dimanche 7 juillet 2013

Moment thucydidien et libéralisme

Thucydide, il y a 25 siècles, a décrit ce que nous vivons. Voici ce qu’en dit l’anthropologue Marshall Sahlins :
Cependant au fur et à mesure qu’avance la description par Thucydide du « désordre », non seulement les institutions sociales principales succombent à la nature humaine, mais le langage lui-même subit une dégénérescence similaire. L’iniquité morale s’accompagnait d’une hypocrisie égoïste à tel point que « les mots devaient changer leur signification ». Dans son travail remarquable sur Les mots représentatifs, Thomas Gustafson parle d’un archétypique « Moment thucydidien », lorsque la corruption des gens et des mots ne fit qu’un. (…) quand les mots étaient traduits dans la guerre à mort pour le pouvoir, injuste devint juste et juste, injuste. Comploter devint de « l’auto-défense », l’hésitation prudente fut condamnée comme « vile lâcheté », la violence frénétique était de la « virilité », être modéré, c’était en manquer. Les serments ne tenaient guère face à l’intérêt de les trahir. Le seul principe qui demeurait, remarque l’auteur classique W.Robert Conner, était « les calculs de l’intérêt personnel. Maintenant toutes les conventions de la vie grecque – les promesses, les serments, les supplications, les obligations vis-à-vis d’un parent ou d’un bienfaiteur, et même la convention ultime, le langage lui-même, cédèrent. C’est le bellum omnium contra omnes de Hobes. » 
Un exemple, fascinant. C’est au nom de la « liberté » que la soft power anglo-saxonne et ses lobbys nous imposent leurs intérêts.Vendre est un combat pour la liberté. Le sens même de libéralisme a été réinterprété.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Depuis 68, et la libération de l’homme, l'individualisme est déchaîné. Guerre de tous contre tous. Il s’agit d’avoir le dernier mot. On joue au lavage de cerveaux. Plus rien n’a de sens, sinon celui de justifier l’intérêt de quelqu’un. (Ce n'est pas pour autant qu'il faut condamner la liberté. Il faut chercher à mieux l'employer, me semble-t-il.)

samedi 6 juillet 2013

Votre carrière est-elle protéenne ?

Contrairement à la carrière traditionnelle, qui est généralement linéaire et gérée par l’employeur, une carrière protéenne est contrôlée par l’individu et dirigée par des facteurs intrinsèques (des valeurs personnelles, par exemple). Dans la conceptualisation protéeenne du développement de carrière, l’individu gère les expériences importantes de sa carrière, telles que éducation, apprentissage, emploi et loisirs, et vie de famille. (A Primer on Organizational Behavior de James L.Bowditch, Anthony F.Buono, Marcus M. Stewart, Wiley, 2008.)
Et si ma carrière était devenue protéenne ?

vendredi 5 juillet 2013

Comment noter ?

Chaque année, je me demande comment noter mes étudiants. Je suis en face de trois cas de figure.
  • Il y a ceux qui me trouvent sympathique et veulent faire du zèle. Ils passent malheureusement souvent à côté du sujet. Ce qui me navre.
  • Il y a le « bon élève », l’intellectuel. Cette fois-ci j’ai, plus ou moins, la lettre du cours. Mais pas son esprit. Le bon élève est un as de l'économie. Il obtient la meilleure note pour le minimum d'effort. 
  • Il y a les « rebelles ». Ils en font à leur tête. Curieusement, ils ne font pas ce que je leur demande, mais ils se prennent de passion pour le sujet, et en découvrent l’esprit. Cette catégorie en comprend deux : les rebelles de l’écrit et les rebelles de l’oral.
Je me demande s’il n’y a pas ici une métaphore de notre mécanisme de pensée. Et si mon cours ne porte pas plus sur la pensée, et le jugement, que sur le changement. Penser, c’est refuser les codes. C’est faire du neuf. Mais c’est un neuf qui n’est pas aléatoire, c’est un neuf qui correspond à une nouvelle réalité. On rejoint le changement, finalement. Il y a un lien.

Généralement, nous ne pensons pas. Nous surfons sur les courants de pensée existants. Nous les choisissons indirectement. Par des arguments tels que : celui qui les porte est-il de mon camp ? Ou par rationalisation de notre paresse, en trouvant une raison de ne pas nous pencher sur une idée qui nous dérange : celui qui la propose est-il très catholique ?

jeudi 4 juillet 2013

Fait-il bon travailler dans votre entreprise ?

Un questionnaire (en anglais) pour savoir s'il fait bon vivre là où vous travaillez : http://hbr.org/web/2013/06/assessment/the-perfect-place-to-work.

