samedi 15 novembre 2008

L'innovation est une courte folie

Un échange avec quelqu'un qui veut transformer radicalement (révolution) le système bancaire, pour éviter les crises, m'amène à synthétiser une vieille idée : toute innovation est précédée d'une phase de folie, c'est elle qui fait les crises. Commentaire en VO :
  1. I suspect that people can always find a way to create bubbles. During the Internet bubble new valuation techniques were introduced to inflate company prices. Companies were supposed to own a part of their customers’ incomes...
  2. I have learned you can’t predict the future. Those who have tried to build a better world (French revolutionaries or neocons) have ended up engineering disasters. I have also learned that you can make work nearly everything. Even if it seems broken. I believe in evolutions not revolutions.
  3. I suspect that most crises come from “irrational exuberance”, they start with an innovation (anything: Internet, stem cells, properties in Florida…). Some people are extremely fast at finding uses for them and at marketing them. Hence bubbles. Once blown up, the innovation is no longer dangerous. I tend to believe that preventing this irrational phase is unlikely. In a way there is nothing wrong about it: enthusiasm is a kind of useful engine. However if we were able to detect bouts of exuberance earlier, we could manage it better.
Sur ma vision des crises : Capitalisme et destruction.

Faut-il aimer Mao ?

Depuis des décennies, les Chinois se demandent si Mao était plus bon que mauvais. Actuellement on en serait à 70 / 30 selon Cyrille Javary (Le discours de la Tortue).

Difficile de trouver sympathique quelqu’un qui a fait disparaître des dizaines de millions de personnes. L’ordre de grandeur de la population française. On imaginerait mal peser le pour ou le contre de Staline ou d’Hitler.

Ce que Mao a d’intéressant pour moi est qu’il s’est livré à de la conduite du changement, avec des techniques qui ressemblent à celles de mes livres. Il voulait transformer la culture chinoise (au sens ethnologique du terme), y inscrire les règles que demandait le monde moderne. Pour cela il procédait par révolutions culturelles. Deux techniques :
  1. apprentissage de groupe, donner un « stretch goal » au peuple (produire le plus possible) ;
  2. « rectification », faire s’exprimer les foules et éliminer ou rééduquer ceux dont les propos s’éloignaient de la ligne désirée.
Il avait un talent exceptionnel : il mettait en ébullition le peuple chinois. Et ce beaucoup plus par art de la dynamique de groupe, que par la force. Peut-être était-ce l’électro choc qu’il fallait à une nation pour s’extraire de siècles d’apathie ? Sans cela, les gouvernants plus mesurés qui l’ont suivi n’auraient pas réussi ?

Pas sûr. Les dirigeants qui entouraient Mao étaient des gens remarquables, fort peu murés dans des idées anciennes ou dans celles de Mao. En outre, Mao a montré qu’il avait les moyen de mettre en mouvement la Chine, aussi arriérée soit-elle. Un processus plus démocratique, qui aurait consisté à fixer des lignes directrices et à faire construire un plan de mise en œuvre par cette équipe rapprochée, était possible, et beaucoup plus efficace. Il aurait évité à la Chine l’aveuglement de Mao. Mais il était probablement beaucoup trop sûr d’avoir raison pour cela. Mao était un esprit totalitaire : il a voulu imposer ses idées au peuple.

Mais peut-être ne faut-il pas trop lui en demander ? Après tout il semble avoir réveillé la Chine. Et, vues les épreuves qu’il a dû traverser pour cela, peut-on être exigeant ? Idem pour nos gouvernants, d’ailleurs : se faire élire est tellement complexe qu’il serait mal élevé de faire la fine bouche quant à leurs talents de dirigeants.

SHORT, Philip, Mao: A Life, Owl Books, 2003.

GM : nationalisation ?

Auto bailout backers offer to cut $25 billion size explique que les démocrates veulent sauver General Motors. Les républicains, eux, laissent sombrer.

Pas de chance, Barak Obama démissionne, les sénateurs démocrates sont à 50 contre 49. Heureusement, quelques sénateurs républicains ont des usines GM sur leurs terres.

On voit que l’Américain devient un spécialiste de la nationalisation : un prêt (25md ? on débat du montant) semble devoir être accompagné de garanties : prise de participation, de façon à ce que si l’affaire est redressée le contribuable rentre dans ses fonds. Les parlementaires américains vont-ils faire subir la méthode Bagehot à GM ? (Comment faire payer le banquier ?)

En tout cas, je leur suggérerais de demander à la nouvelle équipe dirigeante un plan d’action crédible. C’est une des bonnes pratiques des affaires : ne mettre de l’argent que dans un bon business plan.

