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mardi 9 décembre 2014

Inconscient et changement : contre Freud

Freud dit que nous balançons ce qui nous déplaît dans notre inconscient. Pas d'accord :

Pour ma part, il me semble qu'il y a construction du conscient. Par nature, c'est l'inconscient qui pilote l'homme. Cependant, certaines choses "émergent" et deviennent conscientes. Elles font partie de notre "raison". Nous mettons des mots sur notre impression. L'évolution de l'enfant me semble suivre ce principe. Initialement, il est totalement inconscient, progressivement, la conscience apparaît. Et le phénomène est probablement continu, jusqu'à la mort. 

Quelles sont les raisons de la raison ? Je soupçonne que c'est notre incapacité de résoudre seuls nos problèmes. La raison permet d'en parler et de les traiter en groupe. Ce serait une forme de souffrance qui ferait émerger la raison. D'où ma contre-interprétation de Freud. Quand il souffre trop, l'homme ne rejette pas le conscient dans l'inconscient, mais il refuse à l'inconscient de devenir conscient. C'est le déni. 

Faut être inconscient pour changer ?
Cette théorie a des implications majeures en termes de changement. C'est parce que l'enfant est inconscient qu'il peut subir les chocs violents de son éducation. C'est ainsi que l'on souffre "a posteriori" de son éducation, alors qu'aujourd'hui on profite de ses bénéfices. Quant à celui dont les études ont été ratées, lui ne souffre pas : l'échec est demeuré inconscient. 

L'éducation est essentiellement une question de raison. (Rien de neuf là-dedans. C'est tout le programme des Lumières et de la France républicaine.) Par conséquent, couper une partie de la population de l'éducation permet de la maintenir dans l'inconscient (l'enfance) et de lui faire subir de mauvais traitements, sans qu'elle s'en rende compte. C'est ce que je retiens, en particulier, des travaux de JB.Fressoz : le peuple a fait les frais de la mise au point de la technologie moderne par des fous-furieux.

Qu'est-ce qui passe, et ne passe pas, le mur de la raison ?
Question finale : pourquoi y a-t-il parfois passage de l'inconscient au conscient, d'autres fois non ?
Cela pourrait résulter du théorème des anxiétés d'Edgar Schein. Le passage inconscient / conscient est caractérisé par une anxiété de survie élevée. Mais il peut être bloqué par une anxiété d'apprentissage tout aussi élevée. Autrement dit, on ne sait pas par quel bout prendre le problème. Ou, plus exactement, puisque le mécanisme de résolution est collectif, on ne sait pas à qui on peut demander de l'aide (de nous aider à résoudre notre problème). 

samedi 25 janvier 2014

Sommes-nous conditionnés par notre enfance ?

Un ami me demande (avec inquiétude !) si je crois que nous sommes conditionnés par notre enfance. 

Il me semble qu'il y a deux théories sur le sujet. Celle de Freud qui pense que oui. Quelque chose, qui vient des profondeurs de notre âge, et que nous avons rejeté dans notre inconscient, nous guide. Celle de Bateson, selon laquelle nous sommes l'émanation du système que nous constituons avec notre environnement. En quelque sorte, nous sommes un acteur dans une pièce de théâtre. Tant que les autres ne changeront pas de rôle, nous devrons suivre notre texte. (Plus exactement, nous sommes marqués par la pièce : si on nous en sort, nous cherchons à la reconstituer.)

J'ai fini par croire que l'effet Bateson est le plus fort des deux. Par exemple, ce blog tente de modéliser le comportement des hommes politiques, en particulier MM. Sarkozy, Obama ou Hollande (un exemple). Ce qui ressort de cette étude est que leur comportement est avant tout conditionné par le système auquel ils appartiennent. Ce système les a sélectionnés certainement, mais il les a aussi faits. La théorie de Freud est peut-être à l'oeuvre dans d'autres domaines, par exemple dans leur choix de compagnes. Mais est-ce le cas ? Ne sont-elles pas représentatives du milieu qu'ils fréquentent ? Je me demande si Freud ne s'adresse pas essentiellement à des cas pathologiques. Un choc initial tellement violent que l'individu est incapable de s'en relever l'espace d'une vie. A moins que ce choc soit un moteur pour la vie. Il donne l'énergie cinétique mais pas la trajectoire.

