mardi 23 septembre 2008

Changement made in USA

Deuil n’est pas un mot Américain.

Ce blog dit que le changement américain, c’est détruire pour reconstruire du neuf. Je ne pensais pas en avoir une telle démonstration.

Je n’ai pas de comptes à jour, mais (beaucoup) plus d’une centaine d’organismes financiers américains ont fait faillite. Dont quelques monstres.

Goldman Sachs et Morgan Stanley abandonnent leur statut de banque d’affaires, pour adopter une structure qui leur permet d’être éligibles à l’aide de l’état. Plus de grandes banques d’affaires, donc. Contrepartie : elles entrent sous le contrôle de la Fed. Les pitreries deviendront plus difficiles (jusqu’à une prochaine innovation).

Ruines fumantes. Bourse en yoyo. Mais pas de temps pour l’hésitation. Toutes les banques américaines changent leur stratégie à 180°. Et se réinventent en leader d’un nouveau métier. En marche forcée. Nouveau métier ? La banque de dépôts. Elles vont se frayer un chemin à coups de milliards. Goldman Sachs s’annonce très agressif.
La force de l’Amérique ? Jamais abattue. Le passé ne compte pas, l’avenir est toujours riant. Et il faut s’y précipiter à la vitesse maximale.

Mes informations viennent de :
  • Morgan Stanley et Goldman Sachs changent de structure pour surmonter la crise financière, La Tribune.fr, 22 septembre 2008.
  • HARPER, Christine, TORRES, Craig, Goldman, Morgan Stanley Bring Down Curtain on Wall Street Era, Bloomberg, 22 septembre 2008.

Hervé Kabla : Corporate blogging à effet de levier

Corporate blogging et communication de crise. Petit déjeuner Club Télécom des anciens de l'Insead. Invité : Hervé Kabla, pape du Corporate Blogging. Séance de conseil particulière. Passionnant. Et remarquablement brillant.

Un exemple, extrait du compte-rendu de son intervention (réponse à une question) :
Les blogs sont devenus un moyen de communication très lu. Une attaque un peu virulente peut effacer votre société des premières pages de Google : ceux qui se renseigneront sur vous vous découvriront par le mal qu’on dit de vous. Que faire ? S’emparer de l’affaire sur votre blog. Si vous faites correctement votre travail d’explication (et éventuellement de remise en cause), vous accaparerez les commentaires et l’attention. Les autres blogs disparaîtront du radar de Google.
Un argument inattendu en faveur de l'acquisition d'un blog par l'entreprise. Et un effet de levier tout aussi imprévu.

Pour en savoir plus :

Président modèle ?

Différence culturelle France USA : image et rôle du Président.

Minter Dial se demande quel est le « rôle model » des présidentiables américains. A quel grand ancien ils peuvent s’identifier. Il se livre à l’exercice pour son propre compte.

Cet exercice marcherait-il en France ? Ne sommes-nous pas trop critiques ? Même de Gaulle, qui a réussi des exploits surhumains (convaincre le monde de la victoire de la France en 45, et éviter une guerre civile lors de la guerre d’Algérie – voir sa biographie par Jean Lacouture), nous semble un peu ridicule. Et si nos présidents étaient des anti-modèles ?

Et si le Président américain jouait un « rôle » ? Il matérialise les valeurs des USA, ses idéaux ? Source d’inspiration par construction ?
Et le Président français ? Que représente-t-il ? Lui-même ? Un simple mortel ? Un autre nous-mêmes, l’amour de l’altitude en plus ? Découvrons-nous en lui ce que nous ne voulions pas voir en nous ? Nos défauts ?

Compléments :

Greed and fear

Après l’euphorie de l’annonce du plan de sauvetage américain de l’économie, les bourses cèdent à la panique.Toutes les crises ont suivi le même scénario : des mouvements de balanciers violents. Dans certains cas il y a eu dévissage. Dans d’autres stabilisation. Réflexions :
  • « Greed and fear » le moteur que l’Anglo-saxon prête à l’économie me paraît à l’œuvre. Dans la phase ascendante de la spéculation, l’investisseur est aveuglé par l’appât du gain. Puis, il se demande s’il ne devrait pas céder à une saine panique.
  • Baisses boursières brutales = messages envoyés aux gouvernements ? Pouvons-nous croire en vous, ou devons nous prendre nos jambes à notre cou ?
  • Spectacle de l’abjection humaine ? Ou spectacle d’un homme laissé à lui-même et qui prend peur comme l’enfant dans le noir ? Qui appelle sa maman à l’aide, après avoir joué les matamores quand il se croyait en sécurité ?
Message récurrent dans ce blog : la crise c’est le drame de l’individualisme. Le businessman doit se faire des amis hors de son cercle. Il doit se rabibocher avec la société. C’est une gentille maman.

Compléments :
  • Pour revivre d'autres crises: GALBRAITH, John Kenneth, The Great Crash 1929, Mariner Books, 1997 ; KRUGMAN, Paul, The Return of Depression Economics, Princeton 1999 ; CASSIDY, John, Dot.con: How America Lost Its Mind and Money in the Internet Era, Harper Perennial, 2003.
  • Comment traiter une crise ? Par la communication de crise : comprendre ce qui terrorise le petit financier (attention : c'est irrationnel) et y répondre. Le livre de Paul Krugman montre cette technique à l’œuvre lors de la crise asiatique de 1997. Présentation technique : Communication de crise.

lundi 22 septembre 2008

Attali ne fait pas boum

Je tombe sur une critique de Pierre Assouline (la République des livres – Une affaire d’assurances) d’une pièce de théâtre de Jacques Attali. Salle remplie d’hommes politiques : c’était l’endroit où se montrer. L’argument est bizarre. Au lendemain de la nuit de Cristal, le pouvoir nazi découvre que les victimes étaient assurées. Les assurances doivent-elles acquitter leurs engagements (ce qui sera ruineux) ? Le sens de l’ordre, de la rigueur et de l’éthique allemands aura le dernier mot.

Alors que l’on aurait pu attendre une réflexion sur la complexité insondable et effrayante de l’âme humaine, on a droit, semble-t-il, à une lourde caricature, bien appuyée, bien hurlante, bien scolaire, de l’ignoble nazi. Couronnée par une douteuse tentative de réécriture de l’histoire.

Cette critique m’a rappelé une réflexion que m’inspire régulièrement Jacques Attali. Il accumule énormément de connaissances, mais sans rien leur apporter. C'est l'anti effet de levier.
Exemple. La commission qu’il dirigeait il y a quelques temps a émis une liste interminable de recommandations. Par contraste Charles Wyplosz et Jacques Delpla n’avaient fait qu’une seule proposition : éliminer les privilèges français. Comment ? En les achetant.

Compléments :
  • Sur Jacques Delpla et Charles Wyplosz : Jacques Delpla et la Commission Attali.
  • Pour quelqu’un qui n’est pas tombé dans la caricature, en dépit de la charge émotive que représentait son sujet, et de la proximité des faits : ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.

Flexisécurité portugaise

Réforme du code du travail au Portugal. Esprit : flexisécurité. J’ai dit plus bas que son principe est de dégager l’employé du risque de l’actionnaire. Ça marche très bien au Danemark. Pas l’air terrible au Portugal.
  • Difficile de mettre en œuvre de telles mesures en claquant des doigts. Elles supposent une organisation qui remet le salarié licencié en selle extrêmement vite. En effet, il y a alors tentation de licenciements massifs et le chômage étant payé quasiment au prix du salaire, l’assurance chômage peut vite se retrouver à genoux.
  • Ce qui signifie 1) un système d’incitation à la recherche d'emploi très stimulant 2) des méthodes de requalification (formation du chômeur) particulièrement efficaces, c'est-à-dire proches des besoins des entreprises qui ont le vent en poupe.
  • Je pense que la France n'a ni l'un ni l'autre.
Compléments :

Incompétent banquier

Dirigeants : apprenez votre métier. Ce n’est pas compliqué !

Revue de presse de RFI. J’entends parler d’un article des Echos qui critique les financiers : comment se fait-il qu’ils soient tombés dans la magouille, alors qu’il y a partout dans le monde des projets à financer ?
Thème récurrent : nous formons une classe managériale incompétente. Comment ? En farcissant la tête de jeunes gens de leur supériorité et en les propulsant au sommet d’une entreprise au métier de laquelle ils ne comprennent rien.

En fait, le problème n’est même pas là. J’ai vu beaucoup de dirigeants entrer dans des industries qu’ils ne connaissaient pas. Et transformer leur destin. Je consacre même quatre chapitres de mon dernier livre à une histoire que j’ai vécue. Que s’est-il passé ? Le dirigeant veut réveiller un entreprise en contraction endémique. Il fixe des objectifs, qui font hurler ses équipes. Et leur demande un plan de mise en œuvre. Résultat ? L’entreprise a un potentiel que personne n’aurait pu imaginer.

Cette histoire montre que l’on en demande relativement peu au dirigeant : il doit comprendre où sont les compétences de sa société, et se relier à elles. Son rôle est de donner des orientations, et de résoudre les problèmes organisationnels qui empêchent de les mettre en œuvre.
Or, pour le coup, la formation que j’ai tant critiquée est idéale pour cela.
Le problème du manager moderne est qu’il ne fait même pas ce strict minimum syndical qui lui donnerait les leviers du pouvoir. Il se comporte comme un noble d’Ancien régime.

