lundi 8 décembre 2008

Coach : bon ou mauvais ?

La profession de coach a connu une extraordinaire fortune. Il se trouve, par ailleurs, que mes travaux sur le changement m’en ont fait rencontrer beaucoup. Une tentative de typologie.
  1. Le bon coach me semble apporter ce que la société ne nous donne plus (A lire absolument) : l’amitié. La vie devient insupportable si nous ne pouvons pas parler de nos malheurs (qui n’en sont souvent pas). J’ai l’impression que le bon coach sait surtout écouter.
  2. Un dirigeant de cabinet de conseil qui s’était associé avec un coach s’est rendu compte que ce dernier avait transformé sa société en secte. J’ai été étonné du nombre d’anciens cadres supérieurs, ou dirigeants qui sont devenus coaches. Beaucoup d’entre eux pensent que la vie a été injuste avec eux. Mais ils gardent la conviction qu’ils savent la vérité, pour eux coaching signifie imposer leurs vues à leurs clients. Pour cela, ils possèdent des outils de manipulation extrêmement efficaces : les techniques de coaching.

Sur les besoins de l'homme : MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987.

Soyons anticycliques

Ces temps-ci tout ce qui est anticyclique est à la mode. Par exemple, les spécialistes de rachat de dette ont le vent en poupe. De même que les mesures qui favorisent les provisions des banques en cas de vaches grasses.
  • Pourquoi n’y avait on pas pensé plus tôt ? La théorie économique la plus orthodoxe dit que le profit est la rémunération de l’incertitude (KNIGHT, Franck H., Risk uncertainty and profit, Dover, 2006). L’entreprise s’auto-assure. Une variante (Crise : que faire ? rendre l’entreprise flexible) explique que le risque que court l’entreprise est de ne pas avoir les moyens de faire ce qu’elle veut, donc de manquer de cash. Pourquoi les économistes, alors, nous ont-ils poussés à vider les entreprises de ce qu’elles gagnaient ?
  • Quelque chose en commun avec subprimes et swaps ? La folie de ces dernières années a été d’éliminer toutes les garanties contre le risque. De ce fait, des masses fantastiques d’argent ont été libérées.
Science économique : opium d'un peuple influençable à l'extrême ?

Crise : la culpabilité des geeks, Il n’y a pas que les subprimes, Perfide Albion.

dimanche 7 décembre 2008

De l'utilité de la philosophie

Lucien Jerphagnon sur la philosophie :
(…) la philosophie ne se périme pas plus qu’elle ne se stocke.
(…) Aujourd’hui encore, alors que les problèmes se posent si différemment d’autrefois, du haut d’un savoir devenu énorme et impossible à dominer – et toujours aussi tragiquement insuffisant à notre bonheur -, il se peut qu’au détour d’un vieux livre, un instant de connivence vienne réjouir notre esprit. Le temps d’une lecture, un aspect des choses ou de nous même se dévoile à nos yeux, et nous découvrons que nous n’y avions seulement jamais songé. Il y eut donc des moments, dans l’histoire des hommes, où l’on pouvait être héraclitéen, parménidien, platonicien, aristotélicien, thomiste ou ce que vous voudrez – et s’en trouver comblé. Et la nostalgie que peut-être vous éprouverez de ne plus être contemporain de cette paix de l’esprit est savante. Elle vous assure déjà que vous êtes entré, au moins pour un moment, dans les raisons du philosophe qui apportait cette paix. Que vous avez conspiré avec une intuition dont vous n’avez plus envie de contester le bien fondé : « en philosophie, disait Ferdinand Alquié, on ne réfute guère que ce qu’on n’a pas compris. » Et puis vous découvrirez aussi que ce moment là de votre temps est contemporain de votre propre temps.
(…) il n’y a de pensée définitive que pour ceux qui ne pensent pas.
JERPHAGNON, Lucien, Histoire de la pensée, tome 1, Tallandier, 1989.

Individualisme et rationalité

Un aspect du progrès que n’avaient pas vu les Lumières ?