En conséquence, il me semble que si l'on veut modéliser un comportement, il ne faut pas aller chercher l'histoire de l'individu, mais plutôt essayer de comprendre à quel système il appartient. Il est probable qu'il reproduira ses codes.

jeudi 22 août 2013

Histoire de la conduite du changement

Les sciences modernes du changement entrent dans le domaine que l’on appelle « la psychologie sociale ».

  • La psychologie a connu plusieurs étapes. La première est celle de Freud (1856, 1939). Il s’intéresse à l’individu isolé. Puis arrive Gregory Bateson (1904, 1980). Cet anthropologue anglais explique que l’homme n’est pas isolé. Il appartient à une famille. Les relations qui s’y nouent jouent un rôle décisif sur l’individu (cf. double bind). Il va utiliser les outils de la systémique. Et fonder « l’école de Palo Alto ». Ses travaux sont appliqués aujourd’hui à beaucoup plus que la famille. D’eux vient notre « coaching » moderne. Cette école systémique parle de changement
  • Kurt Lewin (1890, 1947), Allemand émigré aux USA, élève de l’école de Gestalt de Berlin (psychologie de la forme), crée la psychologie sociale. De l’individu de Freud et de la famille de Bateson, elle passe à la société dans son ensemble, à une entreprise, par exemple. De l’examen du changement, on en vient à s’occuper de mon sujet : comment transformer, de manière délibérée, une organisation. La science qui étudie cette question s’appelle Organizational Development (développement des organisations). Elle date du début des années 50. Elle est enseignée dans les écoles de management.
(PS. Depuis j'ai écrit sur la vie de Kurt Lewin, et sur le changement vu par la systémique de Paul Watzlawick de Palo Alto.) 

jeudi 3 janvier 2013

Eloge de la dette

Et si la solution de notre crise était dans la définition de « dette » ? SARTHOU-LAJUS, Nathalie, Eloge de la dette, PUF, 2012.

Notre crise n’est pas financière. Elle est celle de notre représentation du monde, fondée sur la fiction du « self made man » : l’individu ne doit rien à personne. Et les conséquences de ce déni de réalité sont effroyables. La dette financière est la moindre d’entre elles. Car l’individu a besoin de la société pour être. Il n’y a pas de libéralisme sans société. Il n’y a pas de liberté sans dette.

Ce livre est une exploration de la signification de « dette » par différentes cultures, proches de la nôtre. Dommage que l’on n’y parle pas de science (en dehors de la psychologie de Freud). Car elle explique que, dans le monde, tout est interdépendant. A vrai dire, je ne l’ai pas bien compris. Son intérêt est peut être plus dans les métaphores, travaux et idées qu’il cite que dans l’interprétation qu’il en donne. Parmi ce que j’en retire, et qui n’y est peut-être pas :
  • Pourquoi la religion catholique prohibe-t-elle l’intérêt ? (Le marchand de Venise.) Parce que le prêt est un don. Et don de son être, plus que d’un bien matériel ou de son corps. Mais il crée la potentialité d’un contre-don. C’est malin : non seulement on retrouve ce que l’on a donné, mais on s’est fait un ami, quelqu’un sur qui compter. « Intérêt » du prêt ? Mécanisme d’assurance ? Bien entendu cela signifie qu’il y ait sens du devoir. Prêter est un acte d’amour, de foi en l’autre. (Serait-ce pour cela que notre Etat providence est en faillite : ceux qu’il aide ne lui en sont pas reconnaissant ?)
  • Une question que je me suis posée : l’individu demande des décennies d’apprentissage social. Autrement dit, il ne peut pas être « libre » par son seul effort. Alors, l’insistance de certains libéraux à ne rien donner aux pauvres fait-elle de ces derniers des sous-hommes ? Les prive-t-elle d’une part de leur humanité ? (Les esclaves seraient-ils la contrepartie de la démocratie ?)
  • Ce livre m’a aussi montré Dom Juan de Molière sous un jour nouveau. Ce n’est pas l’histoire d’un séducteur. C’est celle d’un homme qui refuse de payer ses dettes à la société. C’est le précurseur des banquiers, et des oligarques modernes. Mais, notre nature même est l’emprunt : nous devrons rendre notre âme ! Surtout l’homme et la société sont en perpétuel devenir. Ce qui requiert l’entraide. Donc nouvelles dettes. Il se trouve aussi que nous créons des dettes que l'on ne nous paiera pas. Car nous faisons l'avenir de nos enfants. Par conséquent, nier toute dette, c'est vivre dans l'instant. C’est la jouissance à la DSK comme seul moteur, « la fin de l’histoire » des libéraux, et l’ardoise qu’ils nous laissent.
  • Le plus curieux peut être est que certaines dettes sont infinies. La culpabilité qui en résulte est écrasante. Or, comble de l’irrationalité, il peut y avoir « grâce », abrogation. Mais est-ce un don gratuit ? Car elle suscite, chez l’âme bien  née, un élan de reconnaissance éternel. Contre don ? (Serait-cela la charité chrétienne ?)
En résumé, tout ceci semble dire que nous sommes une société de pauvres types, de comptables méprisables, au cœur sec. Nous avons fait du don et de la dette une question de calcul, alors que c’est une affaire d’amour et de désir irrationnel. Mais d’une irrationalité qui se révèle, a posteriori, infiniment plus rationnelle que le calcul. Ce faisant, nous avons construit un monde à notre image, désertique. Et sans lendemain.  

