dimanche 14 décembre 2008

Fonds de LBO : temps difficiles

Autre victime de la crise : le fonds de LBO.

Ces fonds ont pour métier d’acheter de grosses sociétés, de les rationnaliser, et de les revendre. Ils ont des moyens importants (parfois plus de 6md€ de fonds propres), et surtout utilisent au maximum l’effet de levier financier : ils endettent l’entreprise qu’ils achètent.

Il semblerait qu'ils aient profité des innovations financières des banquiers, qui ont dégagé des masses de liquidités : la part de dettes dans leurs montages serait passée de 2/3 à 9/10 en deux ans. En même temps, les valorisations de leurs acquisitions ont été améliorées artificiellement : probablement pour employer leurs ressources, ils achetaient les participations de leurs confrères (une entreprise pouvait être acquise successivement par 3 fonds). Un nouvel exemple de contamination de l'économie réelle par la créativité financière.

La situation actuelle n’est pas simple. Les valorisations ont coulé, ainsi que les revenus. Comment payer ses dettes ? Pour compliquer les choses, la culture financière de l’investisseur est un handicap lorsqu’il s’agit d’expliquer au management de ses participations qu’ils doivent améliorer leur rentabilité : pourriez-vous nous dire comment faire ?

Compléments :

The Economist vante les bienfaits du monopole

Riding the rollercoaster (The Economist de cette semaine), explique que quelques multinationales ont été prises d’un appétit d’achat furieux ces dernières années, à des prix excessifs. Leur situation pourrait être préoccupante. Parmi ceux-ci on trouve ArcelorMittal et Lafarge.

On a ici probablement une conséquence indirecte de la folie bancaire : l’argent ayant été en abondance ces derniers temps, beaucoup d’entreprises ont été tentées de s’endetter. Les acquisitions devenant une mode, leur prix a crû.

Faut-il s’inquiéter ? Non, les prix de ce qu’achètent ces entreprises baissent, elles ont pas mal de liquidités, et aussi des synergies à exploiter (la raison de l’achat), et des économies prévues (5md$ pour ArcelorMittal).

Conclusion inattendue : parce que ces nouveaux monstres dominent leur industrie, ils vont pouvoir réduire rapidement sa capacité de production, de ce fait évitant une baisse déraisonnable de ses prix. Un effet anti déflationniste.

Bizarre, le modèle économique défendu par The Economist, et par la science économique anglo-saxonne, n’est-il pas celui de la concurrence parfaite ? Pragmatisme ?

Méfiez-vous des consultants

Je me souviens d’avoir choqué un participant à une conférence quand j’ai dit qu’il fallait se méfier des consultants.

Le conseilleur n’est pas un payeur. Il est utile par ses idées, mais il ne doit pas se substituer au dirigeant, qui doit décider en son âme et conscience.

Les deux billets précédents vont dans ce sens. Le très prestigieux cabinet de conseil McKinsey semble avoir une idéologie très particulière : celle d’un marché roi auquel l’homme doit être soumis. Une hypothèse forte qui oriente ses conseils. Quand on a un marteau on voit des clous partout disent les Américains. Par conséquent si vous n’avez pas de clous à enfoncer, McKinsey n’est peut-être pas pour vous.

McKinsey réforme l’entreprise

L’idée de Richard Foster : puisque le marché va plus vite que l’entreprise, installons le marché dans l’entreprise.

L’article de McKinsey dont je parle dans le billet précédent a attiré mon attention, parce que je cite l’ouvrage dont il est question dans un de mes livres :
Deux chercheurs du cabinet McKinsey, le plus prestigieux cabinet de stratégie mondial, expliquent : « les marchés n’ayant pas de culture, de leadership et d’émotion ne subissent pas les explosions de désespoir, de dépression, de refus et d’espoir auxquelles les entreprises doivent faire face (…) les entreprises ont été conçues pour (produire) plutôt que pour évoluer (…) nous pensons que l’entreprise doit être reconçue de haut en bas sur l’hypothèse de la discontinuité (…) l’idée est de donner les commandes au marché partout où c’est possible (…) notre prescription est d’élever le taux de destruction créatrice (de l’entreprise) au niveau de celui du marché sans perdre le contrôle des opérations. »
L’idée était élégante : vous ne savez pas gérer votre entreprise ? Donnez-en les commandes au marché ! C’est ce qu’ont fait les constructeurs automobiles américains et français avec leurs sous-traitants.

Mais elle était paradoxale. La destruction créatrice de Schumpeter n’a pas les effets que lui prête Foster. Selon Schumpeter, elle conduit au communisme, par une voie que n’avait pas vu Marx. Les crises inhérentes au capitalisme forcent les entreprises à devenir de plus en plus grosses pour y résister. Elles tendent donc au monopole, à la bureaucratie. D’ailleurs on peut innover bureaucratiquement, et c’est pour cela que le monopole soumis à la destruction créatrice est efficace, aussi efficace que le modèle de concurrence parfaite qui est l’hypothèse fondamentale de l’économie anglo-saxonne. Mais qui dit monopole dit concentration des outils de production en une seule main. C’est le communisme !