En m’approchant de la pensée de Kant (Kant pour les nuls), j’ai compris que ce qu’il entend par progrès, probablement en accord avec les Lumières, c’est la prise du pouvoir par la raison. L’homme se dégage des coutumes, il pense par lui-même. La raison prenant le contrôle du monde va progressivement le transformer. Progrès.

Certes, mais nous sommes encore sacrément pilotés par des us et coutumes pas du tout digérés. Raison encore endormie ? Le réveil de la raison, c’est l’individu qui pense pour son propre compte. Et il voit d’abord son intérêt. Le plus efficace pour le servir ? Exploiter les règles que les autres suivent : ils travaillent pour vous. L’individualiste est donc une sorte de Tartuffe. C’est le champion de la règle, de la coutume, des usages, des valeurs de la famille. On peut l’imaginer patron d’une ONG, ou membre du service public. Il n’est plus religieux depuis que l’Église n’a plus d’influence.

En termes de changement, il ressemble au Français (Messieurs les Français, changez les premiers) : il est immobile, mais il veut que nous nous transformions. Il n’a jamais tort. Il nous met systématiquement en faute. Ne pas penser comme lui c’est être fou, dans la tradition soviétique. Suivre son raisonnement c’est devenir fou.

Complément :
  • La réforme expliquée par le rejet d’une Église mise au service de l’intérêt particulier : TAWNEY, R. H., Religion and the Rise of Capitalism, Transaction Publishers, 1998.

Relance par l’investissement

La plupart des gouvernements ont choisi de relancer leur économie en favorisant l’investissement. Quelques arguments pour :
  • Des pays, en particulier la Chine, semblent avoir adopté une stratégie qu’Adam Smith aurait appelée « mercantiliste ». Ils tirent avantage de l’échange non seulement pour entasser des richesses, mais aussi pour favoriser le développement de leurs propres industries au détriment de celles des autres. De ce fait, ils épuisent leurs partenaires et menacent l’équilibre de la planète (Global imbalances threaten the survival of liberal trade).
  • Il semble donc naturel que les cigales d’hier reconstruisent leurs capacités de production, et diminuent leur dépendance vis-à-vis des échanges internationaux. D’ailleurs, une relance par la demande, outre ses effets probablement rapidement bénéfiques, ferait le jeu des fourmis mercantilistes et empirerait les déséquilibres.
  • Dans la logique de l’échange, l’investissement le plus efficace est celui qui développe ce que ne possède pas le reste du monde : les industries en bouton, qui sont à la fois prometteuses et originales. Il faut aussi des entrepreneurs qui soient prêts à saisir l’aide pour développer un empire, et qui n’utilisent pas la subvention comme rémunération du statu quo (ce qui est fréquent chez le Français, très marqué par le fonctionnariat).
  • Les entreprises tendent à adopter un comportement moutonnier, une entente tacite, qui leur évite la concurrence. De ce fait, un pan entier de l’économie finit par se retrouver dans une impasse (cf. l’automobile américaine, et peut-être française). L’action de l’État peut aider à le remettre en piste.

Le plan de Barak Obama. La relance de l’économie, et la création d’une industrie du clean tech américaine, au service d'objectifs sociaux. Transports, amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments publics (d’où économies) et des soins médicaux par le développement de nouvelles technologies (nouvelles économies). C’est malin. Plus malin : il évite l’erreur qui tue le changement. Il met en place un système de contrôle du changement. Il annonce qu’il va investir massivement, mais qu’il attend de cet investissement des résultats concrets, quantifiés. Il va s’assurer qu’ils sont obtenus.

Compléments :

samedi 6 décembre 2008

À mort la culture générale

Pierre Assouline fulmine :
Ça a mis le temps mais c’est là et ça éclate même en lettres de néon dans Le Figaro de ce matin par la voix d’André Santini, secrétaire d’État à la Fonction publique : la culture générale va être chassée des concours administratifs.
La culture générale ne sert à rien et elle est un facteur de discrimination à l’égard des classes défavorisées qui n’y ont pas accès. En outre, l’élève Nicolas Sarkozy aurait été victime de la Princesse de Clèves, et voudrait achever le travail de la révolution. On comprend mieux son amour du désert culturel américain. Au moins, là, c’est du simple. Du Rambo.