jeudi 6 septembre 2012

La raison dirige-t-elle l’homme ?

Penseur venu de wikipedia
Il est estimé, au moins en Occident, que la raison dirige ou devrait diriger l’individu.
Je ne le pense pas. Et je ne crois pas non plus à la théorie de Freud, qui veut que la raison rejette dans l’inconscient ce qui ne lui va pas.

Il me semble plutôt que l’inconscient pilote l’homme et que ce que nous appelons raison n’est là que pour rationaliser une décision qui a été prise sans elle. Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner semble confirmer ce point de vue : il y est dit que l’expérience montre que la partie « intelligente » du cerveau réagit une fois que nous avons pris une décision.
La démonstration de mathématique est un autre exemple de ce phénomène : elle part d’une intuition, qui est, ensuite, justifiée par le raisonnement. Il n’y a pas de méthode pour résoudre systématiquement un problème.

A quoi servirait la raison, alors ? Je formule deux hypothèses.
La première est que notre raison est un outil social. Elle nous permet de communiquer, d’être compris, et surtout de coordonner nos comportements collectifs à grande échelle (aujourd’hui à celle de la planète). Par contraste, « l’émotion », « l’empathie »… n’ont qu’un très court rayon d’action.
L’évolution de l’entreprise montre cette idée en action. Quand elle est petite, l’entreprise fonctionne à l’informel, à l’affect, comme une équipe sportive. Dès qu’elle s’étend, elle définit explicitement des lois, des règles, des normes. Elle invente, en particulier, le contrôle de gestion. C’est ce que montre fort bien l’évolution de General Motors sous le leadership d’Alfred Sloan.

La seconde est que la raison est un appel à l’aide. Lorsque notre inconscient est dépassé par une difficulté, il tente de la rendre consciente. Pour que nous puissions utiliser notre raison pour demander l’aide du groupe ?

Résumé de mes désaccords avec l’opinion dominante : la raison n’a pas été inventée pour guider l’individu, c’est une fonction sociale qui est dépendante de l’inconscient.

La raison individuelle a sans nul doute une influence sur l’homme : dans mon modèle, l’inconscient produit de la conscience qui peut arriver à son tour à modifier l’inconscient ; mais le procédé est lent, et intimement lié à la dimension sociale de la vie, puisque les outils du conscient sont construits par lui à partir de ce qu’il a compris de l’enseignement collectif. Mais c’est une conséquence imprévue de la fonction sociale de la raison. 

samedi 11 février 2012

L’existentialisme pour les nuls

FLYNN, Thomas R., Existentialism A very short introduction, Oxford University Press, 2006.

L’existentialisme appartient à une très ancienne tradition, qui remonte à Socrate. Nietzsche et Kierkegaard sont des précurseurs du mouvement moderne (Sartre, de Beauvoir, Camus, Merleau-Ponty et Heidegger, sur une voie différente). C’est une philosophie de la liberté (individuelle).

Tout homme est bâti sur un choix initial, qui définit ses valeurs et auquel sa vie doit être fidèle (authenticité). Ce choix est au-delà de la raison. Il se découvre en cherchant la logique implicite du parcours suivi par l'individu. Il se révèle aussi lors de crises (nausée, angoisse existentielle) : l’homme confronté au néant, découvre ce qui compte réellement pour lui. C’est un acte de foi. C'est une forme de naissance : il ne sera un homme à proprement parler que s’il refuse le cours qui semble lui être imposé, s’il transcende son sort. Il se construira, par ses décisions et son action, en conformité à son choix fondateur (l’existence précède l’essence : on devient ce que l’on doit être, par l’engagement).