Par ailleurs, l’article montre que GM avait réduit de 43,5% ses effectifs aux USA entre 2005 et 2008. À croire que les syndicats américains ne sont pas aussi redoutables que le dit The Economist (Le syndicat, mal américain). Il n'aurait probablement pas fallu beaucoup de temps à GM pour ne plus compter que des dirigeants américains. Mais alors quel état aurait sauvé GM ?

La vie est belle : bio vent en poupe

RFI dit que, comme celles de la Mafia, les affaires du bio ne se sont jamais aussi bien portées. Et que la France ne produit que 50% de ses besoins.

J’y vois le fait que lorsque l’on se donne le mal d’essayer de comprendre quels sont les besoins importants de la nation, on en retire de bénéfices durables.
J’ai vu d’autres d’exemples de cela dans la fonderie, l’équipement automobile et l’imprimerie.

L’imprimerie. On dit souvent qu’elle va mal. En fait, elle me semble divisée en 2. D’un côté des « usines » ayant une stratégie d’achats de machines de plus en plus performantes. Elles vivent souvent d’expédients. De l’autres des petites unités numériques fondées par un grand professionnel qui fait du sur mesure pour un marché de niche auquel il est indispensable. Grosse rentabilité.

Effet pervers. La stratégie machine est une stratégie prix, à QI minimal. L’entrepreneur achète une machine, très cher, en pensant qu’elle lui donnera un avantage coût. Pour la rentabiliser au plus vite, il « casse les prix », attaquant tous azimuts. N’étant pas le seul dans son cas, le marché adopte des prix qui sont au dessous des niveaux de rentabilité de la profession. D’où nécessité de machines encore plus performantes. Quand les banquiers ne veulent plus prêter, faillite. Un repreneur récupère les machines à bon compte, ce qui lui permet de continuer à casser les prix.

La petite entreprise numérique se cache bien, mais son marché fait saliver. Risque : attaque par un champion de la machine. Sa situation précaire fait qu’il est prêt à tout promettre. Il vit au jour le jour. Malheureusement, le petit imprimeur se défend mal. Il ne sait généralement pas ce qu'il apporte à son client. Il est en grand danger de croire que son salut est dans une course en avant de baisse de prix.

De la stratégie de l’agriculteur : Stretch goal de l’agriculteur.
Thème proche : Succès de la Logan.
La vie est belle !

vendredi 14 novembre 2008

Le syndicat, mal américain

The Economist (Obama and organised labour) s’inquiète de voir les syndicats prendre du poids. Obama va les remercier de leur soutien à sa candidature. Et le syndicat, ce n’est pas loin d’être le mal absolu :
With American carmakers nearing extinction the argument that unions are bad for business carries more heft than usual. While it may not be fair to judge all of organised labour by one industry, one has to wonder about the role unions are playing in the car industry's current impasse.
GM now has a market capitalisation less than its cash on hand, so it seems odd that we haven't heard buyout rumours. A plausible explanation would be that potential buyers fear that the labour obligations that come with the company make profitability impossible. If unionised jobs begin to vanish, even Mr Obama will have a hard time explaining union certification as a working man's issue.
Curiosités :
  • Pourquoi faire tant de cas des syndicats en ce qui concerne GM ? L’entreprise n’a pas attendu la crise pour être dans son état actuel. Jadis la plus puissante entreprise du monde, depuis deux décennies elle titube. Son mal ? De mauvais produits. Pensez-vous que ses employés soient les seuls responsables d'un tel cataclysme ?
  • George Bush veut laisser s’effondrer GM. Beaucoup pensent qu’elle ne pourra pas se relever de la faillite. Barak Obama semble prêt à lui accorder 25md$ de prêts, pour éviter un choc que l’économie ne pourrait pas supporter. Ne pourrait-on pas lui en être reconnaissant ? Comme le banquier, le manager de GM va-t-il être sauvé par les personnels pour qui il a tant de haine ? Insupportable ? (C’est dur d’être sauvé par des cons ou la finance internationale relève la tête.)
  • Bizarres relations sociales : il semble que l’Amérique des entreprises ne connaisse que le rapport de force. J’ai rencontré de très performantes entreprises qui avaient de très puissants syndicats. Mais il y avait accord entre les deux : par exemple, gains de productivité oui, licenciements non. Comment se fait il que la très bien payée élite du management qui dirige GM ne soit pas capable d’obtenir de tels accords ?

Ce qui coule GM serait-il ici : le rapport de force ? Sous-traitance maximale puis appels d’offres. Que le meilleur gagne. Mais construire une voiture demande le génie de tous, un travail d’équipe. Et surtout une amélioration continue d’un modèle sur l’autre, donc une relation de confiance à long terme. Pas étonnant que GM ne sache faire que de grosses voitures peu optimisées.