Le gouvernement poursuit l’œuvre réformatrice des soixanthuitards : je n’aime pas, donc ce n’est pas bien. Intentions pleines de bons sentiments. Curieux tournant de l’histoire humaine. Les sociologues disent qu’un des piliers de l’édifice social est la « validation sociale » : nous tendons à être des moutons de panurge. Apparemment pas nos gouvernants. Comme le Neocon américain, ils ont la certitude de détenir la vérité. Au diable les ringards qui les ont précédés ! Grande innovation sociale : l’individualisme.

Oui, mais Corneille, Madame de Lafayette, Platon et Socrate, c’est quand même sacrément dépassé ! Le moyen pour quelques sadiques frustrés de faire souffrir l’enfance.

Pour comprendre Madame de Lafayette, le duc de Saint Simon, ou Platon, il faut se mettre dans leurs baskets. Décodage, reconstruction de leur époque, de leurs repères intellectuels. Ce travail d’exégèse est le fondement de toute religion : les textes religieux doivent être traduits pour chaque génération. Alors, ils nous parlent de notre vie. Et ils nous disent des choses formidablement intéressantes.

La culture a un rôle : nous préparer à exister. Erin Brokowitch, c’est l’individu solitaire qui fait triompher les valeurs sociales (le bien) de l’égoïsme individualiste (le mal – ici représenté par une multinationale). Le Cid, c’est le conflit entre l’aspiration individuelle et l’obligation sociale, et sa résolution. Tartuffe, les médecins de Molière, c’est l’hypocrisie et ses tactiques perverses (mais brillantes !), ce sont les Bobos, les consultants, les scientifiques du management. La vie est un éternel recommencement. La culture est là non seulement pour nous donner les solutions que nos ancêtres ont trouvées à nos problèmes, mais aussi pour nous entraîner à les appliquer. Regarder un film, c’est vivre la vie de ses personnages, et apprendre de leur expérience. Les feuilletons américains suintent de bons sentiments.

Notre gouvernement n’élimine pas la culture. Il la remplace. Il brûle les livres pour couper les ponts avec une culture qu'il juge dangereuse.

Compléments :

Hygiène du manager en temps de crise

François Hauser peste contre ses clients. La crise les a plongés dans un mouvement brownien. Ils ne font rien, mais sont débordés. Désolé, pas le temps de réfléchir !

J’ai observé ce phénomène dans les grands moments d’incertitude (lorsqu’une entreprise est en passe d’être achetée, ou après son achat, alors qu’elle ne sait pas ce qu’elle doit faire...) : ambiance irrespirable. Les psychologues disent que l’homme ne peut supporter l’incertitude. Qu’il tente de la faire cesser par tous les moyens. Décisions désastreuses en général. Durkheim parle d’anomie (absence de règles), et en fait un facteur favorable au suicide.

Finalement, s’agiter sans but n’est pas si idiot : c’est mieux que de se jeter d’une fenêtre. Mais pas beaucoup mieux : si un imprévu survient, nous sommes impréparés. D’autres solutions :

  • François Hauser nous indique ce à quoi nous accrocher dans la tempête : nous avons tous des responsabilités, et elles ne disparaissent pas dans une crise.
  • À ce point, on hésite entre des scénarios bien définis, mais antinomiques. L'anomie n'est pas une totale absence de règles, mais une sorte d'embranchement. Pour résoudre la question : examiner chaque scénario comme s’il était arrivé, trouver la stratégie à suivre. Puis reprendre toutes les stratégies et dégager ce qu’elles ont en commun : la stratégie qui vous permet de réduire massivement vos risques, sans réduire significativement vos espoirs du bénéfice que vous réserve l’avenir le plus favorable (le fameux 20 / 80). (C'est la méthode des scénarios.)
  • En période d’incertitude, il faut travailler moins, pour en avoir sous la pédale au cas où. Être prêt à agir. Et pour éviter le stress du vide, « diversification émotionnelle » : trouver des dérivatifs, un univers que l’on maîtrise parfaitement (par exemple écrire la chronique de la crise !).