Compléments
  • La banque se réinvente
  • La technique dont il est question dans mon exemple, qui consiste à donner des objectifs à une entreprise et à demander à ses managers de proposer un plan de mise en oeuvre, qu'ils suivront dans un second temps, s'appelle « ordinateur social ». C'est ce qu'étudie en particulier mon dernier livre transformer les organisations.

dimanche 21 septembre 2008

De l’utilité de l’État

Dans The beginning of the end game (www.voxeu.org), Daniel Gros et Stefano Micossi observent que la banque centrale américaine, la FED, a nationalisé le système financier américain. Devant l’énormité des moyens nécessaires, elle a dû demander l’aide de l’Etat. Perte d’indépendance.
  • J’observe que durant quelques décennies les hommes d’affaires anglo-saxons se sont demandé à quoi servait l’Etat. Quand ils ne voulaient pas l’éliminer, ils pensaient qu’il serait bien mieux entre leurs mains. Aujourd’hui ils découvrent son rôle : sauver leurs entreprises de leurs erreurs. Eux qui se croyaient indépendants du monde, c’est parce qu’ils ont pris la planète en otage qu’elle vient à leur secours.
  • D’où question inattendue : certaines nations européennes (Allemagne, Belgique, Grande Bretagne) seraient trop petites pour sauver leur principale banque ! L’article conclut qu’il va falloir passer au niveau supranational : la BCE doit se préparer à jouer le rôle de la FED.
Ce qui laisse l’Angleterre en dehors du système. Un encouragement à y entrer ?

Triste radio

Radio : voix de l'élite française ? Discussion concernant la radio. Les informations sont effroyablement déprimantes. J’étends le débat aux émissions de France Culture et France Inter (ce qui n’est pas très scientifique : j’ai arrêté de les écouter il y a quelques années).

Lointain souvenir : alors, je rentrais chez moi vers 20h, crevé. Par habitude, j’écoutais France Inter. Moins de 5 minutes. Au-delà, la présentatrice de l’émission du moment m’aurait conduit au suicide. Je l’avais surnommée la « Mouette rieuse », en hommage à Gaston Lagaffe. Un soir, elle annonce, très satisfaite, qu’elle a vu un excellent spectacle ce week end. Souffle de reconnaissance. Je me surprends à la trouver sympathique… Le spectacle montrait l’abjection du monde ! Deux observations :
  1. Le Français est très critique. C’est une manière d’être. Elle ne signifie (normalement) pas qu’il est malheureux (Sœur Emmanuelle).
  2. Le type de critique de France Inter a une teinte particulière. Il est « bien pensant ». Je me demande si le Parallélisme France USA ne se retrouve pas ici. L'Amérique segmentée montre une société divisée entre intellectuels et peuple. Les premiers ont de nobles idéaux. Ils veulent faire notre bonheur, nous guérir de nos bassesses. Comme (dans le cas étudié ici) ils sont Français, la parole leur suffit. Il y a peu de chances qu’ils déclarent la guerre à l’Irak.

Donc, radio de service public voix de l’élite ? Elle nous dit que nous sommes laids, et que c’est sans appel ?

Compléments :
  • Norbert Elias attribue l’impression d’isolement que ressent l’homme à l’individualisme de notre société (occidentale). Michel Crozier observe aussi que le Français vit dans un univers clos (Le bon plaisir de Michel Crozier). Autrement dit, il ne faut pas en vouloir à l’élite. Elle ne gesticule qu’en direction d’un petit cercle. Le reste du monde n’est pas peuplé d’humains.
  • Le Canard enchaîné dit beaucoup de mal de notre société sans être déprimant, du moins pour moi. Pourquoi ? Il indique un coupable. Par contraste, je suis le coupable de la radio. Le suicide est la seule conséquence rationnelle de ses prescriptions.

Sœur Emmanuelle

Le Français : pleurnichard ou malheureux ?

J’entends sur RFI une discussion sur la vie de Sœur Emmanuelle, qui atteint gaillardement ses cent ans. Le contraste entre la joie de vivre d’un bidonville égyptien et la dépression qu’elle a trouvée en France l'a frappée. Français = geignard incapable de comprendre son bonheur ?
  • Je rencontre beaucoup de gens qui critiquent leurs conditions de travail. J’écoute leur diagnostic, et leur explique qu’améliorer la situation est facile, y compris sans aucun pouvoir. Et que je vais leur donner un coup de main. Mon interlocuteur me regarde avec consternation. Le Français se plaint, mais n’agit pas. Un point pour Sœur Emmanuelle.
  • Discussion avec un médecin. Il passe beaucoup de temps avec ses patients. Pourquoi ? Ils vont mal, mais pas d’un mal que guérissent ses médicaments, ils ont besoin de parler.
Je vois donc :
  1. Une caractéristique nationale, saine.
  2. Un mal plus profond, l’explosion du lien social.

Sœur Emmanuelle a un point de vue matérialiste du monde : quand on est riche, on est heureux. Mais l’homme n’est-il pas un « animal social » ? Maslow disait que le lien psychanalytique de l’homme normal était l’amitié (la psychanalyse de Freud ne traitant que des anormaux). Le Français n’a plus d’amis, plus rien pour éliminer un stress qui le ronge. Et si la richesse réelle n’était pas matérielle mais sociale ?

Compléments :

  • Ma référence à Maslow vient de MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987. Sa fameuse « pyramide » montre ce dont l’homme a besoin pour devenir un homme. Le besoin matériel (de nourriture) est tout en bas. Ce n’est pas la seule chose utile : il y a aussi l’amour, la confiance en soi… La théorie de Maslow dit que pour que l’homme connaisse un développement harmonieux, il faut que ces besoins soient satisfaits dans sa jeunesse. Il passera ensuite au niveau supérieur, jusqu’à atteindre ce qu’il est le seul à pourvoir donner (auto-réalisation). Sinon, il aura toute sa vie un manque. S’il n’a pas correctement mangé, il mangera trop… Or, tous ces besoins sont satisfaits par la société. La force de Sœur Emmanuelle vient sûrement d’une jeunesse qui lui a permis de se construire solidement. Il n’est pas certain que la société serait aussi généreuse avec elle aujourd’hui.
  • Sur la souffrance au travail du Français (que Soeur Emmanuelle trouverait ridicule ?) : A lire absolument.

samedi 20 septembre 2008

La démocratie comme idéologie

Le blog pro-Obama de Matthew Yglesias se réjouissait il y a peu du soutien immédiat de Barak Obama à la démocratie pakistanaise.
  • Le Pakistan a un président, notoirement corrompu, qui a passé 8 ans en prison. Il n’est là que parce qu’il était marié à une famille qui domine la vie politique nationale depuis des décennies et a gagné les dernières élections. Ses premières mesures semblent montrer que l’intérêt du pays (nucléaire et proche de l’anarchie) ne pèse pas lourd dans ses considérations. Et, bizarrement, il n’a renoncé à aucun des pouvoirs de son anti-démocratique prédécesseur, Pervez Musharraf.
  • Pour le psychologue Robert Cialdini la caractéristique de l’homme est d’économiser son cerveau. Il réfléchit le moins possible. Il décide par court-circuit. La démocratie c’est bien. La dictature, c’est mal. Ce faisant, il devient prévisible et manipulable (Robert Cialdini étudie « l’influence »). Monsieur Obama, vous qui êtes supérieurement intelligent, n’oubliez pas de penser !
Compléments :
  • Mes informations viennent des 3 articles que The Economist du 13-18 septembre consacre au Pakistan.
  • CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000.
  • Les dangers que font courir à la démocratie ses admirateurs béats : La démocratie est en péril.

La finance mondiale mord la poussière

Effondrement de banques américaines. Des géants à la taille presque inconcevable disparaissent du jour au lendemain. La part des profits des entreprises américaines réalisée par les institutions financières est passée de 10 à 40% en un quart de siècle. Ce qui donne une idée de l’ajustement en cours.

Je crois toujours que le risque de crise est lié à « l’aléa moral » (les rats quittent le navire - Crises et risque) et que le moyen de le combattre est la solidarité. L’intervention massive de l’État américain paraît donc intelligente, de même que ce qui semble un effort des banques mondiales de construire un fonds de solidarité.

John McCain, fidèle à sa stratégie populiste, a dénoncé l’appétit du lucre des financiers, qu’il fera payer pour leurs crimes, et son adversaire comme ayant profité de leurs largesses. Que le lucre soit au cœur de la pensée du monde des affaires (favorable à McCain), et que McCain soit immensément riche, n’entrent pas en ligne de compte. Obama semble lui avoir joint l’utile à l’agréable : il soutient George Bush, à contre courant, mais a attiré l’attention du public sur le sort des défavorisés. À tout problème, il y a une solution honorable et efficace. Encore fallait-il la chercher.

Il me semble aussi que « punir les coupables » n’est pas une option (Comment faire payer le banquier ?), pas plus qu’un contrôle policier. Que la crise capitaliste est une conséquence d’une société où le lien entre hommes s’est distendu, laissant l’individu seul face à des problèmes qu’il ne sait pas gérer (Société Générale et contrôle culturel, Combattre la perfidie).