Cette liberté a beaucoup d’ennemis : la faiblesse de l’homme, qui a peur des conséquences de ses choix existentiels, le conformisme, le déterminisme (Freud) qui la nie, la pensée abstraite (Marxisme, religions) qui exige l’obéissance…

L’œuvre des existentialistes ne s’adresse pas à la raison, trop limitée. Pour transmettre leur enseignement, ils utilisent l’eidétique de Husserl, qui communique une expérience par une série d’exemples. D’où la place de l’art (engagé) dans leurs travaux.

Et leur théorie semble avoir découvert tardivement la société, qui y occupe une situation un peu inconfortable.

Remarque personnelle. Curieusement leur pensée ressemble à celle des protestants : l’homme (l’élu ?) a une vocation, son rôle sur terre est de l’accomplir. 

vendredi 6 janvier 2012

A dangerous method

Film de David Cronenberg, 2011.

Époque où les très fortunés étaient cultivés, polyglottes et névrosés. Et où l’on créait des théories par rationalisation de son cas particulier.

Introduction à l’œuvre de Jung, Freud et Gross.

Esprit de contradiction ? Je n’aimais pas les premiers films de Cronenberg, mais je trouve qu’ils avaient quelque chose d’original – une sorte d’étrangeté malsaine – qui a disparu. Ses dernières productions semblent avoir perdu le souffle initial. Elles ont peut-être gagné un grand public ?

dimanche 26 décembre 2010

RP et manipulation

Ce qu’il y a de curieux dans l’histoire des relations publiques, c’est qu’on y parle immédiatement de manipulation. Un de ses pères fondateurs aurait même été un neveu de Freud, un certain Edward Bernays.

Comment la science peut-elle amener les masses où entreprises et gouvernements veulent qu’elles aillent ? se demande-t-on. Déjà, on repère la sensibilité de l’esprit humain aux émotions, aux images, à l’influence des leaders d’opinion.

Pourquoi l’entreprise n’a-t-elle pas cherché à s’adresser à la rationalité humaine ?

Parce que le capitalisme n’a pas attendu la révolution russe pour avoir mauvaise presse. Ses origines sont marquées par un affrontement avec syndicats et salariés. Inquiète pour sa situation, son élite dirigeante était prête à tous les coups. 

Que signifie que la publicité ressortisse toujours à de la manipulation ? Plus qu’un marché, le dirigeant nous voit comme une populace révolutionnaire qui en veut à ses richesses ?

mercredi 8 septembre 2010

Schopenhauer pour les nuls


Janaway, Christopher, Schopenhauer, A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2002.

Schopenhauer était-il un philosophe ? Christopher Janaway trouve beaucoup à redire à la rigueur de son raisonnement et à la solidité de sa métaphysique, et à sa tentative de rapprocher Kant et Platon.

Il paraît plutôt avoir été un grand écrivain, et un précurseur de la psychologie, qui a su formuler le malaise de son temps. Ses idées semblaient à tel point une évidence à la haute société viennoise que Freud s’est cru obligé de dire qu’il ne l’avait pas lu.

Pour Schopenhauer, le mal du monde c’est la « volonté » (de vivre) des êtres et des éléments qui le constituent et qui fait que nous nous jetons tous les uns contre les autres, et qu’un univers plus horrible ne pourrait pas exister. Pour l’homme cette volonté se trouve dans son inconscient, qui tire ses ficelles, et déforme sa perception. Et cet inconscient est obsédé par le sexe (i.e. par la reproduction).

Cette volonté aveugle nous enferme dans l’illusion de notre individualité, qui nous empêche de voir que nous appartenons à un tout. (Ce qui fait de l’empathie la plus grande vertu humaine.) Cependant nous entrapercevons parfois le monde tel qu’il est vraiment. L’art nous le montre. Il neutralise la « volonté » et nous ouvre les yeux sur la réalité. Certains, des saints, parviennent même à ne plus rien vouloir, donc à vivre cette réalité qui sous-tend nos illusions. C’est avant tout l’effet d’un violent accident de la vie (l’homme n’ayant pas de libre arbitre).