Compléments :

  • Pour des exemples de l’attitude déplorable de l’homme face à l’incertitude : CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000.
  • DURKHEIM, Emile, Le suicide : Etude de sociologie, PUF, 2007.
  • Transformer l’incertitude en certitude : Se diriger dans l’incertain.
  • Sur la diversification émotionnelle : JICK, Todd, The Recipient of Change, note, Harvard Business School, 1990.
  • Le Yi Jing, ou l'art de l'embranchement : Le discours de la Tortue.
  • L'analyse de Robert Merton sur la problématique du choix : Braquage à l'anglaise.

vendredi 5 décembre 2008

L’Europe difficile

L’histoire de l’Europe et de ses pères fondateurs : OLIVI Bino, GIACONE Alessandro, L’Europe difficile, Folio, 2007.

Crépuscule du nationalisme
Ce que dit ce livre est que l’Europe est une réaction contre le nationalisme. La notion de nationalité remonte au 19ème siècle. La nation a suscité un élan guerrier sans précédent. Les élites de chaque pays, ses esprits les plus élevés, n’ont alors rêvé que d’étriper leur prochain, pour la plus grande gloire de leur génie national.

Les fondateurs de l’Europe ont donc voulu écarter le danger en fusionnant les nations dans un tout. C’est le fédéralisme. Il ne s’agit pas de construire une nation aux dimensions de l’Europe, mais plutôt de nouveaux USA. Des états puissants et indépendants, qui ont en commun les valeurs qui leur sont essentielles.

L’histoire de l’Europe, c’est peut-être bien l’établissement progressif de ce fédéralisme.

Mais le fédéralisme affronte le confédéralisme, la survivance du sentiment nationaliste. La France, l’Allemagne et l’Angleterre, en sont affectées en fonction inverse de l’étendue de leurs défaites militaires. Velléitaire et un peu ridicule dans le cas de la France, il est puissant et agissant en ce qui concerne l’Angleterre (cf. Margaret Thatcher). L’Allemagne est entre les deux.

L’Europe, attracteur étrange
L’Europe se construit dans les crises. En dehors, chaque nation n’en voit que les défauts, et pense pouvoir tirer seule son épingle du jeu. Ce qui se termine mal. Elle redécouvre les vertus de l’Europe. La période actuelle en est une démonstration.

La France croyait rejouer l'après guerre de 14 et infliger des compensations dévastatrices à l’Allemagne, voire la dépecer. La guerre froide impose une Allemagne forte. Seul moyen de contrôler la superpuissance industrielle allemande : la rendre prisonnière de l’Europe. Pour l’Allemagne, c’est alors le seul moyen de récupérer son industrie. Suez ? La fin des puissances impérialistes : pas d’autre solution que l’Europe pour se faire entendre. L’Angleterre rejoint L’Europe. 1968 : « jamais la France ne perdit aussi rapidement autant de prestige dans une cadre international où elle avait joui d’une liberté de manœuvre totale », fin de l’espoir d’une Europe dominée par la France. La prospérité Allemande la détourne de l’Europe ? 77-78. Attaque du Mark, perte de compétitivité de l’Allemagne, intérêt pour l’Europe. Effondrement du bloc soviétique, anarchie à l'Est : l’Allemagne, inquiète, se rapproche un peu plus de l’Europe. Réunification de l'Allemagne : on craint une résurgence nationaliste. L'Allemagne s'immerge plus que jamais dans la construction européenne.

Alors, le coup de génie des fondateurs de l’Europe, a-t-il été, simplement, de créer son concept ? Au gré des aléas, les nations européennes sont contraintes de s’y réfugier. À chaque épisode, elles perdent un peu plus de leur souveraineté.