Je serais incohérent avec moi-même si je pensais possible la recréation des communautés de jadis. Le changement doit s’inscrire dans les règles d’une société. Et nos règles sont individualistes. C’est pourquoi Internet et le Web 2.0 sont de bonnes nouvelles. L’ingénieur, l'idéal type de l'individualisme, est en train de la redécouvrir dans ses équations. Il lui sera d’autant plus attaché qu’il pensera l’avoir inventée.

Compléments :

  • Mes statistiques sur les profits des financiers viennent de What next ?, The Economist du 20 – 26 septembre.
  • J'ai entendu les déclarations d'Obama et McCain aux nouvelles de RFI de ce matin.

Amérique: intello contre bouseux

The Economist reprend (indépendamment) mon analyse L'Amérique segmentée. On y apprend que Nixon a eu la géniale idée de monter une partie de l’Amérique contre l’autre pour se faire élire. McCain doit espérer les mêmes miracles. Explication de propos apparememnt stupides (ils désespèrent The Economist) : ils seraient destinés à l’Amérique profonde ?

Il y a même dans cet article un équivalent de mon « peuple le plus bête du monde » :
effectivement beaucoup de libéraux regardent de haut l’Américain au ras des pâquerettes, le considérant comme un imbécile à la bouche pleine de chicots, étrangement beaucoup d’Américains au ras des pâquerettes leur en veulent pour cela.
D'où l’efficacité de Sarah Palin. Elle rend folle l’Amérique intellectuelle. Ce qui pousse la dite Amérique intellectuelle à des critiques qui insultent l’Amérique éternelle.

Quant à Obama. Un livre cité par The Economist conclut qu’il est « juste comme tous ceux de Washington (un politicien comme les autres) ». Le plus conventionnel des démocrates. Son arme ? Les subtilités du droit. Pas les urnes. Il a gagné la candidature démocrate au Sénat en éliminant ses adversaires par des subtilités juridiques. On ne se change pas : il est éditeur de la revue de droit de Harvard, où il a obtenu sa thèse avec la plus haute distinction. Appui à un ancien billet (Homme politique et changement) : un processus de sélection ne sélectionne pas le meilleur, mais celui qui sait en contourner les règles ?

Le seul qui s’en tire dignement est George W. Bush. La critique du Président Bush est la tactique favorite de John McCain. Mais Georges Bush continue à le soutenir de bon cœur et a éviter tout ce qui pourrait l’embarrasser. Et à gouverner le pays en bon gestionnaire (billet suivant).
George Bush, honnête homme victime de ses fréquentations ? (Neocon)

Richard Milhous McCain et Here’s looking at you, kid. Deux articles de The Economist du 20 – 26 septembre.

Boeing, entreprise de services

Un article explique que 4/5ème du 787 est fabriqué hors de chez Boeing. Que des accords avec des sous-traitants leur permettraient de participer directement à l’assemblage de l’avion. Sentant la menace, le personnel de Boeing est en grève. Il veut des augmentations de salaire. Ce qui encourage ses dirigeants à le pousser dehors. Qu’il est agréable de ne plus avoir à gérer que des sous-traitants !

Je me souviens avoir rencontré des employés de Boeing, dans les années 80. Ils déclaraient qu’on n’y construisait pas des avions, mais des carrières. Une entreprise qui a des dirigeants qui ne connaissent pas son métier n’est pas durable. L’histoire de l’entreprise américaine est une éternelle répétition.

Airbus est-il significativement différent de son concurrent ?

Avis aux amateurs…

Compléments :

vendredi 19 septembre 2008

L'Amérique segmentée

Le neocon du billet précédent me ramène à un autre sujet favori : les élections américaines.
Si je reprends les conclusions de mes précédents billets, je vois apparaître
deux segments dans la population américaine. J’écarte de mon analyse les minorités du pays (les noirs, les indiens, les latinos…).
  • L’élite. Elle a fait des études dans les meilleures universités. Elle veut faire le bien du peuple, qu’elle juge inapte à la réflexion. Elle est soit « bien pensante » (démocrate), soit déterminée à en découdre pour imposer les valeurs universelles de l’Amérique par la force (néoconservateur). Elle ressemble beaucoup aux intellectuels des Lumières : elle est pétrie d’idées théoriques qu’elle a pêchées dans la culture de son milieu. Et elle rêve de les appliquer. Alors qu’elle n’a aucune expérience pratique.
  • L’Américain moyen. Ronald Reagan ou Sarah Palin. Il a quelque chose d’un « self made man ». Il s’est fait. C’est son succès, sa confiance en soi et en les USA qui lui tiennent lieu de discours. Comparé à celui de l’élite, il paraît simpliste. « Le peuple le plus bête du monde » disent les Guignols de l’info. C’est certainement l’opinion de l’élite. Cette opinion explique aussi pourquoi le membre de l’élite est, finalement, un mal aimé. Généralement, il doit se contenter de tirer les ficelles du Président en place.
Les Présidents républicains et quelques démocrates (Truman, Johnson) sont proches de l’Américain moyen. Les Présidents démocrates qui échappent au modèle (Roosevelt, Kennedy, Clinton) ont pour caractéristique majeure une séduction extraordinaire.

Neocon

L'« idéologie » (acception honorable du terme : idée directrice non démontrée, mais qui semble importante) américaine est décisive dans le changement que vit la planète. Et le néoconservateur a des choses à dire sur cette idéologie. D’ailleurs c’est lui qui a influencé la politique de George W. Bush. Une étude du neocon :

  • L’article que Wikipedia lui a consacré explique qu’il était, à l’origine, un intellectuel de gauche. Influence majeure : Leo Strauss (Droit naturel et histoire). Idée fondamentale : guerre au « relativisme ». Lutte contre la décadence de l’Amérique. Ce que l’on appellerait probablement en France la « bien pensance ». Le relativisme veut que toutes les valeurs soient respectables (celles des musulmans, des chrétiens, des athées…). Il n’y a ni bien ni mal, comment trouver une voie dans ces conditions ? Le neocon pense qu’il y a des valeurs fondamentales, un « droit naturel ». Quelles sont ces valeurs ? Il est possible qu’elles varient d’un neocon à l’autre. Approximativement, ce sont celles de l’Amérique, une démocratie libérale. Le neocon trouve donc justifié de rayer de la carte, à titre préventif, « l’axe du mal » qui rejette ces valeurs.
  • Limiter le neocon à l’action de George W. Bush est peut-être erroné. Les réformes des pays en développement (Russie, Amérique latine, Asie du sud est – voir Consensus de Washington ) menées par la communauté internationale dans les années 90 rappellent ses idées. On a voulu y installer des marchés libres (parfois après destruction des institutions existantes – Changement en Russie). Ce qui ne correspondait ni aux enseignements de l’histoire (les nations capitalistes ont connu de longues phases protectionnistes), ni à une vérité scientifique (aucune des prédictions de l’économie n’ayant jamais été prouvée), mais à l’idéal américain (l’idéologie du boutiquier).
  • Cependant, les valeurs du néoconservateur ne seraient pas matérialistes. Allan Bloom, théoricien neocon, parle de « quête philosophique pour la vérité, ou la recherche civilisée de l’honneur et de la gloire ». Contradiction ? Pas forcément : les anglo-saxons ne se voient pas comme matérialistes. La fortune est la récompense du bien (Management fad).
  • Une dernière caractéristique du néoconservateur est de penser que le peuple est idiot. Et qu’il faut le bercer de pieux mensonges pour le maintenir dans le droit chemin, et faire son bonheur.

En résumé, le neocon est un surhomme, qui sait que ce qu’il croit (les valeurs de la société dont il est issu) est une vérité absolue.

Compléments :

  • Sur les difficultés de l’économie à devenir une science : BLAUG, Mark, The Methodology of Economics: Or How Economists Explain, Cambridge University Press, 1992.

Démocratie américaine

Qu’est-ce que la résistance au changement ? dit que beaucoup d’échecs du changement sont liés à une incompréhension. Le mot « démocratie » est, justement, un sujet d’incompréhension. Les Américains ne l’entendent pas de la même façon que nous. Cette note tente la traduction par application de la technique du paradoxe. Le paradoxe montre qu’il y a divergence entre notre logique et celle d'une personne ou d'une organisation.

Étape I – Un paradoxe du comportement américain : une nation agressive

J’associe démocratie à paix. J’ai d’ailleurs toujours vu l’Amérique comme un géant pacifique. Ne nous a-t-il pas sorti de deux guerres, qui ne le concernaient qu’à peine ?... Paradoxe : les nations anglo-saxonnes ont aussi défié des gouvernements qui ne cherchaient pas la bagarre. Exemples :
  • Chine ou Japon (Voyage à Tokyo), deux nations qui vivaient repliées sur elles-mêmes jusqu’à ce qu’une série d’agressions les réveillent.
  • On admet aujourd’hui que l’URSS a eu un comportement défensif (Grand expectations). L’Amérique l’a entraînée dans une course à l’armement.
  • Dans la doctrine néoconservatrice, qui a inspiré George W. Bush, « l’axe du mal » (Irak, Iran, Corée du Nord) doit être éliminé par une « guerre préventive » (voir l’article de Wikipedia anglais sur « néoconservateur »).
En regardant ces exemples, et même celui de la France (Michel Crozier la croit la Chine de l'Europe, pour son immobilisme), on réalise que l’idéal de beaucoup de peuples est de vivre replié sur soi. Il est d’ailleurs tentant de penser que tout ce monde ne réagit agressivement que parce qu’il est agressé. Pourquoi les USA voient-ils des menaces partout ?