Cela est tiré du travail de deux chercheurs. Il semble montrer que l'on attend beaucoup de son emploi. Et surtout beaucoup plus qu'un salaire. Justice et exigence de sens dominent. Problème de méthodologie ou réalité profonde ?

Changement : notez votre entreprise !

Mes étudiants avaient cette année à noter la capacité de leur entreprise au changement.
En réfléchissant à leurs observations, et aux miennes, j’en suis arrivé à la grille suivante :
  1. Si la survie de l’entreprise était en jeu, elle serait incapable de changer.
  2. Le changement, porté par la direction, est possible, mais il se fait contre l’organisation.
  3. Le changement, porté par la direction,  est possible, il a le soutien de l’organisation. Mais il se fait dans la douleur, car mal conçu. (Logique de l’exploit.)
  4. Le changement, porté par la direction, est efficace et rapide. L’entreprise possède un savoir-faire de conduite du changement.
  5. Le changement vient majoritairement d’en bas et il se fait vite et bien.
Apparemment, tous les cas examinés se placent entre 1 et 3. Avec une infime minorité à 3. À noter le cas curieux d’un cabinet de conseil international, spécialiste du changement. À peine la réorganisation annoncée, le dirigeant qui en est le relais local disparaît mystérieusement, chacun prend son sort en main, interprétant le changement dans le sens de ses intérêts...

mercredi 3 juillet 2013

France : crise ou révolution ?

Voici les comptes d'une belle société de service à la pointe du high tech. Elle est d'ailleurs reconnue pour la qualité, exceptionnelle, de ses compétences. Un tiers de son chiffre d'affaires est fait avec l'Etat. Le reste avec de grands groupes. Sans le crédit impôt recherche, son bénéfice est nul. Combien y a-t-il d'entreprises dans cette situation ? Que donnerait une compression du budget de l'Etat ? Mais il y a plus curieux.

Regardez les Champs Elysées. C'est le hall d'exposition du "marché" dans ce qu'il a de plus anglo-saxon, avec, tout en haut, le bling bling pour oligarque, Vuitton. Et si c'était l'image fidèle de ce qu'est devenu notre pays ?  Les services de l'Etat ont été privatisés, des intérimaires aux intermittents du spectacle en passant par les pigistes, sa main d'oeuvre est flexible, son université est construite sur le modèle américain et parle américain (bachelor, master, business)... Que nous reste-t-il ? Une illusion. L'Etat, par son déficit, évite à toute la précarité française de réaliser qu'elle est précaire. Le jour où la rigueur aura frappé, la France ressemblera à l'Angleterre de Dickens. Sans qu'un coup de feu soit tiré, le modèle anglais du 19ème siècle s'est installé chez nous !

Que va-t-il arriver le jour où nous allons le découvrir ? Le jour, où, selon l'élégante expression des milieux d'affaires anglo-saxons "la fin de la récréation aura été sifflée" ? Sommes-nous dans une crise ou aux portes d'une révolution ?

Les médias : abêtissement délibéré du peuple ?

Possibilité d’être interviewé par un journaliste d’une grande radio privée. Problème : on a peur d’un propos « intellectuel ».

Curieux. On ne dit pas au médecin qu’il est « intellectuel ». Pourtant il nous parle avec des mots techniques. Qu’est-ce qu’il y a d’incompréhensible et d’abstrait chez moi ? Je parle avec les mots de l’entreprise. Et dans l’entreprise je côtoie tout le monde, et j’ai l’impression d’être parfaitement compris. Et même d’être trouvé utile. Puisque tout le monde finit par me demander de l’aide. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de gens qui aient mon expérience des êtres humains.

Eh puis, j’ai entendu dire que 80% d’une classe d’âge avait le Bac. Cela ne signifie-t-il pas que l’écrasante majorité de la population peut absorber des concepts un peu compliqués ?

Nos médias nous méconnaissent-ils ? Nous méprisent-ils ? Veulent-ils nous abêtir pour mieux nous manipuler ?... 

mardi 2 juillet 2013

Apprendre l'entrepreneuriat au MIT

Rencontre de William Aulet, directeur du Martin Trust entrepreneurship Center du Massachussetts Institute of Technology  (MIT). Homme très simple et franchement sympathique, et entrepreneur à succès. Il ne connaît rien de la France, mais est surpris que personne dans l’auditoire n’ait entendu parler de Jeremy Lin. Pour lui le monde est un village américain.