Pas étonnant que ses employés aient besoin de syndicats forts : comment travailler correctement, si vous devez en permanence vous préoccuper de vos intérêts ? Le management à l’américaine a les syndicats qu’il mérite.

Plus ils seront puissants, meilleur ce sera pour lui : il finira par comprendre qu’il n’est pas de taille à passer en force, et qu’il doit désormais faire usage de son intellect. Douloureux changement, toutefois.

Le talent de GM : la communication, Cinquante milliards pour GM, Ford et Chrysler, GM et Chrysler : la fin ?

Barak Obama en role model ?

Dans Hillary Clinton's future, un blog de The Economist cite Barak Obama :
It was a biography of Lincoln. And [the author, Doris Kearns Goodwin] talks about Lincoln's capacity to bring opponents of his and people who have run against him in his cabinet. And he was confident enough to be willing to have these dissenting voices and confident enough to listen to the American people and push them outside of their comfort zone. And I think that part of what I want to do as president is push Americans a little bit outside of their comfort zone. It's a remarkable study in leadership.
J’ai tendance à penser que tout le monde a une partie de la vérité, et que la démocratie, c’est justement utiliser ces vérités conflictuelles pour construire des vérités qui les transcendent.
Aux USA les gens qui réussissent sont assimilés à des demi-dieux (cf. le culte de Jack Welsh), et on copie jusqu’à leur moindres défauts, supposés être l’explication de leur succès (cf. les « n règles du succès »). Espérons que Barak Obama réussira et qu’il sera copié.

Non au traité de Lisbone.

Effet délétère de la télévision : Barak Obama approuve.

Grâce à un blog de The Economist, je découvre que Barak Obama semble approuver ce que Dominique Delmas et moi disons de la télévision :
We're going to have to parent better, and turn off the television set, and put the video games away, and instill a sense of excellence in our children, and that's going to take some time.
Étonnant qu’autant de gens aient voté pour lui. Soit il n’a pas été compris. Soit il s’agit d’un nouvel exemple de Nous sommes tous des hypocrites !

Des effets délétères de la télévision

jeudi 13 novembre 2008

Discrimination positive : solution à un problème mal posé

J’entends que l’on montre l’élection de Barak Obama en exemple, et que l’on aimerait qu’il y ait plus de représentants de minorités parmi l’élite dirigeante et politique. Des mesures sont réclamées.

Paradoxe. Barak Obama n’a fait l’objet d’aucune discrimination positive, nulle part dans sa vie. Il a fait de brillantes études, parce qu’il était un élève exceptionnel… Et il a été élu, parce qu’il était un candidat exceptionnel. Mauvais argument. Ce qui ne veut pas dire que les minorités n’aient pas besoin d’un coup de pouce. Comment s’y prendre ? Par quota ?

Le quota est une mauvaise solution, parce qu’il déshabille Pierre pour habiller Paul.
La majorité n’est pas homogène. Elle est faite d’une petite élite qui s’auto entretient, et d’une majorité dont la situation est mal assurée. Comme le montre l’exemple américain, c’est cette dernière qui fait les frais de la discrimination positive. Son horizon étant bouché, elle réagit en rejetant ceux qu’à tort elle voit comme la cause des ses maux (les minorités). Et elle tend à aller vers les partis politiques qui semblent l’écouter. Ce sont généralement les partis extrêmes. Le parti communiste a ainsi longtemps été le parti des « mal lotis », c'est-à-dire de petits capitalistes mécontents de leur sort.

Paradoxalement, ce sentiment de société inégalitaire est récent. J’ai passé ma lointaine jeunesse dans le 95. Ma classe de terminale était issue de 3ème génération d’immigrés, ou de 2ème génération de provinciaux venus à Paris (comme les immigrés, le Français était la seconde langue de leurs grands parents). Il y avait des élèves d’origine maghrébine et africaine, et ils étaient promis à des études brillantes. J’avais l’impression que le succès scolaire effaçait la différence. De même qu’aujourd’hui Carlos Ghosn est perçu comme un X-Mines non comme un Libanais.

Ce modèle d’ascenseur social a été démantelé, bien que ses résultats aient été infiniment plus justes que ceux de notre système actuel, les moyens qu’il employait ont été jugés injustes. Il n’est pas possible de le remettre en marche.

Quoi faire ? Poser le problème avant de lui trouver une solution. Ce n’est pas un problème de minorité, mais d’élite. Celle-ci ne se renouvelle plus. Elle s’appauvrit intellectuellement. Elle gère mal le pays, auquel elle ne se sent plus redevable. Et elle bouche tout espoir d’évolution au reste de la population. Elle se donne bonne conscience en offrant ce qui appartient à d’autres pour réparer les injustices les plus criantes (phénomène « Bobo »).