Étape II – Trouver un modèle qui explique le paradoxe : démocratie = libre échange

Outil n°1 d’analyse du paradoxe : rechercher les fondations de la « logique » de l’organisation que l’on veut faire changer. Pour une entreprise, on examine la pensée de son fondateur. Pour une nation, il faut trouver des textes qui parlent de ses débuts. La Richesse des Nations d’Adam Smith pourrait être un tel texte. Notamment par rapport à la culture de l’élite marchande anglo-saxonne. Qu’y voit-on ?
  • La Richesse c’est produire de plus en plus de biens matériels (d’où notre obsession pour la « croissance »). L’optimum est obtenu par le marché le plus étendu possible, donc mondial (« globalisation »). La production est alors maximale, parce que la « division des tâches » est maximale. Le moteur du processus est l’intérêt individuel. Le marché utilise cette énergie pour prospérer (main invisible). Il redistribue la richesse produite (égalitairement). C’est une rationalisation du monde du boutiquier.
  • Si la démocratie est l'état qui permet cet optimum, alors, Démocratie = individu libre (qui suit son intérêt personnel) + libre circulation des biens et des personnes = droits du commerçant (homme = commerçant).
Étape III - Notre modèle explique-t-il le paradoxe ?

Pour ce modèle, les pays refermés sur eux-mêmes sont des menaces pour la « démocratie » : ils bloquent l’échange de biens. Ils menacent les droits du commerçant. Dans ces conditions une dictature favorable au commerce peut être amicale (cf. celles de l’Amérique du sud).

Étape IV – Notre modèle explique-t-il l’avenir ?

Un modèle n'est pas juste. Il est utile. Il fait prendre de saines décisions au cours d’un changement. Puisque je ne suis pas engagé dans le changement des USA, mon exemple ne sera jamais plus qu’un exemple. Le mieux que je puisse faire est de regarder du côté de la Chine, qui change. Je soupçonne qu’elle veut rejeter à la mer l’influence occidentale. C’est le nom du changement. Comment s’y prend-elle ? Elle pourrait avoir lu Adam Smith :
  1. Elle s’est ouverte, et joue la règle de l’échange. Elle a éliminé le risque d’agression.
  2. Elle utilise le moteur du système (l’intérêt de l’Américain), pour manipuler l’entreprise américaine et son gouvernement et leur faire servir ses propres intérêts.

L’élite américaine est satisfaite : la Chine s’est ouverte à l’échange. Elle ne peut que devenir « démocratique ».

Compléments :

jeudi 18 septembre 2008

Lyon et Fiorentina

L’équipe de football de Lyon obtient le match nul après avoir été menée 2 à 0 à la mi-temps.
Exemple d’optimisme selon Martin Seligman. O
ptimisme ? Trouver que la « tuile » est une source de stimulation.
  • L’optimisme, ainsi défini, est un des rares indicateurs que l’on a pu corréler au succès. Les grands champions tendent à être optimistes, ainsi que les bons élèves et les vendeurs d’assurances… Il semblerait que ce soit aussi vrai pour les entreprises, et pour les équipes de football. C’est inattendu : des compétences qui sembleraient directement liées au succès (comme le QI pour l’élève) le sont considérablement moins que l’optimisme.
  • Il est possible que l’optimisme soit local : le bon élève peut être un pessimiste hors de l'école.
  • Globalement l’homme tend à être légèrement optimiste, à surestimer ses chances de succès.
SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.

Google out

Pendant une bonne demi-journée impossible d’enregistrer un billet sur Blogspot. Ça marche un peu mieux. Mais pas totalement rétabli. Heureusement qu’il y a des groupes d’utilisateurs. Au moins, j’ai pu savoir que je n’étais pas seul.

Ça me rappelle un retour en métro il y a quelques semaines. Bruits bizarres, éclairs, fumées, arrêts, départs, arrêts… Passagers inquiets. Messages du conducteurs et fin du trajet à pied, sur le ballaste. Pendant quelques jours je trouvais miraculeux qu’un métro puisse ne pas avoir de pannes. Ça me rappelle aussi la caisse de retraite qui est dans mon immeuble : pendant des mois son alarme se déclenchait en pleine nuit. Impossible de lui faire entendre raison en dépit de plusieurs recommandés, et visites. J’en étais arrivé à envisager un procès. Et je vous épargne les malheurs que m’a infligé mon éditeur (et pourtant il dit le plus grand bien de mes travaux !).

C’est dans ces moments là que l’on comprend la beauté de la société et tout ce que nous lui devons. C’est aussi à ces moments là que l’on comprend qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour que tout se dérègle et que notre vie devienne un cauchemar. Il suffit juste que nous fassions notre tâche avec un tout petit peu de laisser aller…

Pirate somalien

La guerre remède contre le désespoir ? Hier matin j’entendais un spécialiste de la Somalie parler des raisons de la piraterie locale (sur RFI) :
  • Ceux qui se livrent à la piraterie semblent des navigateurs involontaires. Il y a quelques décennies les russes avaient cherché à pousser les populations dont sont issus les pirates à devenir pêcheurs. Échec, elles n'aimaient pas la mer.
  • Leur caractéristique principale : ne pas avoir peur de la mort. Les pirates peuvent s’éloigner de 700km des côtes sur des « barcasses » de fortune. Il est possible que beaucoup périssent en mer. Ce qui les pousse ? Le désespoir.
  • Une guerre peut-elle éliminer la piraterie ? Que peut-on contre des populations qui ne craignent pas la mort ? Les Américains s’en sont rendu compte quand ils ont été confrontés à des incidents dans la région. Faire accompagner les bateaux qui croisent dans les environs par la marine de guerre serait trop coûteux. Le plus efficace serait qu’ils soient armés.
  • Il y a quelques années un pouvoir musulman s’était installé en Somalie. Plus de piraterie. L’interview ne dit pas ce qu’il a fait. A-t-il imposé l’ordre par la force ? A-t-il nourri la population ? Un peu des deux ?
Alors, misère et piraterie moindres maux par rapport à l’existence d’un régime hostile aux valeurs occidentales ?

Compléments :
  • Il semblerait que, pour les élites américaines, le fondamentalisme musulman actuel ne soit qu’une conséquence négligeable des moyens qui ont été nécessaires à faire tomber l’Union soviétique (l’Afghanistan est vu comme le Vietnam de l’URSS) : voir référence citée dans Jihad américain.
  • Bataille de Mogadiscio, 3 Octobre 1993. Une opération militaire américaine tourne mal. 2 hélicoptères abattus et 19 morts chez les Américains, un millier chez les Somaliens (!).

mercredi 17 septembre 2008

La banque se réinvente

Information ce matin (radio). Crise financière : quelles conséquences pour les banques ?
Triste. Elles vont devoir rémunérer leurs comptes, augmenter leur réseau, augmenter le nombre des services offerts à leurs clients, les conseiller…

Mais c'est le métier de banquier ! Les banquiers vont-ils devoir apprendre à faire leur métier ?
La cause de la crise n’est-elle pas là ? Des apprentis sorciers qui croyaient à la génération spontanée de revenus ? Qui méprisaient leur profession ?

Mal de notre économie : incapacité à générer un management qui sache exploiter le potentiel de son entreprise ? Et qui ne soit pas obligé d’inventer des chimères pour faire croire qu’il est à la hauteur de sa mission ?

La leçon aura-t-elle été comprise ? Les entreprises vont-elles se préoccuper de former des patrons qui connaissent leur métier et sachent en tirer le meilleur ?

Compléments :

Sarah Palin – Chti américaine ?

La presse remet en cause tout ce qu’a dit Sarah Palin, et pourtant cela n’affecte pas la confiance de ses partisans. Pourquoi ?

Je me demande si, au fond, le fait qu’elle enjolive la vérité ne leur paraît pas négligeable. N’est-il pas extraordinaire que « l’une des leurs », une mère de famille jeune, à laquelle toute femme ordinaire peut s’identifier, ait connu une telle ascension ? Et par la seule force de sa volonté ?

Je me demandais s’il n’y avait pas là quelque chose qui s’apparente au succès du film Chti : un conte de fée à notre hauteur ?

mardi 16 septembre 2008

Qu’est-ce que la résistance au changement ?

Tout le monde me parle de résistance au changement. J’explique que la résistance au changement est une bonne nouvelle, elle montre que quelque chose motive l’organisation. Or, rien ne peut changer si l’organisation n’est pas motivée. En fait, la résistance au changement ne me pose pas de problème. Mais elle en pose à mes interlocuteurs, et je ne réponds pas à leur question. Ce billet essaie de réparer mes torts.