Il vient de publier un livre, « Disciplined Entrepreneurship », qui me semble très bien. (Parce qu’il l’a conçu comme les miens ?) Il est parti de son expérience, qu’il a formalisée à la lumière de la science. Il utilise les travaux académiques, les sciences humaines en particulier, comme « outils », et non comme méthodologies fermées à suivre aveuglément. Surtout, dit-il, il ne faut jamais oublier qu’entreprendre est extrêmement difficile. Ce n’est pas une partie de plaisir.
MIT est une formidable usine de création d’entreprises. Le « mile carré » (2,5km2) du campus produit un PIB qui le place au 11ème rang mondial. Les étudiants de Bill Aulet sont presque exclusivement des immigrés. Les WASP sont quasiment inexistants. Faudrait-il avoir « le ventre vide » pour lancer une entreprise ? Qu’est-ce qui motive l’entrepreneur, d’ailleurs ? « Hack the system », être plus fort que la société, ses lois et ses conventions. C’est un « pirate » (« It’s more fun to be a pirate, than to join the navy » : « creative irreverence »). Ce qui, lorsque l’on y réfléchit bien, est extraordinairement inquiétant. Et un peu contradictoire, comme on va le voir maintenant. En tout cas, cette observation est critique pour comprendre comment on peut enseigner l’entrepreneuriat. On sélectionne un état d’esprit. Ensuite on lui apporte les compétences dont il a besoin. Et ce en situation réelle. « L’enseignement est contextuel. » Ce qui fait qu’il est extrêmement difficile de faire croître l’offre de formation avec la demande.

Qu’est-ce qui fait qu’un pays produit des entrepreneurs, lui demande-t-on ? D’abord la culture. Certaines cultures ne s’y prêtent pas du tout (comme celle de l’Arabie Saoudite). Ensuite, la formation. Quoi que. L’entrepreneur est avant tout un rebelle. Le meilleur élève de la classe, lui, n’a rien de ce qu’il faut pour cela. Son art est de faire plaisir. Les réseaux d’entraide jouent aussi un rôle extraordinairement important. D’abord, comme soutien émotionnel. Ensuite parce que la concurrence nuit à l'entrepreneur. Toutes les idées lui sont utiles. Les frontières sont ses ennemies. Au fond, il n’a pas de patrie.  En troisième lieu, l’Etat. (Surprise de l’auditoire, fait de surdiplômés, employés par des multinationales.) L’Etat fournit le cadre, juridique notamment, sans lequel l’entreprise ne peut pas exister. Tout le reste est secondaire. Y compris le marché, ou le financement, que l’on trouve toujours lorsque l’on est bon. (Mais le financement initial est important.) Et y compris l’innovation. Seule une minorité de projets issus du MIT partent d’une innovation technologique.

Parmi les ennemis de l’entrepreneuriat ? Les incubateurs. Ils maintiennent en vie des projets sans avenir. Il faut des accélérateurs : avec eux, ça explose, ou ça casse. Extrêmement vite. Ce qui permet, dans le second cas, de repartir sur une meilleure idée. Mais il y a pire. Goldman Sachs, qui détourne le talent de missions utiles pour la société. (Bizarre, je trouvais que Goldman Sachs partageait l'esprit pirate du MIT - et qu'il avait formidablement manipulé le système par ses innovations !)

Le site, épatant, du livre de Bill Aulet : http://disciplinedentrepreneurship.com/

lundi 1 juillet 2013

La France des deux cents maternelles

Jacques Attali ( ) dans un rapport ( ), écrivait que la complexité de notre système favorise de véritable délits d’initiés pour ceux qui « bénéficient dès l’enfance d’un soutien et d’une formation privilégiés sur les impasses du labyrinthe éducatif » et « en poursuivant jusqu’à l’absurde, on pourrait même sans doute établir que la majorité des élèves des plus grandes écoles françaises ont commencé leur scolarité dans une ou deux centaines de classes maternelles. » ( ) Alors que dans le passé des élèves brillants étaient rapidement identifiés puis orientés vers les filières d’excellence indépendamment de leur origine sociale, le système de formation de nos élites est devenu profondément endogame. Georges Charpak observe : « si un pays de 60 millions d’habitants ne recrute ses ingénieurs que dans des milieux qui représentent 10% de la population, c’est comme si on réduisait ce peuple à 6 millions d’habitants. » (Texte complet.)
Après la France  des deux cents familles, la France des deux cents maternelles ? Je me demandais ce qu'il en était de l'ascenseur social français. Si j'en crois ce texte, il n'existe plus. Nous ressemblons extraordinairement à l'Angleterre de Eton. D'ailleurs l'université parle de Bachelor et de Master, ne rêve que de classements de Shanghai et de professeurs anglophones, et enseigne le business. La France est métamorphosée ? Et le changement s'est fait sans violence ! Soft power anglo-saxonne ?

Après le chaos, la démocratie ?