En 2001, quand sort le livre de Richard Foster, la société qui fait l’admiration des consultants et des universitaires est Enron. D’ailleurs Jeffrey Skilling, son patron, est un ancien de McKinsey. (Depuis il a écopé d’un quart de siècle de prison.) La faillite d’Enron a forcé tout ce monde à opérer un repli stratégique. La carrière de quelques-uns, comme Gary Hamel, immense gourou, en a même été victime. En fait, les Américains considèrent ces intellectuels un peu comme nous les collaborateurs, après guerre. Que signifie donc que certains relèvent la tête ?

Compléments :
  • FOSTER, Richard N., KAPLAN, Sarah, Creative destruction, McKinsey Quaterly, 2001, n°3.
  • EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • Fabricant automobile : mauvaise passe.
  • Quant à Schumpeter, je ne suis pas sûr que ses idées aient été totalement dénuées d’idéologie : on y voit la marque du modèle bureaucratique prussien, qui a tant influencé la pensée d’Europe centrale (Hegel pour les nuls, Angela Merkel au secours de l’orthodoxie libérale). SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.

McKinsey explique la crise

Le journal du cabinet de conseil McKinsey interviewe un de ses gourous à la retraite.

Richard Foster explique les crises comme un renouvellement naturel du capitalisme. Destruction créatrice de Schumpeter. Le marché est plus efficace que les entreprises, du coup, périodiquement celles-ci doivent s’ajuster, d’où crise. De nouvelles sociétés sortent de la terre brulée. En fait, les crises sont une bataille entre l’entrepreneur et le régulateur. L’entrepreneur finit par contourner la loi, la valorisation des entreprises décolle du réel, et crise. Une nouvelle loi vient s’ajouter aux précédentes. De son point de vue toute la beauté du capitalisme est là : vouloir se nourrir aujourd’hui des (éventuels) bénéfices de demain. Vivre à crédit comme idéal.

Je retrouve ici mon analyse de la crise : l’économie (américaine) arrive périodiquement à se dégager des contingences du réel et part dans une crise de folie. Mais est-ce un bien, comme le dit M.Foster ? Le seul indicateur de performance du marché que l’on connaisse est la croissance du PIB. Or celle-ci est constante, depuis que l’on sait la mesurer. « L’innovation » financière du capitalisme n’est pas très efficace !

J’en reste donc à ma conclusion précédente : il n’y a rien de bien dans la crise, juste un phénomène de parasitisme, qui permet d’enrichir certains aux dépens des autres, en leur faisant prendre des vessies pour des lanternes.

Complément :

  • Crash de 29 : mécanisme.
  • Creative destruction and the financial crisis : An interview with Richard Foster, The McKinsey Quarterly, décembre 2008.
  • La croissance du PIB a été mesurée par Robert Solow : STIROH, Kevin J., Is There a New Economy?, Challenge, Vol. 42, No.4, Juillet-Août 1999.

samedi 13 décembre 2008

Le succès économique comme héritage culturel

Louis Putterman et David N. Weil (Post-Columbian population movements and the roots of world inequality - Vox, 13 Décembre 2008), ont cherché à mesurer le lien entre le succès économique d’une nation et ses origines. Ses racines européennes semblent effectivement une explication étonnamment efficace.
The results indicate a degree of persistence of capacity to generate or to capture income that is almost breathtaking. (…)
the influence of population origins suggests that there is something that human families and communities transmit from generation to generation -- perhaps a form of economic culture, a set of attitudes or beliefs, or informally transmitted capabilities -- that is of at least similar importance to economic success as are more widely recognized factors like quantities of physical capital and even human capital in the narrower sense of formal schooling.
Mon interprétation. L’économie est, comme une entreprise, une construction humaine. Plus exactement, c’est un héritage culturel. Rien d’universel là dedans. Par conséquent ceux qui appartiennent à cette culture ont un avantage, de même que le Japonais a un avantage au Japon.

Une conséquence notable : pour améliorer notre sort, nous pouvons soit essayer de pénétrer les règles du jeu (la recommandation des auteurs), soit les changer.

Idéologie et théorie économique

Du bon usage de Nicolas Sarkozy

J’ai été élevé dans l’idée que « les promesses n’engagent que ceux qui les croient », que l’homme politique disait une chose et en faisait une autre. Tout change, et cela aussi.

Barak Obama et Nicolas Sarkozy nous ont promis le changement et ce sont effectivement des champions du changement. Le type de personnes qu’étudient mes livres. Nous avons eu ce que nous voulions.

Cependant avoir à la tête d’un pays un champion du changement n’est pas nécessairement une bénédiction. En effet, il a le pouvoir de faire ce qu’il veut. C'est-à-dire de construire un pays à son image. Bling-bling dans le cas de Nicolas Sarkozy. Une France qui a peu d’intérêt pour la culture, et où le lien social compte peu, et qui croit que la récompense d’une détermination indestructible, vertu ultime, est un luxe ostentatoire.

Comment éviter une telle fin ?

