole. Regardons les entreprises. Pour éviter la concurrence, elles se "diversifient" (c'est le mécanisme qui produit la division des tâches), jusqu'à ce qu'il ne reste, face à face, qu'un oligopole. Pourquoi? Parce qu'un petit nombre de sociétés sait bâtir des lois implicites de non agression. C'est un monopole qui ne dit pas son nom. Comment fait-il ? Coup d'oeil à l'industrie automobile : les journaux spécialisés publient les prix et les caractéristiques de tous les véhicules. Facile d'en retirer des règles de bonne compagnie.
  • Ce qui nous pousse à une intégration mondiale est l'économie de marché, désormais le moteur du monde, qui, dans sa forme actuelle, épuise rapidement les ressources qui lui sont nécessaires. D'où une menace que personne ne peut ignorer. Elle peut susciter des conflits ou la recherche de solutions globales, amorce de la création d'une communauté mondiale.
  • Un tel ordre mondial ne signifie pas une uniformisation poussée des moeurs. La société américaine donne un exemple d'une unité peu uniforme (observation de Norbert Elias) : à partir du moment où elle accepte quelques règles fondamentales, une communauté chrétienne archaïque (par exemple), peut y vivre et y prospérer.

lundi 11 août 2008

Civilisation des moeurs et aux ouvrages de Norbert Elias

Norbert Elias (1897 - 1990). Ce que je retiens de trois de ses livres :
  1. Une étude surprenante de l'évolution des moeurs en Occident. Les bonnes manières telles qu'on les enseigne dans les livres deviennent le guide inconscient de nos comportements. Autrement dit, notre nature est modelée, à un point inimaginable, par notre culture. Tout ce qui nous semble aujourd'hui idéal et utopique peut être notre comportement de demain. 
  2. La formation de l'Etat en Europe occidentale. La concurrence entre barons conduit à l'installation d'un monopole central qui détient la force. Progressivement, il y a "division des tâches". A la concurrence succède une organisation par spécialité. L'Etat n'est plus alors la propriété d'un seul, mais celle de tous (fonction de régulation). 
  3. La naissance de l'individualisme. Dans les sociétés antérieures, l'homme se définissait comme membre d'un groupe. Peu de latitude de décision. Progressivement la société nous a demandé d'occuper un rôle bien précis (division des tâches). Pour mener à bien notre mission nous avons dû intérioriser les règles de la société, construire un "surmoi". Paradoxe. Alors que jamais la société n'a exercé une telle emprise sur l'homme, jamais il ne s'est senti aussi détaché d'elle. Il la voit même comme une menace à sa liberté.  
  4. Avenir de la planète ? La logique voudrait un état mondial. Des forces s'y opposent : chaque société se reconnaît dans un "nous", le niveau ultime d'intégration : famille, tribu, nation... C'est la nature de ce "nous" qui peut empêcher le passage d'un type de société à un autre. Par exemple, dans les pays "en voie de développement", la fidélité de l'individu va à sa communauté, non à l'Etat. D'où l'impression de corruption que donne une logique relationnelle traditionnelle (privilégier les membres de son groupe), incompatible avec le nouveau mode organisationnel, l'Etat occidental. Nous sommes aujourd'hui face à ce problème : l'individu se reconnaît dans sa nation non dans le monde.
    Compléments :
    • Les trois livres : La civilisation des moeurs, Pocket, 2003 ; La dynamique de l'occident, Pocket, 2003 ; La société des individus, Pocket 1998. Une note biographique : http://www.republique-des-lettres.fr/225-norbert-elias.php.
    • La comparaison faite par l'ethnologue Bronislaw Malinowski entre les moeurs sexuelles des "primitifs" des Iles Tobriand et les nôtres dit comme (1) que nous sommes malléables. (MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001.)
    • Il est tentant de faire un parallèle entre (2) et Marx et Schumpeter. La concurrence doit-elle amener au monopole ? monopole finalement contrôlé par la communauté ? Idées résultant d'un courant de pensée propre à l'Europe centrale ? (SCHUMPETER, Joseph, Capitalism Socialism and Democracy, HarperPerennial, 1962.)
    • Pour un possible exemple de "corruption culturelle" : Malheureuse Inde.

    dimanche 10 août 2008

    A boire !

    ROGERS, Peter, Facing the Freshwater Crisis, Scientific American, août 2008. Décidément, on parle beaucoup de changement ces temps-ci. Sujet de l'article : Effet de serre, croissance de la population et de son niveau de vie : en 2025, même la très chanceuse France consommera beaucoup plus d'eau qu'elle n'en produit ! Heureusement il y a des solutions :
    • Inde et Chine vont être frappées les premières et vont bien devoir en trouver.
    • Augmenter le prix de l'eau, réduire les fuites des systèmes d'irrigation (10% de la consommation pour irrigation = autres emplois de l'eau !), désaliniser... Rien de compliqué. 120$ par personne et par an.

    "La communauté internationale peut réduire les risques de crise de l'eau si elle applique son esprit collectif à ce défi. Nous n'avons pas à inventer de nouvelles technologies. Nous devons accélérer l'adoption de techniques existantes pour préserver et augmenter l'approvisionnement en eau. Résoudre le problème de l'eau ne sera pas facile, mais nous pouvons réussir si nous commençons dès maintenant et si nous nous y tenons. Sinon le monde va avoir soif."

    Commentaires :

    • La crise favorise le changement, parce qu'il ne peut y avoir changement sans Anxiété de survie. C'est pour cela qu'il commence souvent trop tard. Il lui faut, pour se mettre en jambes, quelques drames. Ils sont d'autant plus efficaces qu'ils touchent ceux qui ont les leviers du changement (la Chine et l'Inde dans cet exemple).
    • Changement = solidarité. Une communauté face à un changement doit modifier les règles qui gouvernent son comportement collectif. Pour cela, il doit y avoir une sorte de travail en commun. Une fois les règles revues, chacun peu à nouveau vaquer à ses affaires, comme si les autres n'existaient pas. Il suit les règles communes, et c'est tout ce qu'on lui demande.
    • La croissance en marche forcée caractéristique de l'histoire occidentale puis mondiale de ces derniers siècles consomme les ressources naturelles, elle les transforme. Puisque nous détruisons les bases de notre société, nous devons sans arrêt les réinventer. D'où changements fréquents et solidarité internationale nécessairement de plus en plus étroite, une sorte de fusion internationale. De plus en plus d'hommes suivent de mêmes règles. Amorce de culture mondiale. Manifestation la plus évidente : la langue anglaise n'a plus de frontières.
    Sur ces sujets :