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mercredi 29 juillet 2020

Annie's box ou Darwin intime

Darwin fut un jeune homme distrait, un mari attentionné, un père confondu d'admiration et d'amour pour ses nombreux enfants, aux jeux desquels il sacrifie, sans arrière-pensée, le mobilier de sa maison.

Loin d'être le puritain victorien que l'on aurait pu attendre, on le découvre étonnamment "humain". Il s'interroge très tôt sur la signification de sa théorie de la sélection naturelle quant à l'homme : les sentiments humains ne seraient-ils pas, en partie au moins, présents chez l'animal ? (il fera d ailleurs un procès à l'un de ses voisins, coupable de cruauté envers des animaux) quel est le rôle de la souffrance dans le monde et celui de Dieu dans celle-ci ? l'esprit de l'homme, issu de la sélection naturelle, est-il fait pour comprendre le monde ? Faut-il sélectionner les forts ou protéger les faibles ?...

Les réponses qu'il apporte à ces questions sont en décalage flagrant avec la pensée de l'époque (mais aussi avec l'exploitation qui a parfois été faite de son travail) et même avec celle d'aujourd'hui. Contrairement à ce que veut l'école économique dominante, il ne croyait pas que l'homme était rationnel (optimisant une fonction d'utilité individuelle), il avait anticipé de 150 ans les travaux actuels de psychologie du comportement.

Observateur exceptionnel, il a été avant tout observateur de sa vie et de ses proches. La mort de sa fille aînée, Annie (et de 2 autres enfants, en bas âge), marque de manière indélébile sa pensée. Il va accompagner l'agonie, informant heure par heure sa femme, qui n'a pu se rendre à son chevet, de la progression de l'état de leur enfant. Le temps n'a pas atténué ce souvenir.

Le tour de force de Randal Keynes (un descendant de Darwin) est, en multipliant les témoignages, de faire renaître les préoccupations de ce temps. Il rend quasiment palpable la crainte, aujourd'hui inimaginable, que suscitait la tuberculose, un fléau effrayant. Il fait pénétrer dans l'intimité de la maison Darwin, qui acquiert la familiarité de souvenirs d’enfance.

mercredi 13 novembre 2013

Et si le nom de notre changement était "contrôle de gestion" ?

Jadis les entreprises et les Etats dépensaient sans compter. Une bonne idée ne devait-elle pas, fatalement, les enrichir ? D'ailleurs n'était-ce pas le message de Keynes aux Etats : dépensez, cela créera de la croissance ? Mme Merkel ne veut-elle pas nous sortir de cette pensée magique ?

Or, les entreprises disposent d'un outil pour cela. Le contrôle de gestion. Il veut permettre au dirigeant de s'assurer qu'il obtient bien ce qu'il veut. Ou, plus exactement, il lui indique que ses plans ne tournent pas comme il l'avait prévu, et qu'il est temps d'agir.

Je me demande si notre histoire récente ne peut pas s'interpréter comme cela. Essayer de contrôler les conséquences de nos idées, avant qu'elles ne nous nuisent. Apprentissage de la responsabilité ?

(Cette idée m'est venue, notamment, en considérant la vie d'Henri Bouquin, un des inventeurs du contrôle de gestion moderne. C'est en s'adaptant à l'évolution de la société qu'il a produit son oeuvre, me semble-t-il.)

mercredi 1 mai 2013

Fête du travail : faut-il plus d’Etat pour moins de chômage ?

Le rond point est la honte de la France. C’est ce que j’ai découvert en écoutant les critiques que l’on porte à l’Etat. Le rond-point est la preuve de la gabegie publique. On ferait mieux de nous donner l’argent des ronds points.

Je n’en suis pas sûr. Si on nous le donnait, il partirait dans le marché globalisé. Il n’est pas certain que cela soit très favorable à l’emploi français. Et à notre intérêt.