Chaque pays a sa crash stratégie
Périodiquement la nature de chaque nation se réveille.
  • Celle de la France est un peu ridicule et gesticulatoire. C’est l’illusion de pouvoir influencer le monde, sans faire l’effort de s’en donner les moyens (notamment économiques). Et l’étrangeté de la Politique Agricole Commune, à laquelle la France a fait plier l’Europe. La PAC, contrairement à ce qu’en ont dit ses détracteurs semble avoir eu d’énormes bénéfices « même à prix d’or, la PAC s’était donc révélée un puissant facteur d’intégration ». Mais, l’Europe n’étant que concessions, sa position de champion de la PAC n’a-t-elle pas coûté très cher à la France ?
  • Le rêve anglais ? « Le rêve d’une grande organisation de pays, unis par le même système monétaire et appelés à perpétuer sur un mode nouveau l’Empire britannique ». Et la Livre, symbole de cette puissance.
  • Quand à l’Allemagne, c’est un peu Deutschland über Alles. Une puissance industrielle consciente de sa supériorité, et qui se débarrasserait volontiers des minables et inefficaces matamores qui l’entourent et qu’elle nourrit.
Monnet contre Manent
Pierre Manent a écrit une inquiétante étude de l’Europe. L’Europe est une créature monstrueuse, un corps sans âme. La bureaucratie et le libre échange, sans projet politique. 1984 d’Orwell rencontre l’Angleterre de Dickens. Or, l’échec de la Communauté Européenne de Défense (1950), a montré que tout projet trop ouvertement politique est condamné.
Situation désespérée ? Les fondateurs de l’Europe ont choisi un chemin de moindre résistance : « l’intégration économique engendrerait inéluctablement l’union politique ». La stratégie de Jean Monnet : mise en commun des ressources + institutions.
Cette technique est le « fonctionnalisme », c’est un fédéralisme qui ne dit pas son nom. On choisit un problème limité, généralement économique (par exemple la politique agricole), et on construit des lois qui permettent une collaboration européenne (la PAC). « la méthode Monnet conserve encore aujourd’hui une grande partie de sa validité et de son efficacité. » à chaque nouvel épisode fonctionnaliste, c’est un peu de la souveraineté des nations qui fuit. Sans qu’elles s’en rendent compte.
Bizarrement, c’est ainsi que l’on crée une culture commune (ordinateur social), notamment dans une entreprise : problème par problème. Mao ne connaissait pas le fonctionnalisme. Il a voulu transformer la culture chinoise brutalement, d'un bloc.
Mais au fait, l’Europe n’a-t-elle pas de projet politique ? Et la paix en rapprochant les peuples ? Tout le reste n’est-il pas une question de mise au point ?

La Charte des droits fondamentaux
L’Europe a une Charte des droits fondamentaux. L’Europe partagerait-elle des valeurs communes ? Pour un pays ou une entreprise, une telle charte est l’expression de ses « valeurs officielles », ce qui lui paraît important, mais qu’elle ne sait pas forcément mettre en œuvre. Qu’en est-il ici ?
Dignité, liberté, égalité, solidarité, citoyenneté, justice. Pourquoi pas. Mais c’est compliqué. Difficile de s’en rappeler. On est habitué à plus court « liberté, égalité, fraternité », « Dieu et mon droit »… Une invention de bureaucrates en panne d’inspiration ? Observations (sans avoir lu la dite Charte) :
  1. Liberté, égalité. Semble venir de chez nous. C’est la base de la démocratie, telle que nous la voyons.
  2. Citoyenneté : tous citoyens de l’Union, des sortes de Schtroumpfs, la nationalité est secondaire. C’est le concept même d’Europe : dissoudre les nationalismes.
  3. Dignité, solidarité. Ce sont des valeurs sociales, un rejet d’un certain modèle anglo-saxon individualiste, où chacun est seul face à son destin, et Dieu va au secours de la victoire. L’Europe est une communauté. Influence allemande ?
  4. Justice. Peut-être la valeur anglo-saxonne fondamentale (cf. jury populaire), l’expression même de la démocratie, des « droits » de l’homme, de sa liberté imprescriptible. Refus de l'arbitraire latin, qui a donné au monde l'Inquisition.
Impressionnant. C’est le résultat de ce à quoi quelques grands peuples ont cru plus qu’à tout. Ce pour quoi ils ont été prêts à mourir. Surtout, ces valeurs semblent s’équilibrer, empêcher les excès qui ont été commis en leurs noms individuels.
C’est comme cela que se construisent les groupes : ils transcendent les valeurs de leurs composants. L’Europe prend une autre tournure : c’est une surprenante réussite.