Une synthèse de ce que dit mon dernier livre sur le sujet (transformer les organisations) :
  • L’organisation française (et américaine) n’est pas faite pour changer. Elle a été construite sur un modèle dit « bureaucratique », qui a pour objet d’exécuter inlassablement. C’est évident quand on connaît l’entreprise, et les universitaires du management le clament depuis des décennies, mais ça ne semble pas avoir été compris. « Conduire un changement » signifie donc non seulement réaliser le dit changement, mais aussi reconstruire l’organisation de l’entreprise pour qu’elle puisse changer ! Si on n’est pas préparé, la tâche est titanesque. C’est la raison pour laquelle les américains préfèrent détruire leurs entreprises et les remplacer par des start up.
  • Exiger l’impossible de l’individu. On demande aux employés (parfois des cadres supérieurs), à chaque opération qu’ils font, d’entrer des informations dans un ordinateur, comme des robots. Une assistante qui, jusque là ne s’était occupée que d’administration, devra réclamer ce qu’ils doivent à des services d’achat de la grande distribution, ou gérer des stocks… Le dirigeant devra être un exemple de vertu s’il fait du « cost cutting », taper du poing sur la table s’il installe des processus de contrôle de projet. Surtout il devra soutenir le changement, sans faiblesse… Or, un manager qui peine à prendre des décisions (ce qui est courant), ne sera jamais un leader charismatique. On en demande trop à l’homme.
  • Le test. Dire non au changement permet de voir si le management est motivé. S’il ne résiste pas au front du refus, on a bien fait de ne pas bouger.
  • L’anxiété d’apprentissage. Une fois ces barrières franchies, on tombe sur un nouvel écueil : l’organisation ne sait pas comment mettre en œuvre le changement. Une raison usuelle est, encore une fois, que l’organisation française est faite pour exécuter, mais pas pour changer. Le Français critique beaucoup, mais s’il doit mettre en œuvre ses recommandations, il prend ses jambes à son cou. C’est à l’État de faire (ou au patron), pas à lui.
  • Le système immunitaire. Lorsque le changement démarre, on se heurte au « système immunitaire » de l’organisation. L’organisation est faite de processus invisibles qui permettent son efficacité. Par exemple, on n’a jamais fait payer les conseils des techniciens de la société, parce que ses clients, s’ils ne les paient pas, achètent très cher ses produits… La résistance du système immunitaire indique que l’on attaque les piliers de l’édifice. En fait, les résistants les plus déterminés ont raison ! (C’est pourtant eux qui sont licenciés les premiers.) Ce mécanisme est certainement le plus efficace de tous. Le simple fait de faire perdre la face à une personne, d’empiéter sur les prérogatives d’une catégorie professionnelle… peut faire échouer un changement. Si ce type de résistance est écrasé, l’entreprise subit à court ou moyen terme une perte d’efficacité massive.
  • Le lien social. C'est un composant important du système immunitaire. Les organisations ont la bizarre propriété de bouger en bloc : je ne changerai que si tout le monde change (c'est ce que le psychologue Robert Cialdini appelle validation sociale : nous prenons nos décisions en fonction de celles des autres). On peut rapprocher cette observation de celle de Governing the commons : les systèmes auto-organisés ont des lois respectées par tous. On comprend pourquoi Edgar Schein dit que le lien social est la plus forte des résistances au changement. 
  • Le déchet toxique. Du fait de sa structure inadaptée, l’entreprise est dysfonctionnelle. Par exemple, l’enseignement français ne forme pas des P-DG, des directeurs du marketing ou du contrôle de gestion. Il sélectionne des personnes qui savent résoudre des problèmes abstraits. Or, l’entreprise moderne demande des professionnels. Tous ont donc conscience de leurs déficiences : le patron doit délocaliser parce qu’il ne sait pas obtenir des gains de productivité de ses usines ; le plan à moyen terme du contrôleur de gestion n’a aucun rapport avec la réalité ; le marketing ne sait qu’organiser des réunions… Tous se sentent coupables. Pour tous, l’élimination des dysfonctionnements, la nature même du changement, est une menace.
  • L’incompréhension. L’organisation française, parce qu’elle est hiérarchique, est formée de cellules. Chacune développe sa propre culture, son propre vocabulaire, ses grilles de décodage. Or, le changement demande à ces unités, qui ne se parlaient pas, de collaborer. Il en résulte des incompréhensions aussi ridicules que destructrices. Je cite souvent un dirigeant qui annonce à son entreprise qu’il lui fait un « cadeau » : un plan de croissance, après des années de crise. L’entreprise comprend fermeture d’usines. Autre exemple, de mes débuts. Apparition d’un syndicat CGT dans une entreprise d’ingénieurs. La direction s’attend à des revendications salariales, piquets de grève, séquestration... Et se prépare en conséquence. En fait, les ingénieurs trouvent qu’on ne leur donne pas assez de responsabilités. Ils veulent un travail « plus intéressant ». Travailler beaucoup plus ! Ils ne demandent rien en échange. Pourquoi la CGT ? Impossible de se faire entendre sinon.
  • La prédiction auto-réalisatrice. Serge Delwasse observe que la plupart des changements échouent parce qu’ils vont dans la mauvaise direction. Si vous « attaquez la falaise », pas étonnant que vous ressentiez une résistance. L’explication tient dans le précédent paragraphe. L’homme est piloté par des a priori, que leurs conséquences renforcent. Il s’enlise. Or, le changement, parce qu’il change nos repères, facilite ce phénomène (c’est comme cela que les élans réformateurs de Louis XVI ou du Président Gorbatchev ont fini en révolutions). La solitude du dirigeant est un autre facteur très favorable.
Il y a de quoi être inquiet. Mais, chacun des problèmes ci-dessus a une solution simple (ce qu’essaie de montrer ce blog). Le tout a d’ailleurs une solution, évidente : le contrôle du changement. Lorsque l'on se donne les moyens de s'apercevoir qu'un changement est en train de déraper, on peut réagir. Si le changement échoue c’est plus parce qu’on le laisse aller à la dérive qu’à cause d’une quelconque résistance.

Compléments :

Google, Microsoft et Olivier Ezratty

Il y a quelques temps je m’interrogeais sur l’avenir et la stratégie de Google et de Microsoft (Google et Microsoft). Je me suis dit qu’il fallait consulter un spécialiste. On m’a indiqué Olivier Ezratty. Je l’ai invité au Club Télécom de l’association des anciens de l’Insead.

J’ai découvert un homme qui avait eu une carrière peu habituelle. 15 ans météoritiques chez Microsoft. Qu’il abandonne, soudainement, pour faire ce qui le passionne : la prospective stratégique. Conséquence naturelle : il conseille de grandes sociétés, il épaule des start up et il enseigne (à l’École Centrale de Paris).

Son blog (voir la liste des blogs de ce site) est à son image : on y trouve des analyses étonnamment poussées, détaillées, denses, mais remarquablement claires, de ce qu’il appelle les « écosystèmes » qui forment le marché des technologies de l’information. L’exhaustivité de ses études me rappelle une émission de radio qui disait qu’elle écoutait les disques jusqu’à l’étiquette. Après qu’Olivier Ezratty s’est penché sur une question, il ne reste plus de place au hasard…

Le petit déjeuner a lieu le 19 novembre. Intéressante discussion garantie !

lundi 15 septembre 2008

Bolivie, Venezuela, USA

Difficiles relations entre certains pays d’Amérique latine et les USA. Le président bolivien accuse l’ambassadeur américain d’encourager les troubles qui remuent actuellement la Bolivie et lui demande de partir. L’Ambassadeur n’est pas content, ni les USA. Que s’est-il passé ? Ce qui est sûr est qu’on se trouve dans une situation qu’il vaut mieux éviter.

Un autre exemple du même phénomène : un cycliste passe au feu rouge, un piéton proteste, le cycliste l’insulte. Heureusement qu’il a continué sa route, sinon ils en seraient venus aux mains. Je ne voyais pas d’autres possibilités. Bizarre : le cycliste est en tort, et pourtant il se comporte comme s’il était attaqué.

En fait, il existe une loi inconsciente qui fait que l’on n’a pas le droit de faire perdre la face à un autre. Même pour lui montrer qu’il triche ou qu’il est un escroc. Le faire est une faute bien plus grave que celle qu’on lui reproche. Pourtant, tous autant que nous sommes, ne voulons nous pas prouver aux « autres » qu’ils ont tort ? Et ne nous attendons nous pas à ce qu’ils acceptent nos raisons et fassent amende honorable ?

Le grand danger que court toute personne qui veut faire changer quoi que ce soit est là : menacer de révéler, sans le vouloir souvent, les petits ou grands défauts de quelqu’un. Réaction de ce dernier ? Se débarrasser de ce qui le menace, donc du changement et de son porteur.