Et si, d’ailleurs, c’était une des raisons pour lesquelles on veut démanteler l’Etat keynésien ? Il tend à faire vivre l’économie locale. Il n’alimente pas les circuits internationaux qui font la richesse des barons du capitalisme international, bien plus que des « petits Chinois ».
Les principaux opérateurs des marchés des matières premières ont empoché 250md$ en une décennie, faisant des individus et des familles qui contrôlent ce secteur, essentiellement composé d’entreprises familiales, de grands bénéficiaires du développement de la Chine et des autres pays émergents. (Financial Times.)

samedi 9 juin 2012

La guerre : keynésianisme de droite ?

Curieux. Les dépenses de l’État américain ont beaucoup augmenté avec M.Reagan, pas du tout avec M.Obama. Cause : la guerre.

Les Républicains seraient des keynésiens qui ne diraient pas leur nom ? (Real Government Spending Per Capita - NYTimes.com)

lundi 28 mai 2012

Europe : relance par la demande ou par l’offre ?

Grande question du moment. Tout le monde est plus ou moins d’accord que la rigueur entraine l’Europe par le fond (sauf Mme Merkel ?). Mais comment opérer une relance ?

Certains disent qu’il faut liquider ce qui bloque encore l’efficacité de l’économie, à commencer par la protection de l’emploi. D’autres pensent qu’il faut être keynésien : l’État doit investir.

En Angleterre, qui va très mal, les deux thèses s’affrontent. The Economist fait observer qu'elle est le pays, après l’Amérique, le plus déréglementé. Au moins à court terme, il va falloir tenter autre chose… 

mercredi 23 mai 2012

L’Angleterre contaminée par M.Hollande ?

Étonnante nouvelle. Le gouvernement anglais envisagerait une relance de son économie par la dépense d’État (infrastructure, logement), voire, en dernier ressort, par une baisse de la TVA. D’après le Financial Times.

Mme Lagarde, ministre des finances de M.Sarkozy, à qui rien ne sera épargné, approuverait.

Pragmatisme anglais ? En tout cas, surprenant lorsque l’on sait que le programme de M.Cameron était la « big society », c'est-à-dire l’idée que l’État était totalement incompétent, et qu’il fallait s’en remettre entièrement à l’entreprise privée. D’ailleurs, le gouvernement anglais s’est engagé dans un programme radical de réduction de ses dépenses.

M.Hollande est désigné comme agent d’influence. Son élection aurait marqué un retournement de tendance dans le « débat économique européen ». 

lundi 14 mai 2012

Le coefficient multiplicateur du geste amical

On donne un petit coup de main à des pauvres, pour les encourager à quelques modestes améliorations de leurs pratiques. Résultat inattendu : ils s’enrichissent sans proportion avec ce qui était attendu. (Hope springs a trap)

Pourquoi ? La pauvreté pousserait à la dépression. Le pauvre serait convaincu que son sort est désespéré. Du coup, il ne saisit pas ce qui pourrait être à portée de sa main. L’aide lui fait voir le monde différemment, et lui donne envie de se battre.

Et s’il suffisait d’un peu de gentillesse pour sortir de la crise ? Une nouvelle idée de l’aide au développement ? Réécriture de Keynes et de sa relance par l'offre ?

dimanche 13 mai 2012

Le banquier est-il irresponsable par nature ?

Donc, JP Morgan pourrait perdre de l’ordre de 2md$. Après Kerviel et Tourre, voici Bruno Michel Iksil, le courtier au coeur de l'affaire. L’avenir de la France est peut-être derrière elle, mais elle possède encore des personnalités capables d'épater le monde.