Les mécanismes d’intégration
Toute communauté filtre les candidats à l’entrée, puis les acclimate. Qu’en est-il de l’Europe ? Un peu auberge espagnole, non ? 27 pays, c’est beaucoup. D’ailleurs les pays de l’Est n’y sont-ils pas venus par opportunisme ? Adhèrent-ils à ses valeurs fondatrices ? Et l’Angleterre ?
Pas si vite. Il faut déjà mettre en conformité le droit national de l'impétrant avec 80.000 pages de textes communautaires. Puis, le rouleau compresseur se met en marche : le nouveau entre dans les très compliqués processus de coordination internes, inspirés par de très longues négociations entre cultures vieilles et sophistiquées. Il ne peut qu’en être transformé.

Bureaucratie et marchés
Alors monde bureaucratique ? Marchés laissés à eux-mêmes ?
La complexité des mécanismes de coordination de l’union (qui portent sur bien plus que l’économie : diplomatie, social, défense, recherche…) montre que la « liberté » des marchés n’est qu’une illusion. Pour autant, on ne peut y voir la seule main d’une bureaucratie rationaliste : cette complexité est culturelle.
L’Europe construit donc sa propre culture, un ensemble de règles essentiellement informelles, loin des abstractions qui ont causé, alternativement, les malheurs de la planète.
Et cela fonctionne plutôt bien dans les moments difficiles : « si le danger du protectionnisme et des guerres commerciales furent évitées au cours des années 1974-1975, c’est en grande partie parce que la communauté parvint à se protéger des fractures internes dans le domaine de la libre circulation ».

Le rejet de la constitution européenne
Arrivent les mésaventures de la constitution européenne.
On n’a pas trop réfléchi à ce que signifiait cette constitution. Les hauts fonctionnaires qui nous gouvernent ont oublié de nous dire l’essentiel. L’Europe acquiert une personnalité juridique, une identité, la capacité de négocier d’homme à homme avec une nation. C’est une révolution.
Et cette constitution lui donnait les moyens d’agir comme une nation.
Raison de l’échec ? Sa troisième partie. Elle reprenait les règles de fonctionnement de l’Union et avait tenté de les simplifier. Mais le résultat était d’une complexité inquiétante. Avoir mis ces mécanismes de mise en œuvre dans une constitution, maladresse stupide ? Pourquoi n’en être pas resté à de grands principes ?

Qu’en conclure ?
L’Europe est arrivée à un tournant de son histoire. Elle est beaucoup plus solide, efficace, et digne d’intérêt qu’on ne le croit d’ordinaire. Réussite remarquable. D’un assemblage disparate, elle semble avoir pris une sorte de personnalité, qui a le potentiel de transcender ce que ses composants avaient de mieux à proposer.
Ses dirigeants veulent la rendre plus facile à gouverner, en nous imposant un changement qui leur aurait simplifié la vie. Un changement de technocrates. Mais l’Europe a absorbé beaucoup trop de la souveraineté des démocraties qui la constituent pour qu’elle demeure une technocratie.
L’Europe doit devenir une démocratie. Si ses mécanismes doivent être simplifiés, c’est pour qu’elle soit compréhensible par tous, et pour que ses peuples puissent faire entendre leur voix. Prochaine étape de l’histoire européenne ? Probablement que l’Europe entre dans nos écoles et dans nos vies.