Comment éviter ce piège ? En respectant les lois de la société. En montrant, indirectement, à celui qui vous marche sur les pieds que cela se retourne contre ses intérêts. C’est la stratégie que l’on prête à la Chine (Péril jaune et L’Amérique victime de la globalisation ?) : quand elle a quelques difficultés avec les USA, elle s’arrange pour qu’elles gênent les sociétés américaines qui font du commerce avec elle. Et elles connaissent les mots qui convainquent, sans le froisser, leur gouvernement national de favoriser leurs affaires. Tout le monde est content. Les lois implicites de la culture défendent bien mieux nos droits que les codes de lois et les armées…

Compléments :

  • Sur l'importance de ne pas froisser l'amour propre lors d'un changement: SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999

Tirer le meilleur des dangers de l’innovation

J’ai entraperçu sur le Blog de Bertrand Duperrin une intéressante réflexion sur Twitter, une application Web2.0 utilisée par les jeunes cadres branchés. Il estime que l'entreprise devrait faire quelques expériences avec Twitter pour voir s’il ne pourrait pas en sortir ce que la Bulle Internet appelait un usage intéressant. Il soulève habilement une (la ?) question capitale pour l’entreprise :

L’économiste Joseph Schumpeter a fait observer que le moteur du capitalisme était l’innovation, et qu’elle avait pour conséquence la « destruction créatrice » : elle forçait l’entreprise à se transformer pour ne pas disparaître (Amazon et Destruction Créatrice). C’est la raison pour laquelle il pensait que l’avenir du monde serait une sorte de communisme. Seuls les monopoles peuvent survivre aux crises du capitalisme. Les monopoles finiraient par se réunir. Mais monopole ne veut pas dire inefficacité : la destruction créatrice les oblige à rester vifs.

L’innovation est donc, fondamentalement, un danger pour l’entreprise. Non seulement parce qu’elle menace celui qui ne l’adopte pas, mais aussi parce qu’elle fait perdre la tête à beaucoup. Elle leur fait anticiper des bénéfices qui ne sont pas au coin de la rue. Ce dont profitent quelques aventuriers à la recherche d’une fortune rapide. La Bulle Internet en a été la démonstration. Sans même évoquer la nuée de start up ou Worldcom, de très grandes entreprises comme France Télécom, Vivendi ou Alcatel ont vécu un épisode « d’exubérance irrationnelle » désastreux. La France est parfois sensible à la folie. Mais généralement totalement fermée à l’innovation (Amélie Faure, France et innovation). Ce qui est dangereux. Comment la guérir ?

En expérimentant. Par exemple, en dédiant ce que j’ai appelé des « Instituts Pasteur » à la veille et à l’analyse de l’innovation (Institut Pasteur et innovation). Leur but étant, avant tout, d’essayer de tirer le maximum de l’idée. Si elle ne tient pas : elle n’était pas bonne. Et si le marché ne se développe pas immédiatement ? On aura acquis un savoir qui permettra de l’exploiter le jour où il sera mûr (c’est la stratégie dite de « l’option » - Se diriger dans l’incertain).

Pour un aperçu de la folie Internet : CASSIDY, John, Dot.con: How America Lost Its Mind and Money in the Internet Era, Harper Perennial, 2003.

L’avenir du Web 2.0

Hervé Kabla a trouvé un très surprenant graphique du Gartner, où l’on voit l’avenir d’un certain nombre d’innovations dont on parle actuellement.
  • Particulièrement intéressant : on y prend en compte la tendance de l’homme à anticiper exagérément la vitesse d'adoption / de mise au point de l’innovation.
Le Gartner a été victime de ce biais durant la Bulle Internet : toutes les prévisions de croissance de marché d’une innovation donnée, qui me sont passées par les mains, parlaient de taux de plus de 100% par an sur 3 ans et plus. Je ne pense pas qu’aucun des « leaders » qui m’avaient transmis ces données soient encore en vie…

dimanche 14 septembre 2008

Religion et changement

Benoît XVI est en France. Puis-je dire quelque chose sur la religion ?

L'ethnologue Bronislaw Malinowski dit ceci de la religion :

  • La magie complète la technique : si un phénomène n’est pas bien maîtrisé (les éléments naturels par exemple), la magie apparait. Elle élimine la frustration de l’impuissance.
  • La religion, elle, guide l’homme dans ses choix de façon à ce qu’ils servent l’intérêt du groupe. « La religion met son tampon sur l’attitude culturellement importante et la décrète par une promulgation publique ». Par exemple, la société humaine est aux prises avec un événement qui peut la disloquer. Un de ses membres va mourir. Risque : céder à la panique. La religion vient à son secours en expliquant qu’il y a une vie après la mort.

Durkheim estimait que ce qui expliquait la religion était la vénération de l’homme pour des forces qui le dépassaient. Le Dieu de Durkheim était-il la société comme le pensait Aron ? Ou croyait-il pas plutôt que ce que vénérait l’homme était ce que la Théorie de la complexité appelle les « propriétés émergentes » qui apparaissent lorsque l’on met ensemble des hommes (voir l’idée de Malinowski, ci-dessus) ? Il dit :

Nous avons montré quelles forces morales elle développe (la société) et comment elle éveille ce sentiment d’appui, de sauvegarde, de dépendance tutélaire qui attache le fidèle à son culte.

Exemple : « main invisible » d’Adam Smith. Les commerçants ont été fascinés de découvrir que sans qu’ils aient rien à faire, les prix des biens semblaient se fixer, comme par miracle, et réaliser un optimum. « [Adam Smith] a virtuellement fondé une religion séculière – l’individualisme – et La richesse des nations est devenue sa bible » dit Léo Rosen dans un texte dont j’ai perdu la référence (A modest man named Adam Smith).

Compléments :

  • On peut dire la même chose d’une entreprise : qu’il pleuve ou qu’il vente elle tend à maintenir la même rentabilité. Ce qui est désagréable au dirigeant : à chaque fois qu’il veut augmenter cette rentabilité, tout se conjugue pour le contrarier. Résistance au changement…
  • MALINOWSKI, Bronislaw, Magic, Science and Religion and Other Essays, Waveland, 1992.
  • DURKHEIM, Emile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 2003. Pour une introduction simple et efficace : PRADES José A., Durkheim, Que sais-je ?, 1990.
  • ARON, Raymond, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967.

Dépoussiérez les fondations de votre entreprise !

J’entends parler de laïcité et je me demande si nous savons ce que signifie ce mot. Jadis on s’est battu pour lui. Difficile de retrouver une trace des raisons qui nous y ont poussés. Même réflexion pour « liberté de la presse ».

Attention disait John Stuart Mill (De la liberté) ne gobons pas ce qui doit diriger notre vie. Nous devons nous le réapproprier. Quitte à commencer par le rejeter. Se battre contre quelque chose est un moyen de toucher du doigt ce qui en fait la force. De se convaincre de son utilité. Pour Christoph Koch, un neurobiologiste, la signification d’un mot est liée à ce à quoi on l’associe : chaque génération doit donc reconstruire ses associations, puisque ses repères ont changé.

Il y a ici une technique remarquablement intéressante. Lorsque l’on remonte dans l’histoire d’une entreprise, on découvre qu’elle était bâtie sur des principes. Et que ces principes, qui ont basculé dans l’inconscient collectif, expliquent son succès. Beaucoup mieux : dépoussiérés, ils donnent de formidables indications quant à la stratégie à suivre. En effet, les actualiser fait résonner des forces oubliées, mais surpuissantes, y compris dans son marché.

J’ai des quantités d’anecdotes sur le sujet. Une en particulier. Il y a longtemps, je travaillais à la politique de fidélisation d'une banque. Je trouvais les projets initiaux dangereux : ils se prêtaient à une surenchère de la concurrence. Au cours d’un « focus group » un participant a eu une idée très simple, mais d’une puissance stupéfiante : une sorte de cercle vertueux d’une force incroyable. Elle démultipliait l’intérêt de la politique, et donnait à la société un avantage qu’aucune autre ne pourrait égaler. Elle tirait parti de la nature même de la clientèle de la société, unique. Plus étonnant : j’ai trouvé quelques temps plus tard les discours de ceux qui avaient présidé à la fondation de la banque. J’ai eu l’impression d’entendre le participant !

Détail amusant : en s’embourgeoisant l’entreprise renie ce qui l’a faite. Dans un cas la société avait « cassé les prix », ce qu’elle ne voulait pas voir. Dans un autre, créée par un génie, elle en avait gardé l’amour de la technique et la désorganisation. Comment éviter le déni ? Trouver l’aspect positif des défauts apparents. Par exemple, dans le dernier cas, le marché était sensible à la « haute technicité » de la société et à sa « réactivité ».

Alors pour le fondamentalisme ? Non, le fondamentaliste cherche dans le passé des réponses, je crois qu’il faut y trouver des questions…

Références et compléments :

  • KOCH, Christoph, The Quest for Consciousness: A Neurobiological Approach, Roberts & Company Publishers, 2004.
  • Un exemple du rôle inattendu que joue l'histoire d'une organisation dans l'orientation de son comportement : BCE, hypothèses fondamentales, valeurs officielles.

samedi 13 septembre 2008

Éloge de l’irrationalité

Si je rédige un billet à cette heure, c’est parce que j’ai trouvé la porte de ma piscine close. Elle devait être vidangée le 12. Il faudra quatre jours de plus. Inefficacité française me suis-je dis.

Mais une pensée optimiste m’a traversé la tête. Imaginons que le monde soit bien organisé, suive des lois claires, que plus personne ne prenne à l’envers les sens interdits de mon quartier… Nous serions en grand danger, car ce petit nombre de règles nous rendrait prévisibles, donc susceptibles d’être liquidés massivement par toute agression extérieure (virus…). Le stratège chinois ne fait-il pas de la force de l’ennemi la cause de sa perte ?