Commentaires :

Si l’œuvre de Schopenhauer a semblé évidente à ses contemporains, est-ce parce qu’il les a influencés ? Ou est-ce parce que la philosophie rationalise les idées de son époque ? D'ailleurs, pourquoi la très riche et très raffinée haute société à laquelle il appartenait a-t-elle pu produire une pensée aussi noire ? Élégant désespoir romantique de ceux qui ont tout ? Culture excessivement répressive, qui martyrise l’individu et fait de sa nature un mal ?...

Mais, au fond, Schopenhauer n’a-t-il pas raison ? Ne sommes nous pas victimes de la haine que nous nous portons ? Les milieux d’affaire anglo-saxons ont érigé la concurrence et l’égoïsme en dogme, les hommes politiques français sont aveuglés par leurs ambitions, au mépris de leurs nobles principes, les Allemands sont parvenus à un semblant d’union en déclarant la guerre au reste du monde. L’humanité est victime d’une malédiction : croire qu’il y a des bons et des mauvais... Malédiction ou bon sens ? La vie consomme ce qui lui est nécessaire. En l’épuisant, elle se force à se réinventer, non ?

Mais, l’homme ne peut-il arriver à comprendre que l’autre n’est pas un ennemi ? Dans l’adaptation nécessaire aux évolutions de notre environnement, l'union fait la force ; le groupe est d'autant plus fort que chacun de ses membres fait ce pour quoi il est doué, ce qu’il a envie de faire (volonté).

Compléments :
  • Le livre que cite Histoire du mariage remarque que les théories de Freud arrivent à une époque de répression sexuelle sans précédent. 
  • Curieux cheminement qui mène de Kant à Heidegger, en passant par Hegel, Schopenhauer et Nietzsche, notamment. Chacun emprunte à l'autre des idées qui semblent progressivement prendre la solidité d'une vérité scientifique. En même temps, on passe de systèmes fermés et logiques, à des travaux beaucoup moins préoccupés de consistance interne.

mercredi 4 août 2010

Psychanalyse

Idée extraite d'une fin d'émission sur la psychanalyse (France Culture, hier) : on ne peut rien comprendre à la psychanalyse, si l’on n’a pas subi d’analyse.

Idée intéressante, qui est peut-être vraie pour beaucoup d’autres de nos activités humaines. Mais c’est une idée que n’a pas eue l’Éducation nationale qui ne croit qu'en la théorie. Ou, plutôt, qu'il faut des dons innés pour exercer une fonction (diriger une entreprise, ou être médecin) et que son rôle est de détecter ceux qui les ont.

J’ai aussi continué à écouter Michel Onfray démolir Freud. La démonstration ne marche pas : je trouve Freud scientifique dans sa démarche. Il s’examine et en recherchant des enseignements généraux. Sa théorie des pulsions et du refoulement me parait simple bon sens : notre nature n’arrête pas de se heurter aux règles de notre culture, ça ne peut être sans conséquence sévère. De même, il semble avoir vu que le refoulement pathologique de son époque avait pour origine des contraintes sexuelles exagérées. Il suggérait semble-t-il la contraception, pour relâcher la pression. Une idée originale et intelligente, me semble-t-il.

Michel Onfray remarque que Freud n’a pu que s’autoanalyser, faute de psychanalyste. Puisqu’il n’y a pas d’analyste sans analyse, il y a un pêché originel ici, non ? En fait, non seulement Freud ne fait que s’écouter, mais en plus il semble avoir passé sa vie à parler de soi à ses amis, notamment à Fliess, ce qui me semble un genre d’analyse dans laquelle il transforme progressivement en analystes des gens doués pour ce travail. C’est un exemple de poule et d’œuf.

Il reste qu’il a sûrement des ridicules et des faiblesses, que sa théorie n’est certainement par parfaite – à mon goût, et à celui de Bronislaw Malinovski, il a sous-estimé l’impact sur ses travaux de la culture dans laquelle il vivait, mais n’est-ce pas le propre de l'homme d’être imparfait ? N’est-ce pas, même, une illustration de la théorie de Freud ?

mardi 3 août 2010

Sarkozy et l’immigration

Et si ses déclarations concernant les immigrés naturalisés mais mal intégrés n’étaient pas que simple politique ? Influencé par les idées de Michel Onfray sur Freud, j’en viens à les appliquer à N.Sarkozy :

Son père est un immigré de première génération qui aimerait que ses enfants se souviennent de leur passé hongrois (cf. présentation de ses mémoires), donc pas intégré du tout. Son grand-père maternel est originaire de Salonique. Sa femme est arrivée en France parce que, selon un film de sa sœur, leur père trouvait l’Italie peu sûre pour les milliardaires. Et elle a été naturalisée après leur mariage. Et lui-même n’a-t-il pas déclaré sa passion à George Bush et à l’Amérique, en début de mandat ? L’Amérique ne serait-elle pas un pays plus favorable à ses valeurs que le nôtre ? Aspirations refoulées à l’émigration ?