À nouveau une histoire de « hedge fund ». Il y a beaucoup de choses curieuses à dire de ce concept.
  • Le but de ce type de mécanisme est d’être une assurance. Il protège un intermédiaire en annulant ses risques : quand on vend quelque chose, on achète l’équivalent, et inversement. Mais il y a eu dérive : les financiers ont pensé pouvoir s’enrichir ainsi. Or, en même temps, ils affirmaient que toute régulation du marché est inutile, puisqu’il est parfait et que ses mouvements ne peuvent être prévus. Ce sophisme leur a explosé à la figure. Pour une fois la justice a été immanente.
  • L’idée d’assurance a été dévoyée : il est devenu possible de s’assurer contre un risque que l’on ne court pas. Comme si je pouvais assurer la maison de mon voisin. Du coup, on se crée un risque, dans mon exemple celui que l’appartement du voisin ne brûle pas. La finance est un casino, comme disait Keynes ?
  • On retrouve ici beaucoup de caractéristiques de crises passées. Par exemple comme lors de la crise asiatique de 97, le « hedge fund » se retrouve plus gros que son marché. Comme à la Société générale et à la Barings, les conséquences des risques pris par le courtier n’étaient pas correctement évaluées. Plus exactement, il est possible qu’on s’accommodait fort bien des profits que l’activité semblait faire. Et il est tout aussi probable que le dirigeant de l’entreprise va maintenant dire qu’il a été abusé…  Les financiers peuvent-ils apprendre ? Ou l’appât du gain leur fait-il perdre tout sens commun ?
JP Morgan a été un des meneurs du lobbying récent contre la réglementation de la finance. Or, cette affaire montre que le financier est incapable d’autocontrôle. Faut-il le traiter comme un irresponsable ?  Les grands organismes financiers devraient-ils être publics ?...

Compléments :

mardi 1 mai 2012

Le libéralisme : une idée qui a fait son temps ?

Le libéralisme vivrait-il ses dernières heures ?

On nous enjoint de réformer nos États, de réduire nos dettes, de déréglementer notre économie pour qu’elle crée enfin « des richesses » et de l’emploi. Sans cela « les marchés » nous grilleront de leurs feux. Le discours dominant est massivement libéral.  Mais le doute s’est installé.

dimanche 15 avril 2012

Trois techniques de conduite du changement

Le changement est aussi vieux que l’humanité. Quand elle a voulu le provoquer, elle a utilisé trois techniques seulement. Elles peuvent se combiner.

Le changement bureaucratique

Taylor disait qu’il y avait une « seule bonne façon de faire », c'est-à-dire d’organiser les entreprises. Cette idée, qui est partagée par tous les despotes éclairés, conduit à construire des bureaucraties. Elles dictent au citoyen, littéralement, comment il doit se comporter, les « procédures » qu’il doit suivre, selon l’expression de Taylor.

La bureaucratie est notre modèle d’organisation favori. Outre les Etats, toutes les entreprises sont des bureaucraties. D’ailleurs, les progiciels de gestion (SAP en tête), les consultants, contrôleurs de gestion, qualiticiens… descendent de Taylor.

Le changement bureaucratique est le changement par la force, de « haut en bas ». Il se heurte rapidement à « la résistance au changement », car les organisations humaines sont des systèmes qui combattent ce qui menace leurs principes constitutifs.

Divide and conquer

Diviser pour régner est sans doute la réelle devise de la perfide Albion. En tout cas, c’est comme cela qu’elle a constitué un empire mondial, fait de l’Europe un chaos, et vidé la Chine de sa substance, ce qui n’était pas un mince exploit.

Diviser pour régner dissout la résistance au changement sans effort.

Son arme principale demeure la cupidité. Dès que l’amour de l’argent pénètre un groupe humain, ses structures sociales explosent.

C’est le principe qu’exploite l’establishment financier pour s’enrichir. Les multinationales lui doivent, aussi, une augmentation massive de leur rentabilité : elles ont fait jouer la concurrence partout. Les néoconservateurs le proposent pour faire se disloquer l’État (« kill the beast »). Ils ont été entendus par la plupart des gouvernements européens.

Bien sûr, à long terme, on ne gagne que feux de paille. Et il en résulte un désert. Mais, à long terme, nous sommes tous morts, disait Keynes.

Wuwei

Fondement de la pensée chinoise, le wuwei est l’art du non agir. C’est tirer parti du mouvement des événements pour obtenir ce que l’on désire, comme le fait le nageur qui utilise la force d’un courant.

Comment y parvenir ? Adopter un point de vue systémique, et chercher à comprendre les lois de la société humaine (en particulier), pour l’amener là où il serait bien qu’elle aille.

Cette technique, comme la précédente, ne rencontre pas de résistance au changement. Par contre, elle demande une connaissance intime de l’organisation qu’elle veut faire changer. C’est un travail compliqué, subtil et qui exige du talent. Mais, les bénéfices en sont durables.