Compléments :

  • Une chronique passionnante de la Chine éternelle, et des stratégies de ses généraux : LOUO, Kouan-Tchong, Les Trois Royaumes, Flammarion, 1992.
  • Autre éloge de l’irrationalité : Selective enforcement

Is the USA still a Giant?

Minter Dial résume une session de réflexion du Medef (il a raté sa vocation : il devrait être journaliste !). Christine Lagarde et quelques sommités s’interrogent sur l’avenir des USA. Il est rose. Ah si la France avait les qualités des USA !
  • Comme le fait remarquer Minter Dial : ces gens s’intéressent plus à ce qui a fait la grandeur des USA qu’à ce qui pourrait la rendre durable.
  • Or, comme l’ont observé beaucoup de sociologues, et notamment Max Weber, ce qui fait le succès d’une nation n’est plus là quand elle réussit. En outre, nous tendons à consommer ce qui est nécessaire à notre succès. Pour ma part, je crois l’état des USA inquiétant (Grande illusion).
  • Il y a danger ici : celui qui rend ridicules les livres de management. Celui qui a fait qu’on se gaussait des USA dans les années 80, et que l’on louait le Japon. Prendre les conséquences du succès pour sa cause. Et copier ces conséquences.
Compléments :
  • Le billet de Minter Dial : MEDEF 2008 Conference "Think Big": Is the USA Still a Giant?
  • Pour un exemple de la confusion entre la cause et la conséquence : In Search of Excellence, énorme best seller des années 80, explique : « Pour découvrir les secrets de notre « art premier », Thomas Peters (…) et Robert Waterman (…) ont étudié 43 entreprises américaines performantes (…) toutes partagent huit principes de management fondamentaux. » Quelques temps plus tard, la plupart des dites entreprises performantes avaient bu un bouillon (à commencer par IBM). PETERS, Thomas J., WATERMAN, Robert H. jr, In Search of Excellence, Warner Books, 1982.
  • WEBER, Max, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Pocket, 1989.

Deux cent unième

Suite de la chronique d’un changement. Plutôt d'une aventure. J’ai dépassé le deux-centième billet sans m’en rendre compte.
  • Le coup d’accélérateur vient de Vincent Giolito, important homme de presse, qui m’a suggéré de faire plus court. Résultat : sans vraiment que je le veuille j’écris quatre ou cinq billets là où il y en avait péniblement un par le passé !
  • James March, gourou des gourous et spécialiste des organisations, l'explique clairement : « les décisions surviennent ». Le développement de ce blog ne doit pas grand-chose à une quelconque volonté délibérée. Je suis entré dans un mode de fonctionnement dans lequel je réagis aux événements.
  • En fait, s’il y a quelque chose de délibéré, c’est que je me suis exposé aux événements. (Comme j’ai commencé à le dire, et le développerai sûrement plus tard, je crois que le Japon (Voyage à Tokyo) et la Chine ont une tendance naturelle au repli sur soi. Je suis pareil. J’évite les informations et le bruit quotidien, parce que je les crois gratuitement anxiogènes. Je suis prêt à affronter beaucoup de difficultés tant que je vois la possibilité d’une issue. Les « dénonciations », si propres à notre pays d'artistes engagés, me désespèrent.) Je me suis donc réabonné à The Economist, parfois stupidement libéral mais remarquable quotidien d’économie, j’écoute à nouveau les informations du service public (RFI), et j’ai découvert qu’il y avait beaucoup de bons blogs.
  • Et merci pour les mails et commentaires. Une nouvelle retombée inattendue de l’activité de blogger (ce que Bertrand Duperrin appelle la sérendipité – terme que je croyais signifier heureux hasard, en anglais).
  • Autre bénéfice. J’apprends de mes erreurs, des problèmes et difficultés que je rencontre. Ce blog fonctionne de la même façon : parce que j’y attaque des problèmes nouveaux pour moi (cf. Sarah Palin), je découvre aussi des idées nouvelles. Il m’apporte une expérience qui ressemble beaucoup à celle de la pratique. Surprenant.
  • Pour le moment, phase d’apprentissage. Quand j’aurai atteint un régime de croisière, je demanderai au consultant Faurie de remettre en ordre une existence un peu désorientée par ce changement.
Compléments :
  • MARCH, James G., How Decisions Happen in Organizations, Human-Computer Interaction, 1991, Volume 6.
  • MARCH, James G., A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.

À lire absolument III

A lire absolument donne un exemple inattendu d’effet de levier. Nous sommes dans un modèle de pensée de type « lutte des classes », dans lequel le travailleur est l’axe du mal. Cercle vicieux qui nous amène à détruire notre économie ! Or, la nature du dit travailleur est de faire le bien, de vouloir bâtir, pour pouvoir être fier de ce qu’il a fait.
  • Nous contraignons la nature, alors qu’il faut la laisser suivre son cours. Pour cela nous devons faire sauter les blocages organisationnels qui l’en empêchent. Et pour résoudre ce type de problème, il faut faire appel à la société : l’homme n’est efficace qu’en groupe. On retrouve ce que j’appelle les techniques « d’ordinateur social ». Et le « donneur d’aide », l’animateur du changement par vocation, qui tire son pouvoir de ce qu’il élimine les dysfonctionnements organisationnels. Tout simplement parce qu’il sait tisser le lien social nécessaire au travail efficace. Son talent le plus utile est certainement de savoir éviter la DCA de ceux qui se croient à tort criminellement incompétents, et qui ne veulent pas que ça se sache (« déchet toxique »).
  • Voilà pourquoi il suffit parfois qu’un Ronald Reagan (Ronald Reagan catalyseur du changement) ou une Sarah Palin (Sarah Palin et Gregory Bateson) apportent un peu de confiance en lui à un peuple pour que ce peuple « conduise le changement » sans plus d’aide.
  • Voilà pourquoi les généreuses intentions de Laurence Parisot (L’erreur de Laurence Parisot ?) vont à contre courant.

A lire absolument II

L’article précédent me montre ce que je n’avais pas vu. Ça fait plus d’une décennie que je donne des cours à des « Bac + 5 », et j’imagine très bien ce que peut faire un de mes étudiants devenu dirigeant. Alors que l’entreprise n’est qu’une question d’hommes, le manager est un solitaire qui ne connaît que les chiffres.
  • Des gens très bien pavent l’enfer de bonnes intentions. Mon billet Effet de levier du week end et le commentaire qu’il a suscité en sont un exemple. L’entreprise dont il est question est dirigée par des gens sympathiques, et pourtant un de ses managers (grade le plus élevé) y a vécu 18 mois très frustants.
  • Je travaille avec tous les niveaux de l’entreprise, sans rencontrer cette souffrance. Pourquoi ? Parce que ce qui pourrit la vie du manager et de l’employé est infime. Que ça me paraît infime, parce que je sais l’éliminer. Mais c’est aussi parce que j’admire les gens (je suis conscient que je ne saurais pas faire leur travail) et, qu’indirectement, je dois le leur faire comprendre. Et qu’ils en tirent une confiance en eux qu’ils avaient oubliée. Ça expliquerait peut-être pourquoi autant de personnes, à peine entraperçues, semblent s’attacher à moi (avec le problème commercial qui va avec : mes clients deviennent des amis !).
  • D’où une sorte d’incompréhension à laquelle je n’avais pas fait attention. Je crois que les personnes avec qui je travaille me trouvent amical initialement, mais froid ensuite. Ce qu’elles ne voient pas est que je n’ai rien fait d’exceptionnel. Que je ne leur ai pas rendu service. Je suis un plombier qui débouche les canalisations, rien de plus. Pourquoi m’être particulièrement reconnaissant ?
En fait, j’ai tort de dire que je n’ai jamais ressenti la souffrance dont parle l’article. Je l’ai ressentie lors d’une mission dans une multinationale, chez des polytechniciens. Je ne comprenais pas pourquoi tous, alors qu’ils avaient dépassé la cinquantaine, me parlaient de Polytechnique. C’était même usant. J’ai fini par penser qu’ils me disaient qu’ils ne méritaient par d’être traités comme ils l’étaient. Par leur entreprise, et par la société dans son ensemble (certains avaient connu des licenciements). Qu’au moins leurs études méritaient un peu de respect. Qu’ils n’étaient pas des incapables. Ce qui est surprenant est que c’était une mission de routine, un type de mission que je ne fais jamais. Que je le veuille ou non, mon métier est le changement en situation de crise. Me suis-je blindé contre la souffrance des moments difficiles ? Mais pas contre celle de la vie quotidienne ? M’en suis-je évadé ?

A lire absolument

Témoignage apocalyptique de Dominique Huez, médecin du travail (Le stress au travail est lié au mode de management actuel, Le Monde.fr, 12 septembre 2008).

J’y découvre avec horreur que l’organisation qu’il décrit, l’organisation française, est le degré zéro de l’efficacité économique. Retour à l'ère glacière des sciences du management ! Avec de telles méthodes, je ne donne pas cher des chances de survie de l’entreprise française.

Il décrit un taylorisme poussé à l'absurdité : non seulement on prétend dicter à l’homme ce qu’il doit faire, mais encore le programmer psychologiquement ! Et il n’y a que des victimes : le manager reçoit des objectifs insensés, et on lui impose des moyens qui garantissent son échec. Quant à l’employé, il est broyé, et ce d’autant plus qu’il est attaché à son entreprise (une condition favorable de suicide !).