Politique comme rationalisation (?) d'un amour / haine pour l’immigré ? En particulier vis-à-vis de son père ?

Ceci n’a rien de scientifique, mais c’est curieux tout de même.

Compléments :

dimanche 1 août 2010

Michel Onfray et Freud

J’entends des bribes de la démolition de Freud par Michel Onfray, sur France Culture. Vu le manque d’exhaustivité de mon écoute, mon opinion ne peut être que partiale :
  • Je partage au moins son idée que Freud a abusé du terme « scientifique ». Comme Marx, Taylor et les économistes modernes, il a probablement appelé sa pensée « scientifique » pour des raisons de marketing. Mais ses « diagnostics » m’ont toujours paru risibles, d’autant plus qu’ils se prêtent à la prédiction auto-réalisatrice. Michel Onfray va plus loin et présente Freud en malade, pathologiquement pervers, qui fait une science de sa maladie.
  • Je pense aussi comme lui que Freud a été le fruit de son temps : il a surfé sur la vague de la libération sexuelle qu’a générée, en réaction, la rigueur victorienne.
  • Michel Onfray dit que la psychanalyse permet de comprendre Freud et personne d’autre. Il est certain que nous voyons tous midi à notre porte. Mais cette porte peut aussi être celle de beaucoup de gens. Et c’est pourquoi nous avons eu quelques penseurs dont les découvertes ont eu une portée universelle. Le rôle de la société est aussi de faire le tri entre ce qui marche et ce qui ne marche pas dans les travaux d’une personne, de même qu’elle a éliminé l’alchimie de l’œuvre de Newton (qui d’ailleurs était probablement une sorte d’autiste).
Et c’est peut-être là où Michel Onfray s’égare. Il affirme que l’homme est un animal comme les autres, que l’éthologie est utile à son étude. C’est faux. L’homme est un animal politique, il a la capacité de créer des sociétés, et ces sociétés, en retour, lui permettent de se spécialiser, par exemple de consacrer sa vie à la philosophie.

Complément :
  • Michel Onfray croit que l'homme a longtemps pu penser trouver dans ses idées la vérité, parce qu'il se croyait d'essence divine. Plus de Dieu, plus de certitude. L'introspection de Freud est un délire. Mais il n'y a pas besoin d'être Dieu pour approcher de la vérité (ou de quelque chose qui en fait office) : il suffit de regarder autour de soi et d'essayer d'en tirer des enseignements. D'ailleurs, l'homme appartenant à la société, il est bien placé pour comprendre les troubles de ses semblables. 

samedi 19 juin 2010

Histoire du mariage

COONTZ, Stephanie, Marriage, a History, Penguin books, 2005.

Chez les chasseurs cueilleurs, on ne stocke pas, on consomme ce que le groupe trouve au jour le jour. Le « mariage » sert à créer des alliances pour étendre le groupe. Puis l’homme se sédentarise, et accumule des biens, le mariage lui sert à augmenter sa richesse. La guerre et la charrue amènent la subordination de la femme. Dans les sociétés guerrières, elle est un outil d’alliance et de pacification ; dans les sociétés pacifiques et prospères, elle permet de construire des réseaux d’affaire et de lever des capitaux. À partir du 16ème siècle, le mariage passe du privé au public. La tradition du consentement, propre à l’Occident, installe la notion de choix individuel. Le mariage a aussi un rôle régulateur : grâce à ses règles, la population évolue en fonction des aléas économiques.