Pourquoi les Anglais ont-ils vaincu les Chinois, se demandera-t-on pour finir ? Parce que les Chinois ont trahi leurs principes. Lorsqu’ils ont rencontré les Occidentaux, ils les ont pris pour des sous-hommes. Complexe de supériorité qui leur a été fatal. 

samedi 24 mars 2012

Rigueur et crise : un temps pour Keynes ?

Un graphique de Paul Krugman montre que, par les temps qui courent, plus un État dépense plus sa croissance est forte. La rigueur est donc probablement une mauvaise politique. (Voir aussi : l’Irlande et l’Angleterre.)

Je me demande si le raisonnement qui a été tenu pour demander à la BCE d’imprimer des billets ne tient pas ici. La crise se traduit par un comportement irrationnel de l’entreprise qui se replie sur elle-même, ce faisant enfermant l’économie dans un cercle vicieux. Elle a donc besoin d’un mécanisme de « dernier ressort » qui ramène l’économie à un point d’équilibre rationnel, en la stimulant artificiellement.

Compléments :
  • Je me demande aussi si le vice de l’État français n’est pas de faire comme le bonus des banquiers : croître sans fin. Pourquoi ne réduirait-il pas sa taille en période faste ? Deux pistes à explorer : éviter les gestes princiers ; transformer la structure d’armée mexicaine de l’administration en spécialisant ses membres plutôt qu’en en faisant des petits chefs.
  • Lien entre déficit et crise.

samedi 31 décembre 2011

Fin d’année ou fin du monde ?

Sans qu’il l’ait voulu, ce blog est né avec la crise. Il passe son temps à la commenter. D’ailleurs la crise est le propre du changement (d’une certaine façon elle tombe bien pour un blog qui parle de changement ?).

Voici quelques réflexions sur la situation du changement en cours. Un billet déconseillé aux dépressifs.


lundi 28 mars 2011

Avenir de la zone euro

Deux opinions semblent s’affronter.
  • Les économistes anglo-saxons estiment que la zone euro ne peut qu’exploser. Raisonnement mathématique : Portugal, Irlande et Grèce ont une dette qui s’accroit plus vite que leurs revenus. Quant à l’Espagne, sa santé dépend de ses exportations et la rigueur de ses voisins ne peut que la condamner à la faillite (Europe's industrial new orders: 3 very different stories | Angry Bear). À cela s’ajoute la volonté de la BCE d’augmenter son taux directeur, à contretemps. (Another year of living dangerously) Ils estiment que la rigueur est une mauvaise médecine et qu'il faut en revenir à Keynes. 
  • De l’autre, les continentaux semblent penser qu’il faut faire ce que l’on doit (rigueur) et ensuite on verra bien.
Qui a raison ? Je me demande si la première pensée n’a pas un bug. J’ai l’impression que l’économie fonctionne comme un trou noir, elle aspire la stimulation sans rien donner. Dans ce cas la pensée continentale serait plus juste : il faudra redémarrer l’économie à la manivelle. Mais la première théorie a alors probablement raison. On ne fera pas l’économie de nouvelles crises, donc ?

Compléments :

jeudi 9 décembre 2010

Keynes

Analyse lumineuse de la théorie de Keynes :
  • Pour les monétaristes, l’individu a une vision parfaite de l’avenir, et investit toujours de manière optimale.
  • Pour Keynes l’avenir est imprévisible. L’individu amasse de l’argent pour se protéger. C’est cela le rôle de l’argent : protection contre l’incertitude. Plus elle grandit, plus il empile, et plus l’économie se rétrécit. D’où la relance keynésienne : en dépensant, l’État rend à nouveau le monde prévisible.
Je m’interroge : n’y a-t-il pas d’autres moyens que l’argent de ce faire ? 

jeudi 25 novembre 2010

Keynes contre Marx

J’entends un dirigeant communiste parler à France Culture.

Il veut un « plan de relance ». Curieux : l’inégalité sociale n’a-t-elle pas été l’idée fixe du PC ? Or, tout montre qu’en 30 ans elle a crû, massivement (cf. accès aux grandes écoles, à la propriété, au travail…).