Là où l’analyse est inattendue est qu’elle montre un nœud du problème contrintuitif. Comment voyons-nous le manager ? Celui qui force des bons à rien à faire leur devoir. En fait, pour l’homme travailler, et travailler utilement, est une exigence vitale. Il construit son identité dans sa contribution à une œuvre collective, et dans la reconnaissance qu’il retire de celle-ci. C’est parce que l’organisation actuelle du travail est irrationnelle et économiquement stupide qu’il devient fou. Paradoxalement, l’organisation étant naturellement efficace, le rôle du manager est de déblayer tout ce qui peut l'empêcher de faire ce qu'elle veut faire.

Compléments :
  • Quelques idées personnelles sur comment le manager ou l'employé, peut réagir face à une main invisible qui le détruit ou le pousse à aller contre le bien commun (et l’efficacité économique). 1) Trouver des gens avec qui en parler, des amis, des alliés. Avec eux chercher comment sortir du cercle vicieux dans lequel le « système » l'enferme. 2) Attention : il fait de nous tous des coupables. (Malheur à celui qui menace de nous révéler nos crimes ! Même notre conscience est un danger.) Mais, ce qui rend l’homme heureux est « politiquement correct » : il rend l’entreprise efficace. Si l’on sait le formuler correctement on est le meilleur élève du régime.

Haïku des prénoms


Hanna et Ike,
Ouragans des tropiques,

chez nous, Edvige.

Anonyme

Haïku 16 soupapes



Samedi laïc,
Le grand embouteillage...
Benoît XVI soupapes.



Anonyme

vendredi 12 septembre 2008

Minter Dial observe la France

Minter Dial : « An American, educated in England, living in Paris, married with two children, and working for L'Oréal. Passionate about life, languages, literature, tennis, and music. »

Minter Dial est un descendant d'Hemingway et de ces anglo-saxons qui sont allés trouver dans les pays latins la délicieuse excitation que procure au civilisé une nature sauvage, imprévisible et dangereuse.

Son Blog regarde avec amusement les particularités de notre société française : http://minterdial.blogspot.com/

Erreurs 1.0

En me repenchant sur l’histoire de la nouvelle économie (Grande illusion) et de la bulle Internet, je me suis souvenu des erreurs de raisonnement qu’on commettait à l’époque. On y disait qu’avec Internet l’entreprise était devenue inutile. Elle allait être remplacée par un nuage de talents reliés par le Web.

Erreur. Un groupe humain est différent des hommes qui le composent. La théorie de la complexité (Théorie de la complexité) explique que lorsque l’on réunit un grand nombre d’individus, on voit apparaître des propriétés « émergentes ». Mettez ensemble des automobilistes et le code de la route, le « trafic routier »… surgissent. Ce que crée le groupe, c’est ce que Governing the commons appelle « capital social », et ce que l’ethnologie nomme « culture », c'est-à-dire des règles partagées, majoritairement implicites, qui orientent le comportement collectif (politesse, code de la route…).
La culture [est] un ensemble de mécanismes de contrôle, plans, recettes,règles, instructions (ce que les ingénieurs appellent « programmes »), pour diriger le comportement. (Clifford Geertz)
Ces règles s’empilent d’année en année, de siècle en siècle, et rendent le groupe de plus en plus efficace. Elles sont transmises au nouveau membre (nouveau né, nouvel employé), quasiment sans qu’il s’en rende compte. Avec une efficacité étonnante. C’est comme cela qu’un peuple peut avoir un « caractère » (Sarah Palin et Gregory Bateson) et qu’une équipe de football joue à l’anglaise, à la française, à l’allemande, même si ses joueurs sont d’une autre nationalité.

Donc, contrairement à ce qu’a cru la Nouvelle économie, Internet ne peut réduire la société à l’état d’atomes. En fait, les applications Internet (Web 2.0 d'aujourd’hui) font exactement le contraire. Au lieu de dissoudre le tissu social, elles le reconstituent. On construit des réseaux sociaux là où ils étaient impossibles à créer (éloignement géographique). Et on profite d’une partie de leurs remarquables propriétés. Notamment du fait que, comme la société, ils sont à feedback positif : plus ils comptent de personnes, plus ils sont utiles à leurs membres, plus ils sont attirants…

Par contre, si vous avez la possibilité de réunir un groupe, ne passez pas par Internet, vous transformeriez l’or en plomb.

Compléments :
  • Un livre qui expliquait que la Nouvelle économie n’avait rien de nouveau et que l’économie d’Internet respectait les sciences économiques classiques : SHAPIRO, Carl, VARIAN, Hal R., Information Rules: A Strategic Guide to the Network Economy, Harvard Business School Press, 1999.
  • Geertz, Clifford, The Interpretation of Cultures, Basic Books, 2000.
  • Pourquoi la société nous a fait croire qu'elle n'existait pas : Norbert Elias.

L’erreur de Laurence Parisot ?

Au milieu de la rédaction d’un document, je me pose la question suivante : Laurence Parisot croit-elle que le Français n’aime pas l’entreprise, et qu’il faut l’y attacher financièrement ? Biais des sciences économiques qui veulent « aligner » les intérêts des employés avec ceux des actionnaires ? (La théorie de l’agence.)
  • Ce qui me chiffonne est qu’elle transforme l’employé en otage, et que ce n’est même pas bon pour l’entreprise (Contre la participation de Laurence Parisot). En outre, on n’achète pas la motivation de l’homme.
  • D’ailleurs, quel est l’intérêt du salarié français ? Pour ce que j’en sais, c’est développer ses compétences. Ne serait-ce que pour pouvoir trouver un emploi une fois licencié. Je me souviens de missions en cours de restructuration et d’équipes fort motivées. Leur avenir était incertain, mais l’aventure leur plaisait. Grande ambiance ! Certains (en fait tous les leaders du changement) ont démissionné une fois entré dans l’entreprise acquéreur. Plus de motivation. Problème général : si l’entreprise est terne, il y a déprime. Même si elle est riche et puissante.
  • Je me demande si l’employé n’applique pas les règles du jeu qu’il déduit du comportement de ses dirigeants. Les dirigeants récoltent la motivation qu’ils méritent ?
Alors, construisez des entreprises performantes, vous aurez, gratuitement, des salariés qui se battront pour elles ?

Défense du modèle allemand

Certes, le modèle danois est efficace, mais je pense que les économistes dont je parle dans la note précédente sous-estiment le modèle d'entreprise allemand. Je voulais le leur dire, mais comme je n'arrive pas à créer un compte sur leur Blog, je me confie au mien. Le message :
I believe the Rhineland model (when correctly applied) may be more efficient than you say:
1) Solidarity: management and employees tend to reduce their salaries when the company becomes uncompetitive.
2) Job protection: a company that possesses a competitive advantage, if correctly managed, tends to increase it. Creative destruction is not a threat: as in Schumpeter’s theory it keeps the company on its toes.
Compléments :

Contre la participation de Laurence Parisot

J’entends à la radio que Laurence Parisot, enthousiaste, annonce un plan de participation du salarié au capital de l’entreprise pour laquelle il travaille. Lans Bovenberg et Coen Teulings sont contre. Leur argumentaire est imparable. Il illustre la lutte éternelle entre le dangereux intérêt à court terme et le bénéfique mais difficile à percevoir intérêt à long terme (la question du dilemme du prisonnier) :
  • Le risque entreprise ne doit pas être porté par l’employé, mais par l’actionnaire. Tout simplement parce que ce dernier peut le diversifier. Alors que si le salarié a tous ses œufs dans le même panier, il risque de tout perdre. L’argument va plus loin :
  • L’employé (individu) joue contre les intérêts de l’employé (groupe). Il entre dans l’entreprise. Que fait-il ? Il demande à participer à ses bénéfices (il est en position de force - c'est le problème du hold up). Ce faisant, il renchérit le coût du travail et pousse l’entreprise à réduire ses embauches et les salaires d’entrée.
  • l’État en rajoute au cercle vicieux : parce que les salariés en place font pression par leur vote, il va les protéger par ses lois (loi sur le licenciement…). Mauvais pour le jeune et le chômeur, et condamnation à mort de l'entreprise fragile (les start up sont dans ce cas).
Que faudrait-il ? Il faudrait que la carrière et le salaire de l’employé soient indépendants de l’entreprise, qu’ils ne prennent en compte que sa valeur démontrée. Un tel mécanisme ne peut être que l'effet d'une loi, d'une sorte de contrat social. Comme dans tout changement le succès est dans la mise en œuvre ! Les Danois semblent l’avoir réussie. C’est la flexisécurité étudiée notamment dans un livre de Jacques Delpla et Charles Wyplosz. Principe :
  • Pas de protection du licenciement. Mais le licencié touche presque l’intégralité de son salaire au chômage.
  • Le chômage devient alors « un job à plein temps » : recherche d’emploi optimisée et formation « pointue » (pour lui faciliter l’entrée dans le monde du travail). De ce fait il trouve très vite un emploi.
  • D’où aussi une main d’œuvre d’un haut niveau de qualification, et des employés qui ne doivent pas hésiter longtemps à quitter un employeur ringard. C’est une autre façon de voir la participation à la performance de l’entreprise.
Références :