Compléments :
  • LEWIN, Kurt, Resolving Social Conflicts And Field Theory in Social Science, American Psychological Association, 1997.
  • Edgar Schein et analyse culturelle : Nous sommes tous des hypocrites !
  • THIESSE Anne-Marie, La création des identités nationales, Seuil, 2001. Description de la constitution des nations. C'est alors qu’on a dit au Français qu’il descendait du Gaulois et que les Écossais ont reçu leurs kilts (on ne savait pas les fabriquer avant). Le concept de nation avait besoin d’un mythe fondateur qui prouve son éternité.
  • MANENT, Pierre, Cours familier de philosophie politique, Gallimard, 2004.
  • Faut-il aimer Mao ?

L’entreprise n’appartient pas à l’entrepreneur

Souvenir d’une discussion avec William Johnston, entrepreneur américain installé en France. Il reproche à notre pays sa législation. Il ne peut pas licencier. Il n’est pas libre de faire ce qu’il veut de ce qu’il a créé.

Et nos enfants ? Ils ne demandaient rien, nous les avons créés, nourris, logés, éduqués… Pourquoi n’en ferions nous pas ce que nous en voulons ? Par exemple en les transformant en réserves de pièces détachées pour nos vieux jours ? Ce n’est pas pareil ? Le droit français pense que si : l’entreprise est un être. Et la science semble lui donner raison. Mais c’est théorique.

L’entrepreneur n’a-t-il pas sacrifié sa vie pour notre bien ? Je n’en suis pas sûr. Ceux que je connais étaient incapables d’obéir aux lois d’une entreprise, ils ont créé la leur.

D’ailleurs, comme l’observait Schumpeter, l’entrepreneur combine des ressources existantes, il ne crée pas à proprement parler. Il utilise habilement ce que la société lui a donné, à commencer par une éducation et un réseau relationnel. Pensez-vous qu’il soit très difficile d’être entrepreneur, en Angleterre, quand on a fréquenté Eton et que l’on connaît tout ce que le pays compte de puissants ?

Et Bill Gates : il a accès aux premiers ordinateurs durant sa formation (il faudra attendre des années pour que la préférence française pour l’industrie nationale offre au mieux aux étudiants français les cartes perforées et les bugs des machines Bull), il fait des études à Harvard, sa mère siégeait dans un conseil d’administration où se trouvait un dirigeant d’IBM (qui sera important pour le développement de Microsoft), ses très riches parents lui offrent une maison, alors que Microsoft est déjà une belle entreprise. Quel risque a-t-il couru ?

L’entrepreneur a sûrement droit au respect. Il est la clé de voûte du capitalisme. Mais, de ce fait, il fait parti d’un mécanisme social, auquel il doit le respect. Servant leader disent les anglo-saxons. En tout cas, rien ne semble justifier une rémunération excessive (du type de celle de Bill Gates) : ni le risque qu’il prend (comme veut nous le faire croire la théorie économique), ni la motivation qu’elle est supposée apporter (Bill Gates aurait été motivé à 10.000 fois moins !).

Complément :
  • Les théories sur le profit se répartissent en 2 : celles qui l’attribuent à une position monopolistique, celles qui en font la rémunération de l’incertitude. Je crois qu’il y a un mélange des deux. Schumpeter explique que l’entreprise doit faire face à la destruction créatrice : elle doit s’adapter en permanence, et donc garder des réserves pour cela (la crise actuelle le démontre). Le cas Bill Gates prouve que ce n’est pas tout.
  • Sur les théories du profit : KNIGHT, Franck H., Risk uncertainty and profit, Dover, 2006.
  • SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.
  • Sur les enfants comme pièces détachées : Conte de Noël.
  • Du droit français : Idéologie et théorie économique.
  • Et William Johnston : William Johnston: Master class en conduite du changement.

Le Chinois ne comprend que la force

C’est en substance ce que dit Vincent Brisset, dans un article du Monde.fr du 4.

Je penchais pour du « dent pour dent » avec ménagement (Pékin défie le monde). Pas du tout.

Les Chinois ont très peur de l’Europe et essaient de la diviser. Les tergiversations de Nicolas Sarkozy lors des derniers Jeux Olympiques leur ont fait croire que la France était un pays de lâches, point faible du dispositif.

Explication d’un paradoxe : la France a été le pays le plus favorable à la Chine, or c’est celui qu’elle sanctionne le plus volontiers.