Les Lumières et l’avènement de l’économie de marché voient émerger l’emploi salarié et disparaître l’organisation monarchique de la société et de la famille. Mais l’égalité entre homme et femme est alors dans la différence. Ils sont supposés occuper deux sphères séparées : raison, économie d’un côté, sentiments et maison de l’autre. La cellule familiale d’unité de production devient foyer « d’âmes sœurs ». Puis c’est l’époque victorienne où le mariage est expérience centrale à la vie, et le début du vingtième siècle lors duquel les frustrations victoriennes font place à une invasion sexuelle que l’époque cherche à contenir dans le mariage. L’après guerre donne naissance à une vision idéalisée d’une famille où le père travaille et la mère est au foyer. Ce modèle est victime de l’inflation des années 70, qui rend obligatoire le second salaire, de l’électroménager qui réduit les tâches ménagères, du contrôle des naissances et d’une perte d’intérêt pour la légitimité, une des raisons d’être du mariage. De la conformité, le monde aspire à la satisfaction personnelle. Il devient un équilibre entre désirs de deux égaux que plus aucune règle sociale ne contraint. Notre société (notamment son organisation du travail) bâtie sur un schéma ancien est peu favorable à la nouvelle réalité. Ce qui fait du mariage un lien fragile, qui ne sourit qu’aux âmes déjà favorisées par le sort.

Commentaire :

L’histoire du mariage témoin de l’histoire de la société ? Elle est façonnée par des forces qui s’opposent et qui grandissent et disparaissent laissant la place à d’autres qui se développent à leur tour et transforment notre vie.

Quant à notre monde actuel il ressemble effectivement à celui que décrit Stephanie Coontz. Un monde d’individus, fragile, sans la certitude de la morale ancienne. Un monde qui ne sourit qu’à une élite privilégiée, et dans lequel le reste de la population souffre de ce que l’organisation sociale ne correspond pas à ce qu’on lui demande. Et c’est peut-être pour cela que des gens comme moi parlent désormais autant de changement : l’individu a besoin qu’on l’aide à faire évoluer un environnement inadapté. Comme celle de Freud, qui fut concomitante avec la révolution sexuelle du début du XXème, ma science serait-elle de mon temps ? 

vendredi 24 octobre 2008

L’économie n’est pas une science

Il y a 3 ans, le Groupe des 17 de l'Insead discutait de la difficile relation entre la France et l’entreprise. Un professeur de l’Insead avait commencé son intervention en nous disant qu’il était un économiste. Ce qui signifiait, je crois, qu’il détenait la vérité. Ses conseils : « Les grands gagnants sont européens », Irlande, Luxembourg, Angleterre et Finlande ; pour rénover la France, « il faut regarder en Europe ». D’ailleurs, l’égalité de chances (modèle américain) était préférable à l’égalité de conditions (modèle français). Mais l'économie est-elle une science ? Qu'est-ce qu’une science ?
  1. Mark Blaug se pose la question. Il penche pour la théorie de Karl Popper : on ne sait jamais si ce que dit la science est vrai, mais, quand c’est faux, on peut le prouver. Elle est « falsifiable ». Ainsi, si une masse courbe la lumière, il suffit d’avoir une planète et un rayon de lumière pour comparer ce que prévoit Einstein et ce que fait la nature. Si ça ne correspond pas, la théorie est invalide.
  2. Malinowski reprend les théories de Freud et montre qu'il y a plus simple pour expliquer ce qu’il a observé : le conflit entre culture et instinct. Et il reproche à la psychanalyse de s’être enfermée dans un petit monde clos. Pourquoi ne s’est-elle pas intéressée à l’ethnologie ? La première étape de la démarche scientifique est de rassembler les connaissances humaines et d’essayer de les mettre en cohérence.
Le professeur propose une autre définition de la science : sanctification des valeurs d’une communauté. La science économique telle qu'il la pratique, c'est le monde des commerçants. Elle modélise la vie comme s’il s’agissait de l’échange de marchandises. C’est pour cela que l’homme y maximise son intérêt à court terme : c’est ce que fait un marchand dans une foire.

Compléments :
  • L'économie jugée par mes deux critères: il y a toujours un moyen de montrer qu’une prévision économique est juste ; l’économie n'aime pas les autres sciences : par exemple, elle a rejeté la sociologie (Utilitarisme).
  • BLAUG, Mark, The Methodology of Economics: Or How Economists Explain, Cambridge University Press, 1992.
  • MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001. Malinowski a étudié une société qui considère que l’enfant n’est pas le résultat des rapports sexuels, et où il appartient à la famille de son oncle maternel, son père étant une sorte de grand frère. Les complexes n’y sont plus ceux de Freud.
  • L’idéologie est respectable : GEERTZ, Clifford, The Interpretation of Cultures, Basic Books, 2000.
  • Applictaion des idées du marchand : Consensus de Washington.