  • En renforçant nos résistances au changement. Quand Nicolas Sarkozy ne peut pas passer en force, il prend en considération l’obstacle. Or, la Résistance au changement est une bonne chose. Elle signifie que l’on a touché à un pilier de l’édifice social. Seulement Nicolas Sarkozy est beaucoup plus fort que nos piliers. Les grèves du service public, les manifestations… ne sont pas efficaces face à un tel homme.
  • En utilisant son énergie. L’idée ici est d’accepter les objectifs qu’il donne, mais de prendre en main leur mise en œuvre, pour faire qu’elle respecte ce qui fait l’intérêt de notre existence. La « communauté délinquante » française doit apprendre le judo.

Compléments :

Nicolas Sarkozy et la méthode navette

La technique de Nicolas Sarkozy, selon mon radio-réveil : rencontrer séparément toutes les parties prenantes d’une négociation, puis les réunir une fois qu’elles sont d’accord.

C’est la « méthode navette », la technique qui illustre mes livres. L’exemple type de ce qui permet de construire un « ordinateur social ». Sa raison d’être est relativement évidente. La caractéristique d’une société est qu’elle ne bascule qu’en bloc. Elle tend à faire corps. Ça pose un gros problème au changement : pour faire changer un groupe, il faut changer tout le monde !
Le problème disparaît lorsque vous isolez les membres du groupe. Ils ne sont plus contraints par le groupe. Ils retrouvent leur libre arbitre. Le travail de négociation individuel, par définition, conduit à un consensus. Il devient la nouvelle pensée unique du groupe. On peut alors le réunir : il pense de nouveau la même chose.

C’est un exemple à la fois de ce qu’est un changement (modifier les règles qui organisent le comportement d’une communauté) et d’une technique élémentaire pour le conduire.

Compléments :
  • Les raisons pour lesquelles les hommes bougent en masse sont nombreuses. Psychologiques (« validation sociale » : CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000), mais aussi tout bêtement pratiques : les automobilistes doivent tous respecter la même priorité. La société a besoin que tout le monde suive les mêmes règles.
  • Sur les modes de régulation des communautés : Governing the commons.
  • Bien entendu, face à un grand groupe, cette technique ne peut être appliquée telle que.

vendredi 12 décembre 2008

Du bienfait du fonctionnariat

Parmi les techniques anticycliques, il y a le fonctionnariat.
C’est une question d’assurance. L’homme laissé à lui-même, et menacé de licenciement, doit s’auto assurer. Il tend donc à beaucoup économiser. Le fonctionnaire n’économise pas, parce que son avenir est assuré. Assuré par l’ensemble de l’économie. Il dépense donc plus que l’individu isolé, et surtout de manière régulière.

Des mécanismes équivalents, ou proches. Le modèle allemand qui veut que l’ensemble de la masse salariale d’une entreprise se contracte en période de crise, mais qu’il n’y ait pas de licenciements. La flexisécurité danoise, qui ne lie pas l’homme à l’entreprise, les transitions entre emplois étant prises en main par l’état, sans baisse sensible de salaire.

L’Amérique récente proposait une solution innovante : faire croire à une croissance éternelle. Non seulement ne pas économiser, mais encore s’endetter massivement.

Soyons anticycliques.
Défense du modèle allemand.
Contre la participation de Laurence Parisot (flexisécurité).

De Bull et du bon usage du protectionnisme

La fortune de Bill Gates a été le fait du milieu dans lequel il vivait (Le succès est un don que nous fait la société). Le plan calcul français semble avoir eu l’effet inverse : il a imposé aux étudiants et aux entreprises du pays un mauvais matériel. Outre les sommes colossales englouties par Bull, les dommages occasionnés à l’économie nationale ont été incalculables. D’où la question : pourquoi les subventions de l’état sont efficaces dans certains pays, et pas dans d’autres ?

Probablement une différence d’état d’esprit. L’Américain, s’il est entrepreneur, veut se « réaliser », faire quelque chose de grand. Il vise le KO. Il tire parti de tout financement pour atteindre son objectif. L’allemand a probablement une sorte d’idéal d’excellence : construire une belle entreprise pour sa communauté.

Quant au Français, il me semble que son ambition est limitée : selon la mode de l’Ancien régime, il recherche un bénéfice, une terre qu’il exploitera selon son « bon plaisir ». Il se satisfait magnifiquement de la médiocrité. D’une médiocrité dont il est le roi.

Voici ce qui me fait avoir cette idée. Dans Entretien avec Guy Schwartz : Edith Cresson ou l’autopsie d’un naufrage, un article sur les invraisemblables et piteuses aventures d’un premier ministre, on voit qu’un de ses conseillers (Claude Hirel, le P.-D.G. de CDF-Chimie) a l’ambition de devenir patron de Bull, à la place du patron de Bull. Et voilà la motivation de ceux dont dépend le sort de notre économie : se tailler une petite baronnie. Et comment ils y arrivent : par des minables manigances politiques. Pour ceux-là, les subventions sont gaspillées.

Compléments :