Keynes aurait-il tué Marx ?

vendredi 29 octobre 2010

Angleterre en piqué ?

L’économiste Brad DeLong divise le monde. La Chine a procédé à une relance keynésienne et s’en porte bien. Ensuite, il y a le reste du monde qui ne sait à quel saint économique se vouer et qui en souffre. On y trouve la sous-catégorie de ceux qui manquent de crédibilité et qui ont dû restructurer leur économie dans la douleur.

Et puis il y a l’Angleterre. Personne ne lui demandait rien, elle pouvait emprunter à pas cher, y compris à son peuple. Pourquoi s’est-elle jointe au dernier camp ? Alors que rien ne se dessine pour mettre au travail le million de chômeurs qui en résultera ?

Ces derniers temps, il semble qu’il n’y ait plus que des économistes keynésiens. Sélection naturelle ? Les économistes monétaristes ont été dévastés par la crise qui a démontré l’erreur des hypothèses dont dépendait leur art ?

jeudi 3 juin 2010

Relance keynésienne

Pourquoi notre relance ne fonctionne pas, alors qu’elle a réussi sous Roosevelt ? se demande The Economist.
Peut-être parce que la guerre imminente atténuait la peur des déficits, et qu’après les privations de la guerre, étaient ivres de consommation et surtout avaient des produits séduisants à acheter. Aujourd’hui, il n’y a plus rien de tentant. Ou ce qui l’est est du ressort de l’investissement d’État (santé, transport…), pour lequel plus personne ne veut payer.

Galbraith s’étonnait que la consommation soit la seule chose qui échappe à la loi des rendements décroissants. Et s’il avait vu juste ?

Et s'il fallait le moteur de l’État à l’économie ? Ce que disait aussi Galbraith, qui croyait que ce qui faisait la stabilité des 30 glorieuses était les dépenses militaires (il aurait préféré, d’ailleurs, qu’elles soient remplacées par un investissement moins dangereux, comme la recherche spatiale).

Compléments :

mardi 2 février 2010

Protection sociale

La France change beaucoup plus qu’on ne le dit. Sa conception de la protection sociale s’est transformée du tout au tout en quelques décennies :

Changement de principes

Sa finalité initiale était « l’intégration » de la nation, et notamment des pauvres. Cela signifiait une logique de plein emploi et un système d’assurance sociale payée par le salarié sur son salaire (logique de l’assurance). La préoccupation du système était la lutte contre le chômage, dont l’outil était l’augmentation des prestations sociales (d’où augmentation de la demande, qui tire l’économie - Keynésianisme). Les rôles étaient bien définis : l’État s’occupait du politique, le patronat de l’entreprise et le syndicat des institutions de protection sociale.

Aujourd’hui, une partie importante de la population dépend du RMI qui est alimenté par l’impôt, donc contrôlé par l’État et la France qui travaille est régie par un système mixte assurance sociale, assurance privée. L’anxiété nationale n’est plus le chômage, mais l’inflation, l’outil d’intervention est la relance par l’offre et la rigueur budgétaire (Monétarisme).

Les étapes du changement

Transformation progressive :

  • Le système initial est rongé par l’augmentation de ses coûts : crise, chômage, mais aussi rapide augmentation des services offerts par l’assurance sociale. Il réagit selon sa logique : en augmentant les recettes (primes d’assurance, donc prélèvements sociaux sur les salaires) - la réduction des coûts aurait été inacceptable aux syndicats ; puis en retirant du service les personnes les plus âgées (retraite ramenée de 65 à 60 ans). Deux relances keynésiennes (Chirac et Maurois) sont des échecs.
  • C’est alors que l’Europe entre en lice. Ses principes fondateurs semblent être « Monétaristes », à l’opposé de ceux qui prévalaient jusque-là dans les États européens. Leur adoption signifie l’impossibilité des déficits sociaux. C’est l’excuse (?) que trouvent alors les gouvernements pour attaquer les dépenses des systèmes sociaux.
  • Progressivement de victimes de la crise, ces systèmes sont perçus comme sa cause. On dit alors que l’augmentation des cotisations pèse sur la compétitivité des entreprises et crée le chômage ; que ces systèmes ne prévoient pas le cas du chômeur ; que la gestion paritaire encourage l’irresponsabilité.
  • Les prestations sociales sont réduites, l’appel au marché augmenté (complémentaires…), les exclus du système sont pris en charge par les allocations de revenu minimal alimentées par l’impôt (CSG), la protection sociale échappe de plus en plus aux syndicats et ses coûts sont contrôlés par l’Assemblée.