« Les crises économiques, plus que la prospérité, annoncent la démocratie. »The Economist s’interroge sur la vague de révoltes qui secouent le monde. Et s’en réjouit, finalement. D’ailleurs, les affrontements sectaires, Shiites contre Sunnites, n’ont pas pour vocation de dégénérer. Une forme d’équilibre a toujours été de rigueur. « Ni le poids des allégeances religieuses ni la forme des alliances politiques n’ont été constants au Moyen-Orient. Savoir que cela peut changer agit comme un frein contre un affrontement sectaire à outrance. » Pour le reste, ça bouge partout. En Turquie, le gouvernement a été apparemment ferme face à ses opposants, mais flexible, en réalité. Les négociations avec l’Europe et les Kurdes n’ont pas été suspendues. Au Brésil, la crise semble calmée. Mais n’a-t-on pas promis l’impossible ? (Le problème majeur est la corruption et le dysfonctionnement de l’Etat, si je comprends bien, i.e. de ce qui devrait mener les réformes !) Qui va tirer parti de ces troubles ? L’ex président Lula ? Mais n’est-il pas à l’origine de ce dont souffre le pays ? (Demain le chaos ?) Le retour de fortune brésilien a fait une victime : son homme le plus riche. Les investisseurs étrangers ne croyant plus au pays ne lui prêtent plus. Et ses affaires n’étaient apparemment que des bulles spéculatives. En Egypte, le pays est paralysé par l’affrontement entre gouvernement et opposition. Ce qui pourrait ramener l’armée au pouvoir. L’équilibre politique italien est suspendu aux démêlés judiciaires de M.Berlusconi. En Russie, Gazprom, outil de pouvoir et d’influence internationale de M.Poutine est menacé par le gaz de schiste. Il fait choir les prix, émerger une concurrence interne, et apporte de nouveaux fournisseurs à ses clients. En France « les implications politiques (de l’affaire Tapie) sont explosives ». Les Portugais veulent rester dans l’euro, mais ils souffrent. Qu’ils supportent cette souffrance est capital. « L’UE (…) a désespérément besoin d’un succès. Si le Portugal ne peut pas se remettre sur pieds en dépit d’un gouvernement de centre droit qui adopté le libre échange avec zèle, les critiques diront que le problème est dans le traitement, pas dans son application ». C’est la faiblesse de la France qui a fait de l’Allemagne un leader. Mais elle est extraordinairement mal à l’aise dans ce rôle. Elle sait surtout ce qui n’est pas bien. Non où aller. Barack Obama tente de faire passer quelques mesures de lutte contre le réchauffement climatique. Mais il est paralysé par une opposition qui utilise toutes ses initiatives pour lui nuire. (Dans ces conditions, ne devrait-il pas chercher à encourager le réchauffement climatique ?) L’Affaire Snowden, en dévoilant l’hypocrisie massive des USA, provoque « le malaise de l’Amérique et la joie de ses ennemis ». Annonce de la prochaine crise économique ? La banque fédérale américaine parle de ralentir sa politique de soutien de l’économie. Partout les marchés sont sans dessus dessous. Et les banques tremblent.  « C’est une douce ironie que les titans de la gestion de fonds, qui se considèrent comme des champions robustes du système du libre échange, soient si dépendants des subventions des autorités monétaires. » Quant à Internet, il facilite les révolutions, mais pourrait bientôt être la meilleure arme pour les éviter, ou les réprimer.

Dans le monde de l’entreprise. Le marché monte à l’assaut de l’école. Dorénavant, on va apprendre par ordinateur. Certes ce n’est pas la première fois que l’on cherche à appliquer une innovation à l’école. Mais cette fois-ci, c’est sûr, c’est plus efficace que la méthode traditionnelle. Mais n’est-ce pas un moyen de licencier de l’enseignant ? D’accroître les inégalités ? En tout cas les lourdeurs administratives pourraient freiner ce changement, bénéfique selon The Economist. Alors, les entreprises cherchent à rendre les familles accro à leurs produits, afin qu’elles fassent pression sur l’Etat. (Au fait : quid de la socialisation dans l’apprentissage ?) Pour le reste, cela bouge presqu’autant que dans la société civile. Les télécoms européennes sont « dans le trou ». En particulier, les spécialistes du mobile. La faute apparemment à trop de concurrence, et trop de déréglementation ! Du coup, ils n’ont pas les moyens d’investir dans le 4G. Les Américains tournent autour des sociétés européennes, exangues. Le cloud donne l’avantage à IBM et Amazon (« Amazon pourrait rouleau compresser tout le monde »). Cela force Salesforce, Oracle et Microsoft à s’unir, pour tenter de sauver leur peau.