Complément :

mercredi 12 novembre 2008

Suivons l’exemple de la Mafia

Mafia 'boosted' by credit crisis explique que les affaires de la Mafia vont très bien (6% du PIB italien), elle n’a pas été touchée par la crise financière. Elle ne fait pas dans le spéculatif et l’illusoire, mais dans l’éternel.

Mieux. Cette crise est une chance. Les banques ne prêtent plus, les entreprises ont besoin de cash, et elle en a. Période idéale pour se diversifier. Investir à contre-cycle, c’est ce que dit Warren Buffett ! Les « meilleures pratiques » de la Mafia seront étudiées demain en MBA.

Compléments :

Kant pour les nuls


Quelques idées issues de : SCRUTON, Roger, Kant A Very Short Introduction. Oxford University Press, 2001.
  • J’ai l’impression qu’une des grandes idées des Lumières a été de donner une validation scientifique à la culture de son milieu. Adam Smith a voulu montrer que l’idéal était l’univers du commerçant et que l’on pouvait organiser le monde suivant ce modèle. Pour Hegel, c’était la société prussienne. Quant à Kant, il me semble qu’il nous a dit qu’il fallait chercher l’inspiration dans la mécanique classique.
  • Le monde est tel que le voit la physique. La connaissance résulte de l’interaction entre raison et expérience. L’homme ne peut rien déduire du seul travail de la raison, s’il n’est validé par l’expérience. (Critique du philosophe qui échafaude des empilages de raisonnements ?)
  • Pour que ce monde soit tel que le voit la physique, il faut que les hypothèses implicites qu’elle fait soient justes. Elles sont vraies, a priori. (Déduction transcendantale.)
  • En fait, il existe deux univers : l’un est celui de l’expérience, de ce que nous voyons ; l’autre est transcendantal, il abrite les lois qui font que le monde est tel qu’il est. Il nous est inaccessible.
    La médiation de l’esthétique (spectacle de la nature, art) nous amène à sa limite. L’esthétique résonne avec la nature humaine ; l’artiste, en recréant le sentiment que l’on éprouve en face de la nature, passe au plus près de ce monde transcendantal.
  • Étrangement, la morale de Kant ressemble à celle de Confucius. C’est une morale du devoir, de la décision judicieuse. L’homme libre doit être guidé par sa raison, non par son instinct ou une pression extérieure. Le progrès est là : c’est la raison de l’homme qui s’éveille et qui transforme le monde.
  • Cette « raison pratique », elle-même, doit suivre des lois (impératif catégorique) : décisions universelles (et si tout le monde prenait à l’envers un sens interdit ?) ; respecter la liberté des autres, ne pas les considérer comme des moyens, mais comme des fins ; être guidé par la volonté de construire un monde idéal. Par le travail de sa raison, l’homme fait œuvre de législateur. Ses décisions sont des précédents.
    Dans ce monde, rien n’est caché, toute décision peut être rendue publique.
  • Tout détruire, pour le remplacer par un univers rationnel idéal (le rêve de la révolution française), n’est pas possible. Le monde doit se rationaliser progressivement.
Commentaires
  • Je me demande si un argument de Kant ne se retrouve pas chez beaucoup de physiciens modernes : le monde est tel qu’il est parce qu’un être comme nous ne pourrait pas être concevable dans un autre univers.
  • Comme pour Durkheim, je me demande s’il n’y a pas quelque chose de commun entre la pensée de Kant et la théorie de la complexité : les groupes d’individus génèrent spontanément (émergence) des lois qui les guident. Le monde transcendantal inaccessible à l’esprit humain serait celui de ces règles.
  • L’impératif catégorique me semble être exactement le critère de jugement d’une stratégie (« stretch goal »). C’est une question d’efficacité, plus que de bons sentiments. En particulier, si elle a quelque chose à cacher elle n’est pas efficace.
  • L’impératif catégorique me semble aller à l’inverse d’un pilotage de l’homme par son seul intérêt (modèle d’Adam Smith et de la théorie économique dominante). Il semble résoudre le dilemme du prisonnier, qui fait que l’homme lorsqu’il joue perso, joue contre le groupe, et, finalement, contre son intérêt. Par contre, si tout le monde suivait Kant, il serait facile pour un parasite (l’égoïste du modèle d’Adam Smith) d’exploiter des lois aussi prévisibles à son profit. La société doit développer des mécanismes de défense.
  • Les Lumière n’ont-elles pas surestimé le pouvoir de la raison individuelle ? Seul dans sa chambre, l’homme n’est pas capable de résoudre des problèmes bien compliqués. Il a besoin de l’aide des autres hommes pour cela.
Compléments :