Le mécanisme du changement

Ces changements auraient été introduits « à la marge » puis étendus. Si bien que les tenants de l’État providence ne se sont pas méfiés. Il est aussi possible qu’il y ait eu marché de dupes, les intérêts que chacun y trouve étant contradictoires. Surtout ce changement est l’histoire de la construction d’un consensus, ses acteurs (notamment les syndicats, la CFDT ayant joué les premiers rôles) s’étant convaincus qu’il était le seul possible. Cette communauté d’idées serait-elle favorisée par le fait qu’ils passent leur existence ensemble, commission après commission, et finissent par penser la même chose ?

Commentaires

Voilà un constat qui me laisse avec plus de questions que de réponses :

  • Il semblerait que les théories économiques ne ressortissent pas à la science, mais à l’idéologie. Le Keynésianisme serait favorable au « peuple », le Monétarisme au « capital ».
  • Il n’y en aurait pas une qui serait meilleure que l’autre, mais toutes les deux aboutiraient à un monde particulier. Par exemple, l’application du modèle favorable au « capital » (à la production) semble de tous temps générer une population d’exclus, qui sont pris en charge par la collectivité (les paroisses pour le capitalisme anglais original, l’État et le RMI aujourd’hui).
  • Leur succès ne serait donc pas une question de lois de la nature, mais de volonté. Si nous avons renoncé à l’État providence, c’est que nous n’en voulions plus ? Peut-être aussi, comme le dit cette étude, nous n’avons pas compris où nous nous engagions, et n’avons pas fait les efforts nécessaires à la survie d'un modèle qui était incompatible avec un chômage élevé. (La solution à ce problème serait-elle la « flexisécurité » ?)
  • Ce texte pose la question du rôle de l’Europe. Elle semble avoir été conçue sur un modèle « monétariste », selon le consensus qui prévalait parmi les élites mondiales. De ce fait, il leur était facile d’arguer des contraintes européennes (à l’origine desquelles elles étaient) pour mettre un terme aux États providences nationaux, incompatibles avec elles.

Compléments :

  • L’origine de mes réflexions : PALIER, Bruno, Un long adieu à Bismarck ? Les évolutions de la protection sociale in La France en mutation, 1980 – 2005, Presses de la fondation nationale des Sciences politiques, 2006.
  • Une autre vision de l’impact de l’Europe sur l’organisation des nations : Chaos européen.
  • Le renouvellement de la logique des principes d'une société par une idée, apparemment inoffensive, rappelle ce que dit Les Lumières.

samedi 30 janvier 2010

France : crise de gouvernance ?

La population française est étonnamment homogène par rapport à ce à quoi elle croit. Non seulement la scission gauche droite chère à nos politiques ne correspond à rien pour nous mais le portrait que font de nous les journalistes n'est pas ressemblant :
L’analyse des données laisse apparaître un espace triangulaire de consensus politique, dont les trois sommets sont le libéralisme culturel, le libéralisme économique (liberté des entreprises, réduction des taxes et des dépenses publiques) et la protection sociale (Sécurité sociale, emploi et revenus).
Nous sommes, aussi, en majorité, « progressistes » (droit des homosexuels, opposition à la peine de mort…), peu nationalistes, l’Europe ne nous menace pas (même lorsque nous votons contre).

Peut-être plus curieusement, les gouvernants comprennent ce que veut le peuple, et le FN est totalement hors cible (et il l’était déjà en 2002 lorsqu’il a mis KO Jospin). Alors pourquoi vote-t-on FN ? Pourquoi demande-t-on une législation répressive, plus de discipline à l’école ?...

Mauvaises solutions à de vrais problèmes : l’opinion perçoit, justement, que ce qui est important pour elle (l’éducation, l’emploi…) se désintègre, et que le gouvernement est incapable d’y remédier.
La baisse de soutien aux responsables politiques est due à une perte d’efficacité de l’action publique.
Résultat :
La capacité démocratique du régime s’est détériorée de manière substantielle au cours des vingt années étudiées.
Compléments :
  • Ce qu’on demande au gouvernement est compliqué :
Une forte majorité de français voulant à la fois des d’impôts moins élevés et le maintien des services publics et des prestations sociales, la marge de manœuvre s’avère pour le moins réduite. Un gouvernement de droite ayant pour objectif une baisse importante des impôts devra réduire les services publics et les prestations sociales, et se trouvera confronté à une opposition de gauche. De son côté un gouvernement de gauche voulant accroître – ou même seulement maintenir – le niveau de prestation sociale sans modifier les critères de distribution devra, compte tenu des évolutions démographiques et professionnelles, augmenter fortement les impôts et s’opposer ainsi à la formation de coalition d’opposition de droite.
  • Base de ce billet : BALME, richard, Convergences, fragmentation et majorités cycliques dans l’opinion publique ? (in La France en mutation, 1980 – 2005, Presses de la fondation nationale des Sciences politiques, 2006).

jeudi 22 octobre 2009

Attali m’a tué

Et si j’avais une nouvelle fois tort ? Et si je faisais une mauvaise querelle au gouvernement ?

Et si la réforme de la taxe professionnelle venait de la Commission Attali ? Et si les collectivités locales étaient victimes d’une idée de gauche ?

Les économistes de tout bord, à l’époque de la commission, pensaient qu’il fallait faire sauter les rigidités de l’économie, qu’ils appelaient « privilèges » : nous étions tous des « rentiers ». L’exemple le plus symbolique était celui des taxis. Bizarrement les économistes de gauche semblaient les plus farouches promoteurs de l’idée : je me souviens d’un économiste apparemment ultralibéral qui m’a dit avoir été surpris que ses collègues de gauche aient voulu exproprier les privilégiés (les taxis, donc). Lui était pour un dédommagement.

D’ailleurs la mise en œuvre du changement semble bien avoir été conçue comme un licenciement sec : les cafouillages actuels ne montrent-ils pas que la question du financement des collectivités locales n’avait pas été envisagée ? (Ou était-ce une façon de faire d’une pierre deux coups : donner de l’argent aux entreprises, et rendre les collectivités locales dépendantes du pouvoir central ?)

Cette idée à plusieurs particularités :

  • Elle nie tout ce qui est culturel dans notre vie, comme irrationnel : pourquoi respecter le Ramadan ? Pourquoi s’arrêter de travailler le dimanche ? Pourquoi des syndicats ? Et, rapidement, pourquoi une enfance et des écoles ? Elle nie la dimension sociale de la vie (celle qu’étudient la sociologie, l’ethnologie ou la théorie de la complexité), et veut faire de nous des électrons libres. De manière amusante, c’est de l’application de ce type d’idées que l’historien anglais E.P.Thompson date l’émergence de la classe ouvrière anglaise. Ce serait curieux qu’une idée socialiste fasse de nous une masse de larves illettrées en concurrence parfaite.
  • Pour être honnête, elle s’appliquait à toutes les couches de la population. Cependant la théorie (The Logic of Collective Action) et la pratique montrent qu’elle donne de bien meilleurs résultats avec les pauvres qu’avec les riches.

La commission Attali serait-elle toujours d’accord avec son idée ? La mode chez les scientifiques de l’économie n’est-elle pas à la relance Keynésienne ? Pourquoi démolir les collectivités locales, les CCI… et mettre des gens au chômage, alors qu’on essaie de l’éviter ailleurs ? Et si, finalement, le gouvernement suivait avec détermination une idée fixe ? Ou était-il au dessus de la volonté humaine d’abandonner une idée aussi belle, et sanctionnée par l’opposition ?

Compléments :